FACE AU TOUR­MENT DE LA FUITE DES CERVEAUX!

RAOUF MHEN­NI, MANAGING DI­REC­TOR OF THE IN­TER­NA­TIO­NAL OPERATIONS AT SO­PRA HR SOFT­WARE

Le Manager - - Dossier Du Manager - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR NADYA BCHIR

La fuite des cerveaux est certes un phé­no­mène qui exis­tait de­puis bien long­temps en Tu­ni­sie mais qui s’est in­ten­si­fié sous l’ef­fet des crises po­li­tiques et éco­no­miques qui s’abattent sur le pays du­rant ces der­nières an­nées. Une conjonc­ture dif­fi­cile, n’est cer­tai­ne­ment pas la seule, qui pousse nos res­sources à cher­cher d’autres terres pour bâ­tir leur ave­nir pro­fes­sion­nel. Avec un dé­clin dé­mo­gra­phique en mu­ta­tion ra­pide, les pays oc­ci­den­taux af­fichent un be­soin in­ces­sant de mains-d’oeuvre qua­li­fiées et com­pé­tentes, pré­sentes no­tam­ment en Tu­ni­sie qui re­pré­sente un ré­ser­voir à ta­lents, ce qui jus­ti­fie le re­cru­te­ment mas­sif des jeunes com­pé­tences tout en leur of­frant des pers­pec­tives meilleures. De­puis quelques an­nées, Raouf Mhen­ni, managing di­rec­tor of the in­ter­na­tio­nal opé­ra­tions at So­pra HR Soft­ware, n’a eu de cesse d’aler­ter et de sen­si­bi­li­ser au­tour de la ques­tion. Il s’est ou­ver­te­ment confié au Ma­na­ger. In­ter­view. La fuite des cerveaux en Tu­ni­sie, com­ment pou­vez- vous dé­cor­ti­quer ce phé­no­mène ? A dire vrai, en Tu­ni­sie ce phé­no­mène n’est pas ré­cent mais la vague s’est ac­cen­tuée ces der­nières an­nées d’une ma­nière très re­mar­quable. Les jeunes com­pé­tences tu­ni­siennes choi­sissent de plus en plus de par­tir pour de mul­tiple rai­sons. Il s’agit bien d’un contexte glo­bal qui né­ces­site une ana­lyse plus pro­fonde de notre en­vi­ron­ne­ment dans toute sa com­plexi­té. En fait, ces jeunes jus­ti­fient leur dé­part par des rai­sons aus­si per­son­nelles que pro­fes­sion­nelles. Per­son­nel­le­ment, chez So­pra HR, nous connais­sons de­puis six ans 50 à 60 dé­parts tous les ans. Et ce­ci re­pré­sente 20% de nos col­la­bo­ra­teurs. Au dé­but, ces jeunes avaient quatre ans d’ex­pé­rience ou plus, main­te­nant, ils partent après seule­ment six mois d’ex­pé­rience. Ef­fec­tuez-vous des en­tre­tiens de dé­parts ? Que ré­vèlent-ils ? Les rai­sons ma­jeures évo­quées lors des « Exit in­ter­views » sont sou­vent liées à l’en­vi­ron­ne­ment

ma­croé­co­no­mique en Tu­ni­sie, en l’oc­cur­rence la dé­va­lo­ri­sa­tion du di­nar par rap­port à l’eu­ro, la vo­lon­té in­ces­sante de vivre l’ex­pé­rience à l’étran­ger, une vie meilleure pour leur fa­mille, une bonne sco­la­ri­té pour leurs en­fants, le rêve de la li­ber­té… non sans si­gna­ler les dif­fi­cul­tés fi­nan­cières ren­con­trées en Tu­ni­sie d’où le be­soin de re­cher­cher une sta­bi­li­té fi­nan­cière. Au­jourd’hui, ces com­pé­tences ac­ceptent de par­tir à l’étran­ger même pour une ré­mu­né­ra­tion à 2500 eu­ros, ce qui leur per­met une épargne en di­nars qu’elles se­raient in­ca­pables de réa­li­ser en Tu­ni­sie. En vé­ri­té, au­tant de rai­sons per­son­nelles que pro­fes­sion­nelles sont der­rière la vo­lon­té de par­tir, no­tam­ment pour ceux qui ont des am­bi­tions pro­fes­sion­nelles plus larges. Bref c’est l’es­poir ou la perte de l’es­poir.

