L’afrique au­ra-t-elle son mis­sile de croi­sière ?

Le Manager - - Sommaire - INES DHIFALLAH

Terre re­gor­geant d’op­por­tu­ni­tés, le con­tinent afri­cain at­tire de plus en plus l’at­ten­tion d’ac­teurs éco­no­miques des quatre coins du monde. Cet en­goue­ment sus­cite néan­moins un ef­fort de ré­flexion pour sa­voir com­ment ti­rer pro­fit de la ruée d’in­té­rêt que le monde semble lui por­ter, no­tam­ment à tra­vers le dé­ve­lop­pe­ment d’une in­tel­li­gence éco­no­mique propre au con­tinent. C’était à l’oc­ca­sion de la deuxième édi­tion du Tu­ni­sian Afri­can Em­po­werment Fo­rum, or­ga­ni­sée par le TABC, au mois de juillet der­nier, où se sont réunis des mi­nistres, un par­terre de re­pré­sen­tants des sec­teurs pu­blic et pri­vé, de la so­cié­té ci­vile, des di­rec­teurs de centres de for­ma­tion et uni­ver­si­tés, au­tour d’une ré­flexion: com­ment his­ser le con­tinent sur la route des puis­sances mon­diales. Au coeur des dé­bats: l’édu­ca­tion, l’en­tre­pre­neu­riat et l’in­tel­li­gence éco­no­mique.

Àl’ère de l’in­for­ma­tion, de la mon­dia­li­sa­tion, de la ro­bo­tique, la sé­cu­ri­té des na­tions et des éco­no­mies passe in­évi­ta­ble­ment par le dé­ve­lop­pe­ment d’une stra­té­gie d’in­tel­li­gence éco­no­mique. La thé­ma­tique n’a pas fi­ni de mo­bi­li­ser l’at­ten­tion, sa­chant fort bien les han­di­caps propres à l’afrique : manque de fia­bi­li­té des sources d’in­for­ma­tions, dé­fi­cit mar­quant des in­fra­struc­tures, ca­rac­tère in­for­mel d’une grande par­tie de l’in­for­ma­tion stra­té­gique, dé­fi­cit de com­pé­tences, pour ne ci­ter que ceux-là.

Le Go­liath du Xxième siècle : la connais­sance

Le constat dé­plo­ré par les ex­perts pré­sents ren­voie à la dé­pen­dance des agences in­ter­na­tio­nales et l’ac­cu­mu­la­tion de ca­pi­taux par les mul­ti­na­tio­nales pré­sentes sur le con­tinent. Ces der­nières bé­né­fi­cient du pri­vi­lège de dé­te­nir un ar­ma­da de dis­po­si­tifs leur per­met­tant d’amas­ser et d’ana­ly­ser une in­for­ma­tion fiable, qui de­vient sa­crée à la prise de dé­ci­sion. A titre d’exemple, Afri­com, est le dis­po­si­tif co­or­don­nant toutes les ac­ti­vi­tés mi­li­taires et sé­cu­ri­taires des Etats-unis. CTA, une ONG qui re­groupe près de 200 en­tre­prises, est une vé­ri­table « ma­chine de guerre éco­no­mique » se­lon Guy Gweth, re­grou­pant ren­sei­gne­ment, ré­seaux et com­mu­ni­ca­tion d’in­fluence. Pour les ex­perts, le fait est in­dis­cu­table : la mise en place d’une stra­té­gie d’in­tel­li­gence éco­no­mique est l’un des pre­miers chal­lenges d’un con­tinent re­pré­sen­tant 10% de la po­pu­la­tion mon­diale et seule­ment 2% des échanges mon­diaux. Il s’agit de col­lec­ter, de trai­ter et d’ana­ly­ser l’in­for­ma­tion, au­jourd’hui abon­dante mais épar­pillée afin de sur­mon­ter sa fai­blesse com­mer­ciale. Ja­loul Ayed ne lé­sine pas sur les mots, au­jourd’hui, la vraie guerre éco­no­mique a pour en­jeu l’éco­no­mie de la connais­sance, “l’in­tel­li­gence éco­no­mique est de­ve­nue exis­ten­tielle” in­siste-t-il. Pour l’ex­pert, l’in­tel­li­gence éco­no­mique re­groupe trois sphères : ma­cro, mi­cro et l’ac­com­pa­gne­ment vers l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion. L’etat, les en­tre­prises (par­ti­cu­liè­re­ment les PME), et la di­plo­ma­tie éco­no­mique en sont les trois élé­ments clés. In­con­tes­ta­ble­ment, l’etat de­vant être le pi­vot de toute la ma­chine. Ja­loul Ayed ne manque pas de mettre en garde les plus et les moins avi­sés, sur le re­tard du con­tinent en la ma­tière, évo­quant l’im­pact de la ro­bo­tique et de l’iot. Rien d’éton­nant si les Etats-unis sont évo­qués comme les plus puis­sants. De son cô­té, dé­te­nant des ma­chines comme le Sun­way Tai­hu­light, l'or­di­na­teur le plus puis­sant du monde, la Chine règne aus­si en maître dans ce do­maine. Le rôle de la di­plo­ma­tie éco­no­mique est ici pri­mor­dial, no­tam­ment dans la mise en place d’un vé­ri­table ser­vice de ren­sei­gne­ment aux­quel syn­di­cats, ONG et as­so­cia­tions de­vront prendre part.

