Une guerre aux mul­tiples vi­sages

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

En Sy­rie, à la guerre contre Daech se su­per­posent d'autres guerres où les al­liés d'hier dont de­ve­nus les en­ne­mis d'au­jourd'hui. Et in­ver­se­ment.

Il n'y a pas une guerre mais des guerres en Sy­rie. Celle contre Daech, celle contre Ba­char al-as­sad et celle entre groupes re­belles. Au bout de cinq longues an­nées de guerre ci­vile, le pays est de­ve­nu une vé­ri­table mo­saïque de fac­tions ar­mées. Forces Kurdes, is­la­mistes ou re­belles "mo­dé­rés", les al­liances se font et se dé­font au gré des agen­das po­li­tiques et mi­li­taires des uns et des autres, du rap­port de force en pré­sence ou des en­jeux lo­caux. Les en­ne­mis d'hier peuvent se re­trou­ver les amis du jour et in­ver­se­ment. A ce­la s'ajoute les stra­té­gies des puis­sances ré­gio­nales et oc­ci­den­tales qui s'ac­tivent sur le ter­rain pour at­teindre leurs ob­jec­tifs par­fois contra­dic­toires : as­seoir son hé­gé­mo­nisme ré­gio­nal ou lut­ter contre l'ex­pan­sion­nisme de Daech. Les deux pou­vant s'en­tre­cho­quer. Dé­cryp­tage.

In­fluen­cée par la vague des prin­temps arabes, la Sy­rie, à par­tir de 2011, voit l'ap­pa­ri­tion d'un mou­ve­ment d'am­pleur de contes­ta­tion du ré­gime en place. Mais face aux ma­ni­fes­ta­tions pa­ci­fistes, Ba­char alas­sad fait le choix de la force, dans un pre­mier temps, en ré­pri­mant par les armes cette op­po­si­tion po­li­tique qui se consti­tue. Après avoir ten­té de cal­mer le jeu en pro­po­sant un cer­tain nombre de ré­formes, As­sad se re­trouve face à un mou­ve­ment qui se mi­li­ta­rise peu à peu. C'est le dé­but d'une guerre ci­vile dont le nombre de morts est par­ti­cu­liè­re­ment dur à éva­luer. Mais de­puis cinq ans, on es­time au bas mot que plus de 400 000 per­sonnes ont pé­ri sur le ter­ri­toire sy­rien.

Ba­char al-as­sad porte une lourde res­pon­sa­bi­li­té dans la si­tua­tion ac­tuelle. No­tam­ment lors­qu'en mai 2011, il dé­cide de li­bé­rer des cen­taines d'is­la­mistes de ses geôles pour qu'ils viennent gros­sir les rangs de l'op­po­si­tion. La for­ma­tion de Ka­ti­bas (ba­taillons) is­la­mistes puis dji­ha­distes, aux cô­tés des autres groupes re­belles, lui per­met de dé­si­gner à l'oc­ci­dent un autre en­ne­mi que sa simple per­sonne. La Rus­sie saute sur l'oc­ca­sion et lui ap­porte tout son sou­tien.

Et grâce à l'ap­pui in­dé­fec­tible de l'iran, du Hez­bol­lah li­ba­nais et de l'en­trée en jeu ré­cente de l'avia­tion Russe, Ba­char al-as­sad a re­pris du ter­rain. Contre l'op­po­si­tion sur­tout, et contre les forces de L'EI un peu. Der­nier exemple en date, la re­prise de Pal­myre aux mains de Daech de­puis 2015. Mais pour l'uni­ver­si­taire Jean-pierre Fi­liu, homme de ter­rain et an­cien di­plo­mate, Ba­char al-as­sad "est ab­so­lu­ment in­ca­pable de re­prendre des ter­ri­toires stra­té­giques à Daech" car "95% de la vio­lence d'as­sad, de la Rus­sie et de l'iran, est concen­trée contre l'op­po­si­tion Sy­rienne et une part mar­gi­nale contre Daech."

