Pour un Nu­rem­berg sy­rien

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Le rap­port pu­blié le 18 août par Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal concer­nant le re­cours à la tor­ture sur une « grande échelle » par le ré­gime sy­rien dans ses pri­sons nous in­ter­pelle. Les té­moi­gnages des 65 ex-dé­te­nus dans la prison mi­li­taire de Sayd­naya sont gla­çants, ter­ri­fiants. Si bien qu'il est dif­fi­cile de ne pas son­ger, face à la des­crip­tion de ces lieux que l'hu­ma­ni­té a dé­ser­tés, à cette ins­crip­tion qui, se­lon Dante, orne la porte de l'en­fer : « Toi qui entres ici aban­donne toute es­pé­rance.»

Ce rap­port, qui fait état de « la cruau­té la plus vile » pra­ti­quée dans les geôles du ré­gime, fait par­tie des mil­liers de do­cu­ments qui at­testent des crimes contre l'hu­ma­ni­té com­mis par le ré­gime As­sad contre ses op­po­sants de­puis le dé­but de la ré­vo­lu­tion, en 2011. La com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale au­ra été aler­tée du reste, et plus d'une fois, sur le ni­veau de bar­ba­rie de ce ré­gime. L'ef­froyable dos­sier Cé­sar – du nom du pho­to­graphe de la po­lice mi­li­taire sy­rienne qui avait fait dé­fec­tion en 2013 – éla­bo­ré par Hu­man Rights Watch et com­por­tant des cli­chés de mil­liers de ca­davres vic­times de la tor­ture au­rait dé­jà dû mar­quer du­ra­ble­ment les es­prits des di­ri­geants de la pla­nète, au point de vou­loir en fi­nir avec As­sad.

Il est dif­fi­cile de ne pas pen­ser aus­si à la gi­gan­tesque crise des ré­fu­giés et son im­pact éco­no­mique et po­li­tique, qui va cres­cen­do dans le monde, au point de pro­vo­quer, dans cer­tains pays d'ac­cueil, des ré­ac­tions iden­ti­taires ; le genre de ré­ponses pav­lo­viennes qui au­raient in­té­res­sé de très près feu l'aca­dé­mi­cien Re­né Gi­rard et sa théo­rie du phar­ma­kos, ce bouc émis­saire (in­no­cent) qui de­vient un pes­ti­fé­ré sur le­quel la so­cié­té re­jette col­lec­ti­ve­ment la res­pon­sa­bi­li­té de tous les maux et de tous les fléaux qui la ra­vagent... Le rap­port d'am­nes­ty coïn­cide par ailleurs avec la troi­sième com­mé­mo­ra­tion de l'at­taque chi­mique meur­trière contre la Ghou­ta et sa po­pu­la­tion, le 21 août 2013. Tous les ef­forts di­plo­ma­tiques et po­li­tiques au­raient dû être en­tre­pris à l'époque, non pas pour mettre fin à la me­nace chi­mique et bac­té­rio­lo­gique du ré­gime – lar­ge­ment com­pen­sée, de­puis, par les ap­ports mi­li­taires ira­niens et russes, mais aus­si par le raf­fi­ne­ment ar­ti­sa­nal des ba­rils de poudre –, mais au ré­gime lui-même et à sa ma­nière de s'éri­ger en Lé­via­than pos­sé­dant le droit de vie et de mort sur les Sy­riens, comme ja­dis sur les Li­ba­nais, du temps fu­neste de la tu­telle. Ce­la n'a pas été le cas, et le dé­luge de vio­lence qui ra­vage la Sy­rie a de­puis at­teint le monde, avec le pul­lu­le­ment des ex­crois­sances de la vio­lence as­sa­dienne, son autre face, les grou­pus­cules is­la­mistes comme l'état is­la­mique – et leur propre lot d'atro­ci­tés.

Or il fau­dra bien, avant que cet en­fer sur terre en Sy­rie ne de­vienne im­ma­nent – pour re­prendre la for­mule du phi­lo­logue George Stei­ner – et ne s'étende dé­fi­ni­ti­ve­ment à l'en­semble de la pla­nète avec son flo­ri­lège d'épi­phé­no­mènes iden­ti­taires san­glants, tra­vailler au plus tôt sur un Nu­rem­berg sy­rien qui sanc­tionne les bour­reaux et les as­sas­sins cou­pables de crimes contre l'hu­ma­ni­té en Sy­rie – tous les cri­mi­nels, dans un acte fon­da­teur vi­sant à res­tau­rer les droits spo­liés des vic­times et mettre en­fin un frein in­hi­bi­teur à la vio­lence im­pu­nie qui ra­vage le Moyen-orient de­puis plus d'un de­mi-siècle. À l'heure où il est de plus en plus ques­tion d'un rè­gle­ment in­ter­na­tio­nal de la crise sy­rienne, c'est la fin de l'im­pu­ni­té qu'il fau­drait ins­tau­rer comme prin­cipe in­con­tour­nable de toute so­lu­tion, sans quoi l'on ne fait, in fine, que pa­ver la voie à un éter­nel re­tour dans les abîmes chtho­niens de l'en­fer.

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