Kais Sellami, pré­sident de la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale du numérique:

KAIS SELLAMI PRÉ­SIDENT DE LA FÉ­DÉ­RA­TION NA­TIO­NALE DU NUMÉRIQUE

Le Manager - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR AH­MED SAOUDI

Se­rait-ce la crise qui sauve le sec­teur ?

Champ de gloire d’un bon nombre de fleu­rons de l’éco­no­mie na­tio­nale, le sec­teur des TIC est sous l’em­prise d’une crise qui risque de le mettre à ge­noux. Les an­ta­go­nistes: la dé­va­lua­tion du di­nar et l’aug­men­ta­tion du taux di­rec­teur. Com­ment se porte le sec­teur? Que faut-il faire pour évi­ter le pire? Kais Sellami, pré­sident de la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale du numérique, nous a ac­cueillis pour ré­pondre à toutes nos ques­tions. En­tre­tien.

En tant que pré­sident de la fé­dé­ra­tion, com­ment éva­luez-vous l'im­pact de la dé­pré­cia­tion du di­nar sur les en­tre­prises du sec­teur?

Les en­tre­prises ont dû faire face à une chute bru­tale et plu­tôt peu pré­vi­sible du di­nar. L'im­pact de la dé­va­lua­tion a été par­ti­cu­liè­re­ment dé­vas­ta­teur pour les en­tre­prises im­por­ta­trices d’équi­pe­ments, no­tam­ment ceux liés à L’IT et aux ré­seaux. Nom­breuses sont celles dont la sur­vie est en jeu. L’in­ves­tis­se­ment et le dé­ve­lop­pe­ment est loin de leurs pré­oc­cu­pa­tions d’au­jourd’hui. De ce fait, l’em­ploya­bi­li­té du sec­teur était aus­si lour­de­ment im­pac­tée. Les en­tre­prises sont obli­gées de ré­duire leurs ef­fec­tifs si ce n'est évi­ter de re­cru­ter. En tant que fé­dé­ra­tion, nous avons aler­té le mi­nis­tère des Fi­nances des dif­fi­cul­tés que vit ac­tuel­le­ment le sec­teur, et nous es­pé­rons que la pro­chaine loi des fi­nances al­lè­ge­ra la lourde charge fis­cale. Tou­te­fois, l’im­pact est mi­ti­gé en ce qui concerne les en­tre­prises oeu­vrant dans les do­maines du con­sul­ting ou du soft­ware des­ti­nés à l'ex­port. La dé­va­lua­tion de la mon­naie a per­mis à ces en­tre­prises de ga­gner en com­pé­ti­ti­vi­té sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux. D’ailleurs, sur ces mé­tiers les suc­cess sto­ries ne manquent pas! Il faut re­con­naître, tou­te­fois, que cette com­pé­ti­ti­vi­té est me­na­cée par l’in­fla­tion, un des ef­fets per­vers de la dé­va­lua­tion. Face à ce­la, les en­tre­prises sont obli­gées de re­voir à la hausse les sa­laires et le coût de re­vient de­vient im­por­tant. Et ce n’est pas à né­gli­ger !

Qu’avez-vous pré­co­ni­sé pour vos adhé­rents ?

La fé­dé­ra­tion a pu ob­te­nir en juillet der­nier une dé­ro­ga­tion de la part de la Banque cen­trale pour per­mettre aux en­tre­prises du sec­teur de sou­mettre des prix en devises pour les pro­duits et ser­vices im­por­tés lors des ap­pels d’offres pu­blics. Et c'est le taux de change du jour du paie­ment qui est pris en consi­dé­ra­tion. Cette dé­ro­ga­tion était le fruit d’une an­née de né­go­cia­tions. Sans ce­la, plu­sieurs en­tre­prises au­raient per­du énor­mé­ment, voire même mis la clé sous la porte pour cer­taines. Au point que plu­sieurs en­tre­prises au­raient pré­fé­ré re­fu­ser des mar­chés si ce­ci leur a été sans in­ci­dences. Il est clair que l'état et la Banque cen­trale doivent prendre des me­sures ur­gentes pour re­mé­dier à la chute du di­nar.

Com­ment éva­luez-vous l'im­pact de l'aug­men­ta­tion du taux di­rec­teur sur la tré­so­re­rie des en­tre­prises et leur ca­pa­ci­té d'in­ves­tir?