A Alep, dans le nord-ouest du pays, ce n'est pas une guerre contre Daech qui se dé­roule. Mais celle qui voit s'af­fron­ter les forces ar­mées de Ba­char alas­sad aux dif­fé­rentes fac­tions de l'op­po­si­tion. Le groupe Etat is­la­mique, lui, se tient pour le mo­ment à l'écart et compte les points.

On re­trouve l'ar­mée Sy­rienne libre (ASL), créée en 2011, qui, au fil des an­nées, faute de moyens, a ra­pi­de­ment était dé­trô­née par des groupes dji­ha­distes et sa­la­fistes fi­nan­cés par l'ara­bie Saou­dite, le Qa­tar ou la Tur­quie. En­core bien pré­sente dans le sud du pays, L'ASL se re­trouve sur trois fronts. Contre les forces loyales à As­sad, contre Daech et contre les groupes is­la­mistes de l'op­po­si­tion. Alors que dans le sud, L'ASL peut se re­trou­ver aux cô­tés du Front Fa­tah al Cham - an­cien­ne­ment Front al Nos­ra -dans le nord, les deux groupes s'ac­crochent ré­gu­liè­re­ment. Dans un en­tre­tien ac­cor­dé au Monde, Ja­mal Maa­rouf, an­cien com­man­dant du Front des ré­vo­lu­tion­naires sy­riens, ré­fu­gié en Tur­quie, af­firme même qu'" au­jourd’hui, L’ASL est sous la coupe de Nos­ra (…) Les prin­ci­paux chefs de L’ASL (…) sont obli­gés de se faire tout pe­tits".

Le Front Fa­tah al-cham, qui a ré­cem­ment rom­pu (sur le pa­pier en tout cas) avec la mai­son mère Al Qaï­da, est la force dji­ha­diste, après Daech, la plus im­por­tante de Sy­rie. Eux aus­si mul­ti­plient les fronts, prin­ci­pa­le­ment contre les troupes d'as­sad, mais aus­si contre celles de L'ASL et contre Daech.

Le groupe a bé­né­fi­cié long­temps de la man­sué­tude des chan­cel­le­ries oc­ci­den­tales. Laurent Fa­bius, en dé­cembre 2012, alors mi­nistre des Af­faires étran­gères, avait ain­si es­ti­mé que le groupe "fai­sait du bon bou­lot sur le ter­rain" contre Daech. Le Ca­nard en­chai­né af­fir­mait même en 2015 que "les pi­lotes amé­ri­cains et al­liés ont, voi­là plus d’un an, re­çu l’ordre de ne ja­mais ba­lan­cer le moindre mis­sile sur ces hé­ri­tiers de Ben La­den. Une in­ter­dic­tion en­core va­lable au­jourd’hui". Mais de­puis cet été, un ac­cord de co­opé­ra­tion mi­li­taire en Sy­rie entre les Etatsu­nis et Vla­di­mir Pou­tine contre les groupes dji­ha­distes, Etat is­la­mique et Front Fa­tah al-cham com­pris, est sur la table. Un pro­jet qui ex­plique en grande par­tie le chan­ge­ment de nom du groupe.

Aux cô­tés des an­ciens du Front al Nos­ra, gra­vitent plu­sieurs groupes. Par­mi eux, le groupe sa­la­fiste Ahar al-cham ou les com­bat­tants de Jaich al-is­lam.

Le 29 jan­vier der­nier, des re­pré­sen­tants de ces deux groupes s'étaient re­trou­vés à Ge­nève, lors de très of­fi­ciels pour­par­lers or­ga­ni­sés par L'ONU sur la Sy­rie. Pour­tant, ces fac­tions ont été im­pli­quées à plu­sieurs re­prises dans des af­fron­te­ments avec les Kurdes des YPG comme à Alep, pour le contrôle d'un quar­tier du nord de la ville. Autre groupe, le mou­ve­ment Nour al-din al-zen­ki s'est lui ré­cem­ment illus­tré en dé­ca­pi­tant au cou­teau, à l'ar­rière d'un pick-up, un jeune pa­les­ti­nien de 13 ans soup­çon­né de ren­sei­gner les forces loya­listes au ré­gime. Des groupes sou­te­nus par l'ara­bie Saou­dite, le Qa­tar et la Tur­quie. Soit fi­nan­ciè­re­ment, soit mi­li­tai­re­ment.