A com­bien es­ti­mez-vous ce coût ? Certes, le coût pour l’en­tre­prise est col­los­sal, s’il faut prendre en compte le coût de la for­ma­tion, du re­cru­te­ment ain­si que de l’ap­pren­tis­sage du sa­voir-vivre pro­fes­sion­nel pour les re­cru­tés fraî­che­ment di­plô­més. Je peux vous dire qu’en ce qui nous concerne, ce coût avoi­sine les cen­taines de mil­liers de di­nars. C’est une perte pé­nible aus­si bien pour l’en­tre­prise que pour le pays. Sans être alar­miste, cette perte no­table a éga­le­ment pour ori­gine l’at­trac­ti­vi­té al­lé­chante des en­tre­prises étran­gères. Il y a quelques an­nées je voyais le dan­ger et je n’ai pas ces­sé de mettre en garde toutes les struc­tures concer­nées. La Tu­ni­sie est en train de s’ap­pau­vrir de ses res­sources, dé­sor­mais le fer de lance de sa pro­duc­ti­vi­té. Bien évi­dem­ment, ce­ci ex­pose l’at­trac­ti­vi­té des en­tre­prises de notre sec­teur à une me­nace in­trin­sèque. En ef­fet, ces dé­parts gé­nèrent une dis­con­ti­nui­té de nos ser­vices qui va pe­ser lourd sur nos en­ga­ge­ments clients. Par­fois, quand l’heure du dé­part sonne, cer­tains em­ployés ne prennent pas la peine d’ef­fec­tuer leur pas­sa­tion en bonne et due forme. A vrai dire, c’est à la fois un coût au ni­veau de la ré­pu­ta­tion, de l’état fi­nan­cier de l’en­tre­prise et de la sta­bi­li­té de ses opé­ra­tions.

Ce­ci vous oblige-t-il à re­cru­ter plus que vos be­soins ? Ef­fec­ti­ve­ment, on re­crute plus que nos be­soins. En réa­li­té, nous avons be­soin d’un « ré­ser­voir tam­pon » pour pou­voir sub­ve­nir à temps aux be­soins de nos clients. Ce­ci nous fait un sur-coût dou­blé par les coûts de for­ma­tion, du ma­té­riel, de la connexion in­ter­net... Du coup, on ré­flé­chit main­te­nant deux fois avant de s’en­ga­ger sur de gros pro­jets en Tu­ni­sie.

Dans le cadre de votre po­li­tique RH, avez-vous dé­ve­lop­pé des mé­ca­nismes de rétention des ta­lents ? Bien évi­dem­ment, nous sommes ini­tia­le­ment un pro­fes­sion­nel des res­sources hu­maines. On a mis en place un plan de rétention qu’on es­père réus­si. On a pla­ni­fié des plans de rétention fi­nan­ciers et des pers­pec­tives de car­rière. Il n’en reste pas moins que du mo­ment que les com­pé­tences se font as­sez rares, les en­tre­prises optent de plus en plus pour des in­ci­ta­tions fi­nan­cières. D’où, le désa­gré­ment de se trou­ver dans un cercle vi­cieux qui tue l’en­semble des avan­tages ac­quis au­pa­ra­vant. En réa­li­té, le phé­no­mène de dé­part des com­pé­tences dé­pend, en pre­mier lieu, du pays et non pas de l’en­tre­prise quand on sait que ces com­pé­tences ne nous quittent pas pour une autre en­tre­prise en Tu­ni­sie mais cherchent à quit­ter l’en­semble du pays.