Une soif de com­pé­tences

Au centre de l’en­jeu: un ré­seau hu­main. Pour Guy Gweth, ci­tant un pro­verbe bas­sa, « un singe qui en imite un autre ne se­ra ja­mais vain­queur au con­cours de la gri­mace », le dé­ve­lop­pe­ment d’un mo­dèle in­dé­pen­dant et unique au ter­ri­toire afri­cain est vi­tal, sa­luant et an­non­çant par la même oc­ca­sion, l’ini­tia­tive du pre­mier MBA en in­tel­li­gence éco­no­mique et mar­chés afri­cains lan­cée par l’uni­ver­si­té Cen­trale, en col­la­bo­ra­tion avec le CAVIE, pour ré­pondre au dé­fi­cit de com­pé­tences dans le mé­tier. In­ter­ve­nant lors de la plé­nière, Hou­beb Aj­mi, di­rec­trice gé­né­rale de l’uni­ver­si­té Cen­trale pré­cise que le lan­ce­ment de ce mas­ter a pour ob­jec­tif d’ap­prendre à uti­li­ser L’IE pour ser­vir l'in­té­rêt na­tio­nal. Dans le même sens, Hi­chem El­phil ex­plique que la ri­chesse se trouve dans les mé­taux rares, L’IE de­vrait for­mer des gens pour ex­ploi­ter, trai­ter, pu­ri­fier, va­lo­ri­ser ces res­sources, per­mettre le trans­fert de la tech­no­lo­gie et cap­ter la connais­sance. Ch­ris­tian Nyom­bayire aborde de son cô­té un point es­sen­tiel: pour s’im­plan­ter en Afrique ou se dé­ve­lop­per, les en­tre­pre­neurs ou in­ves­tis­seurs manquent d’in­for­ma­tion et d’en­ca­dre­ment, ils confondent sou­vent l’afrique comme un pays ! L’IE doit ac­com­pa­gner leur im­plan­ta­tions et ai­der les en­tre­prises afri­caines à se dé­ve­lop­per: “la for­ma­tion de com­pé­tences poin­tues pour ap­pré­hen­der le mar­ché mon­dial et afri­cain est au­jourd’hui vi­tale. Il nous faut un mo­dèle D’IE afri­cain dans un contexte afri­cain”. Pour Ma­j­di Has­sen, sur un plan stra­té­gique, il faut dé­fi­nir les prio­ri­tés. Sur un plan or­ga­ni­sa­tion­nel, la mise en place de sys­tèmes de ges­tion de la do­cu­men­ta­tion, de sys­tèmes de tra­vail col­la­bo­ra­tif et la for­ma­tion des res­sources hu­maines pour l’ana­lyse et le trai­te­ment de l’in­for­ma­tion sont les pré­re­quis. En troi­sième lieu, l’in­tel­li­gence éco­no­mique ne pour­ra se pas­ser de bud­get, utile pour de­man­der des ac­cès pri­vi­lé­giés sur les ré­seaux so­ciaux et les pla­te­formes in­ter­na­tio­nales. Plu­sieurs moyens existent

pour col­lec­ter l’in­for­ma­tion mais tout l’en­jeu se ré­sume à “com­ment gé­rer la big da­ta”. Pour l’ex­pert, la qua­trième ré­vo­lu­tion ser­vi­ra ceux qui trou­ve­ront un al­go­rithme pour gé­rer l’in­for­ma­tion.