Dans le nord de la Sy­rie, les Forces de pro­tec­tion du peuple (YPG) du Par­ti de l'union dé­mo­cra­tique (PYD), proche du Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK) turc, do­minent le ter­rain. De­puis oc­tobre 2015, les YPG font par­tie des Forces Dé­mo­cra­tiques Sy­riennes (FDS), à do­mi­nante kurde, qui ras­semble Kurdes, com­bat­tants arabes, Yé­zi­dis ou mi­lices chré­tiennes. Les FDS sont sou­te­nus par Wa­shing­ton et Pa­ris qui leur ap­portent l'ap­pui de leurs avia­tions, du ma­té­riel (mis­siles, mu­ni­tions) et for­ma­teurs sur le ter­rain dans leur guerre contre Daech. Par­ti­cu­liè­re­ment aguer­ris au com­bat, les Kurdes des YPG et des YPJ (les sec­tions fé­mi­nines Kurdes) ap­pa­raissent dans le ra­dar mé­dia­tique des pays oc­ci­den­taux fin 2014 lors­qu'ils réus­sissent l'ex­ploit de te­nir tête aux ten­ta­tives de Daech de prendre la ville de Ko­ba­né, dans le nord du pays. As­sié­gés par les sol­dats d'abou Ba­kr al-bagh­da­di, le "ca­life" au­to­pro­cla­mé de l'etat is­la­mique, les Kurdes fi­nissent par les dé­lo­ger de la ville fin jan­vier 2015.

Les YPG se sont aus­si dis­tin­gués lors de la ba­taille de Sin­jar, dans le nord-ouest de l'irak, en réus­sis­sant à ou­vrir un cor­ri­dor hu­ma­ni­taire aux Yé­zi­dis qui s'étaient ré­fu­giés sur le mont Sin­jar après la dé­ban­dade des pesh­mer­gas, les forces ar­mées du pré­sident du Kur­dis­tan ira­kien Mas­soud Bar­za­ni, face aux troupes de l'etat is­la­mique. Naî­tront les uni­tés de ré­sis­tance de Sin­jar (YBS), mi­lice yé­zi­die for­mée et al­liée par les YPG. Dans un ré­cent en­tre­tien à Ma­rianne, le Gé­né­ral Do­mi­nique Trin­quand les qua­li­fiait "d'al­liés fiables". Ils viennent ain­si de li­bé­rer Man­bij, ville de la pro­vince d'alep dans le nord-ouest de la Sy­rie, des griffes de L'EI. Les YPG se sont don­nés pour ob­jec­tif la créa­tion d'un Kur­dis­tan Sy­rien (Ro­ja­va) réunis­sant les trois cantons de Djé­zi­reh, Ko­ba­né et Afri­nac­tuel­le­ment sé­pa­rés des ter­ri­toires kurdes par une zone de 65 km tou­jours aux mains de L'EI. Une réa­li­sa­tion que Re­cep Er­do­gan, le pré­sident Turc, ne veut voir abou­tir pour rien au monde.

L'opé­ra­tion lan­cée le 24 août par l'ar­mée turque sur le ter­ri­toire sy­rien, sous cou­vert de frap­per des po­si­tions de Daech, n'a pour ob­jec­tif que de stop­per l'avan­cée des YPG vers le can­ton d'afrin, au nor­douest de la Sy­rie. Afin d'évi­ter toute pos­si­bi­li­té de consti­tu­tion de ce Ro­ja­va.

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