D’après-vous, quelles se­raient les so­lu­tions à ce pro­blème ? Il est pri­mor­dial que l’etat s’en­gage ef­fec­ti­ve­ment dans la ré­so­lu­tion de ce pro­blème qui prend de plus en plus d’am­pleur. Il est in­dis­pen­sable d’ins­tau­rer un cli­mat éco­no­mique et po­li­tique stable pour les in­ves­tis­seurs. Nos jeunes ont beau­coup plus be­soin d’as­su­rance et d’un en­vi­ron­ne­ment stable et de sé­cu­ri­té pour leur don­ner de l’es­poir. Il faut sa­voir qu’une com­pé­tence qui part tra­vailler à l’étran­ger cherche en par­tie l’ac­qui­si­tion d’une FCR, signe ex­té­rieur de ri­chesse. A ce titre, l’etat doit dres­ser ses prio­ri­tés : est-il plus ou moins im­por­tant de don­ner la voi­ture né­ces­saire à une com­pé­tence à condi­tion qu’elle reste dans le pays et co­tise à la CNSS, consomme dans son pays… ou de la lais­ser par­tir à l’étran­ger avec le seul avan­tage les droits de douane qu’elle va payer ? L’etat doit éga­le­ment mettre en place les struc­tures né­ces­saires pour que ses com­pé­tences jouissent d’une qua­li­té de vie meilleure dans leur pays, telle que la sé­cu­ri­té qui ne peut certes être as­su­rée par les en­tre­prises. D’un autre cô­té, il est né­ces­saire qu’il y ait une prise de conscience col­lec­tive des en­jeux chez les po­li­ti­ciens et la so­cié­té ci­vile. Nos jeunes com­pé­tences ont be­soin de da­van­tage de consi­dé­ra­tion. Il faut donc boos­ter l’in­ves­tis­se­ment, re­va­lo­ri­ser les sa­laires, pro­mou­voir les for­ma­tions et créer des pers­pec­tives d’am­bi­tion pour gar­der les jeunes com­pé­tences et ins­tal­ler un cli­mat de confiance. D’autres fac­teurs, nous échappent. Il faut sa­voir que la France connait une pé­nu­rie crois­sante de com­pé­tences ex­pertes dans les nou­velles tech­no­lo­gies, éva­luée à 80 000 em­plois d’ici 2020 pour les seules tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de l’élec­tro­nique, se­lon le conseil d’orien­ta­tion pour l’em­ploi en France.

En gé­né­ral, ces col­la­bo­ra­teurs qui ont choi­si de par­tir il y a quelques an­nées, choi­sissent-ils de res­ter ou de re­ga­gner le pays ? En vé­ri­té, on est tri­bu­taire de la po­li­tique mi­gra­toire en France et éga­le­ment de la mon­tée du po­pu­lisme et de l’an­ti-im­mi­gra­tion en Eu­rope. En plus de nos pro­blèmes in­ternes, notre sort est de su­bir les consé­quences de cette po­li­tique. « On est réel­le­ment dans le to­bog­gan : on peut s’ac­cro­cher mais on ne peut qu’avoir les mains qui chauffent et on des­cen­dra quand même ». Le pro­blème qui se pose main­te­nant est lié aux gé­né­ra­tions fu­tures. Se­rions-nous ca­pables de les re­te­nir ?

Un der­nier mes­sage ? La so­lu­tion au­jourd’ui ne peut être que po­li­tique. C’est un mes­sage d’alerte qui doit faire peur à nos dé­ci­deurs. Le pays est en train de perdre ce qu’il a de plus cher : ces jeunes com­pé­tences qu’on a en­sei­gnées dans nos écoles et qui vont pro­duire, consom­mer et co­ti­ser dans d’autres pays. La ba­lance va être des­ta­bi­li­sée. L’etat doit se sou­cier de ce fléau. Ce sont ces com­pé­tences qui ont fait, un jour, le rayon­ne­ment de la Tu­ni­sie mais, au­jourd’hui elles sont en train de fuir et pas seule­ment vers l’eu­rope. Dé­sor­mais, la com­mu­nau­té tu­ni­sienne au Ma­roc, par exemple ,a été mul­ti­pliée par quatre ces der­nières an­nées. Le phé­no­mène est plus grave que ce que l’on pense.

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