Faire de l’édu­ca­tion un che­val de ba­taille

Abra­ham Lin­coln, 16ème pré­sident des Etats-unis, qui a di­ri­gé le pays lors de la pire crise consti­tu­tion­nelle et mi­li­taire de son his­toire, di­sait: “Si vous trou­vez que l’édu­ca­tion coûte cher, es­sayez l’igno­rance !”. Cette deuxième édi­tion vi­sait à in­ter­na­tio­na­li­ser le sa­voir-faire tu­ni­sien en ma­tière d’en­sei­gne­ment su­pé­rieur et de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et orien­ter le choix des étu­diants vers la Tu­ni­sie. En ou­ver­ture du Fo­rum, Bas­sem Lou­kil, pré­sident et fon­da­teur de TABC a ex­pri­mé son sou­hait de voir émer­ger un Eras­mus afri­cain, à l’image de l’ex­cel­lence des pays eu­ro­péens, rap­pe­lant que les moins de 25 ans re­pré­sentent près de 65% de la po­pu­la­tion du con­tinent afri­cain”. Il rap­pelle que “la Tu­ni­sie bé­né­fi­cie d’une ex­per­tise édu­ca­tion­nelle et uni­ver­si­taire de plus d’un de­mi-siècle, et elle est en me­sure de for­mer un grand nombre d’étu­diants sub-sa­ha­riens dont le chiffre reste ac­tuel­le­ment en de­çà de ses pos­si­bi­li­tés: 6500 contre 12 000 en 2010. A no­ter que la Tu­ni­sie, pour com­men­cer à y re­mé­dier, a ac­cor­dé, au cours de l’an­née uni­ver­si­taire 2017/2018, 544 ins­crip­tions uni­ver­si­taires à 35 pays afri­cains dont 306 ins­crip­tions do­tées de bourses, soit une aug­men­ta­tion de 272% par rap­port à l’an­née uni­ver­si­taire 2009-2010”. Le res­pon­sable dé­plore néan­moins les obs­tacles per­sis­tant et frei­nant l’ar­ri­vée d’étu­diants étran­gers, ci­tant no­tam­ment la longueur et la dif­fi­cul­té de la pro­cé­dure d’ob­ten­tion d’une carte de sé­jour, les quo­tas res­tric­tifs im­po­sés quant à l’ac­cès aux ins­ti­tu­tions d’en­sei- gne­ment pu­blic et qui freinent les pos­si­bi­li­tés d’ins­crip­tion d’étu­diants qui ne sou­haitent pas ou n’ont pas les moyens de s’orien­ter vers les éta­blis­se­ments pri­vés. “En Tu­ni­sie, la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle est de nos jours sy­no­nyme d’em­ploi et d’em­ploya­bi­li­té. Son adé­qua­tion au mar­ché du tra­vail per­met l’in­té­gra­tion pro­fes­sion­nelle de 60 à 70% des di­plô­més et ce dès la pre­mière an­née” pré­cise Faou­zi Ab­der­rah­man, mi­nistre de la l’em­ploi et de la For­ma­tion pro­fes­sion­nelle. L’aug­men­ta­tion de la ca­pa­ci­té d’ac­cueil de 25 000 ap­pre­nants fait par­tie des prio­ri­tés du mi­nis­tère. “Nous avons dé­ci­dé dans ce sens la créa­tion d’un of­fice des oeuvres de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, qui re­pré­sen­te­rait l’un des pro­jets phares de la va­lo­ri­sa­tion de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Un dé­cret a par ailleurs été dé­po­sé au­près du Pre­mier mi­nis­tère”. Ac­tuel­le­ment do­tée de 750 struc­tures de re­cherches, près de 22 000 en­sei­gnants et 300 000 étu­diants, la Tu­ni­sie a été clas­sée pre­mière en Afrique