Le PME et TPE du sec­teur du numérique n’ont pas la ca­pa­ci­té de ré­sis­ter à de tels chan­ge­ments ma­croé­co­no­miques quels que soient les ef­forts tech­niques ou com­mer­ciaux qu'elles dé­ploient. L’aug­men­ta­tion du taux di­rec­teur, ajou­té à la dé­va­lua­tion, va di­rec­te­ment im­pac­ter le bas du bi­lan. Ces en­tre­prises n'ont pas d'ac­tifs im­mo­bi­liers im­por­tants et toute va­ria­tion du taux di­rec­teur est d’une in­ci­dence di­recte sur leur tré­so­re­rie et leur ca­pa­ci­té de rem­bour­se­ment de cré­dits. Ce­ci va frei­ner consi­dé­ra­ble­ment leur ca­pa­ci­té de dé­ve­lop­pe­ment. Il est dif­fi­cile de par­ler d’in­ves­tis­se­ment dans de telles condi­tions. Autre élé­ment, l’im­pact de cette aug­men­ta­tion sur la tré­so­re­rie des en­tre­prises consom­ma­trices du numérique va les pous­ser à ré­duire leurs coûts et, donc, li­mi­ter leurs in­ves­tis­se­ments dans le di­gi­tal.

On dit gé­né­ra­le­ment qu’une crise est por­teuse d’op­por­tu­ni­tés…

Ef­fec­ti­ve­ment, peut-être que cette crise fe­ra en sorte que de plus en plus d’en­tre­prises son­ge­raient à ex­por­ter leurs ser­vices. Mais ce n’est pas tou­jours évident sa­chant fort bien que le mar­ché lo­cal ne donne pas à ces en­tre­prises la chance de se dé­ve­lop­per et d’avoir l’ex­pé­rience et les track re­cords né­ces­saires. Rap­pe­lons que si beau­coup d'en­tre­prises tu­ni­siennes ar­rivent au­jourd'hui à ex­por­ter leurs ser­vices, c’est grâce à l'ex­pé­rience qu'elles ont ac­quise dans les an­nées 90 et 2000 sur le mar­ché lo­cal net­te­ment plus ac­tif et plus ou­vert à l’époque.

Peut-on alors convaincre les ac­teurs à in­ves­tir dans le numérique pour ré­duire les coûts?

Tout à fait. D’ailleurs, c’est le dis­cours que nous me­nons de­puis plu­sieurs an­nées. Nous ne ces­sons de convaincre les en­tre­prises de l’im­por­tance de la di­gi­ta­li­sa­tion et de la dé­ma­té­ria­li­sa­tion pour ré­duire leurs coûts et amé­lio­rer leur ef­fi­cience. Le numérique per­met aux en­tre­prises d'être plus ou­vertes au monde et de ga­gner en vi­si­bi­li­té ce qui mul­ti­plie leurs chances d'ex­por­ter plus fa­ci­le­ment. Nous avons réus­si à convaincre une par­tie du sec­teur pri­vé, mais le sec­teur pu­blic, lui, reste moins en­thou­siaste à la ques­tion. En tant que membre du Con­seil su­pé­rieur du numérique, et dans le cadre du pro­gramme Tu­ni­sie Di­gi­tale, nous avons ini­tié plu­sieurs pro­jets qui avaient le po­ten­tiel de créer de nou­veaux mar­chés pour les en­tre­prises lo­cales, no­tam­ment dans l’e-gov, l’e-tou­risme et l’e-paie­ment. Ces pro­jets n’avancent mal­heu­reu­se­ment pas au rythme sou­hai­té.

À votre avis, la dé­va­lua­tion du di­nar ac­cé­lé­re­rait-elle la fuite des cer­veaux ?

La fuite des cer­veaux est l'un des im­pacts in­di­rects de la dé­va­lua­tion et de l’in­fla­tion qui font que le pou­voir d’achat a consi­dé­ra­ble­ment bais­sé ces 3 der­nières an­nées. De l’autre cô­té, les sa­laires en eu­ro qu’offrent les en­tre­prises de l’autre rive de la Mé­di­ter­ra­née, conju­gués à une meilleure qua­li­té de vie, de­viennent ten­tants . Chaque an­née, ce sont des mil­liers de jeunes qui quittent leurs postes en Tu­ni­sie en di­rec­tion du nord de la Mé­di­ter­ra­née. A ce titre, le flux est tel­le­ment im­por­tant que des en­tre­prises fran­çaises sont créées pour re­cru­ter des com­pé­tences et as­su­rer la lo­gis­tique de leur dé­part. Il en ré­sulte une pé­nu­rie de res­sources hu­maines suf­fi­sam­ment qua­li­fiées, et les em­ployeurs sont dans l’obli­ga­tion de bais­ser la barre de leurs exi­gences. La qua­li­té, et par ri­co­chet la com­pé­ti­ti­vi­té de l’en­tre­prise, sont alors me­na­cées. Des ef­forts en ma­tière de ges­tion de res­sources hu­maines ne per­met­traient cer­tai­ne­ment pas d’avor­ter tous les dé­parts, mais per­met­traient juste de ré­duire les dégâts. Pour conclure, je di­rais que le sec­teur des TIC est un le­vier éco­no­mique im­por­tant pour la Tu­ni­sie et il faut le sau­ve­gar­der.

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