en nombre de re­cherches. Slim Khal­bous, mi­nistre de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur et de la Re­cherche scien­ti­fique évoque la qua­ran­taine de na­tio­na­li­tés pré­sentes dans l’ef­fec­tif des étu­diants, dont 75% sont des Afri­cains. Il in­forme que l’am­bi­tion du mi­nis­tère est d’at­teindre 10% d’étu­diants étran­gers dans l’ef­fec­tif to­tal d’ici 2 ans. L’ac­cré­di­ta­tion in­ter­na­tio­nale fait éga­le­ment par­tie des prio­ri­tés ac­tuelles sur les­quelles tra­vaille le mi­nis­tère. Les pa­roles sont tou­jours mieux per­çues, lors­qu’elles s’ac­com­pagnent d’actes. Dans son al­lo­cu­tion, Slim Khal­bous a an­non­cé une sé­rie de dé­ci­sions non des moins en­thou­sias­mantes. “De­puis l’an­née der­nière, nous avons élar­gi l’ou­ver­ture des uni­ver­si­tés pu­bliques aux étran­gers, 75% des bourses sont ac­cor­dées aux pays afri­cains. La deuxième dé­ci­sion est re­la­tive à la créa­tion d’une agence d’ac­cueil des étran­gers en Tu­ni­sie pour les ac­com­pa­gner dans les dé­marches d’ins­tal­la­tion: pro­cé­dures ad­mi­nis­tra­tives, oc­troi de lo­ge­ments, etc. En troi­sième lieu, le lan­ce­ment de l’uni­ver­si­té fran­co-tu­ni­sienne, qui per­met­tra aux étu­diants de bé­né­fi­cier d’un double di­plôme tu­ni­sien et eu­ro­péen.” D’un autre cô­té, face à une jeu­nesse en mal de vivre, en quête de sens et de vé­ri­té, l’en­tre­pre­neu­riat pour­rait bien être un re­mède. In­con­tes­ta­ble­ment, la ques­tion est d’ordre cultu­rel et ne peut pas­ser que par le che­min de l’édu­ca­tion. In­ter­ve­nant lors de cette plé­nière, Lot­fi Sai­bi, pré­sident 4LDH et membre de CAVIE Tu­ni­sie ex­plique que la cul­ture en­tre­pre­neu­riale est une ques­tion d’état d’es­prit, un en­vi­ron­ne­ment qui doit se créer, im­pli­quant l’en­semble des in­ter­ve­nants” pré­cise Lot­fi Sai­bi. En deuxième lieu, il est temps de ca­pi­ta­li­ser sur la va­leur de l’échec. “Un des plus gros freins à l’en­tre­pre­neu­riat est le sys­tème d’édu­ca­tion fran­co­phone, du­quel nous sommes im­pré­gnés et qui ré­mu­nère les pre­miers de l’école et sanc­tionne les der­niers de la classe. Sa­vez-vous que 72% des fon­da­teurs et CEO de la Si­li­con Val­ley avaient des moyennes mé­diocres dans les uni­ver­si­tés ? Chez nous, ces per­sonnes ne sont pas va­lo­ri­sées”. Il fau­drait donc re­voir le sys­tème d’édu­ca­tion, ban­nir la cul­ture de la peur, for­te­ment an­crée chez les jeunes, re­voir les mo­dèles de men­to­ring, et de fi­nan­ce­ment, qui ne s’orientent que vers les plus brillants. “Mais les dé­ci­deurs d’au­jourd’hui n’ont pas for­cé­ment l’ex­pé­rience de l’en­tre­pre­neu­riat”. On est aus­si dé­pas­sé parce que la cul­ture s’in­culque dès l’en­fance !

De G à D: Anis Ja­zi­ri, Na­bil Ah­med Mo­ha­med, Bas­sem Lou­kil, Slim Khal­bous, Faou­zi Ab­der­rah­mane, Guy Gweth et Mack Ar­thur

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