In­ter­dire le « bur­ki­ni » au nom de la laï­ci­té ?

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Alors que le Conseil d’etat a an­nu­lé les dé­ci­sions d’in­ter­dic­tion du « bur­ki­ni » sur les plages, la po­lé­mique fait rage, po­sant la ques­tion de la place des signes re­li­gieux dans la so­cié­té fran­çaise, de la li­ber­té de conscience, de l’éga­li­té entre hommes et femmes, de la stig­ma­ti­sa­tion des mu­sul­mans, de leur dis­cri­mi­na­tion et dé­passe les fron­tières de l’hexa­gone. La so­cio­logue Na­tha­lie Hei­nich constate que « la culture de gauche [est] dé­chi­rée, de­puis les pre­miers dé­bats sur le voile is­la­mique, par les ten­sions entre an­ti­ra­cisme et fé­mi­nisme ». Pour elle, « les fi­dèles des causes post-soixante-hui­tardes, en pla­quant des sché­mas va­lables na­guère, de­viennent les pre­miers fos­soyeurs des va­leurs qu’ils croient dé­fendre. Exac­te­ment comme les pa­ci­fistes des an­nées 1930 qui, trau­ma­ti­sés par la guerre de 1914-1918, pré­fé­rèrent fer­mer les yeux sur le dan­ger na­zi plu­tôt que de re­nier leur cause – au risque de perdre, on l’a vu, bien plus que la paix ».

« L’in­ter­dic­tion des signes re­li­gieux les plus ex­trêmes – la bur­qa dans les rues, le bur­ki­ni sur les plages » est « un com­bat po­li­tique contre une ma­ni­pu­la­tion de la re­li­gion à des fins d’ordre sexuel, mo­ral, ju­ri­dique, ci­vique, voire guer­rier ».

« Prô­ner l’in­ter­dic­tion du bur­ki­ni, ce n’est pas être is­la­mo­phobe : c’est se battre contre une mi­no­ri­té de mu­sul­mans qui pré­tend im­po­ser dans l’es­pace pu­blic une concep­tion ex­tré­miste et to­ta­li­taire de l’is­lam. » Na­tha­lie Hei­nich s’op­pose à Alain Ch­rist­nacht, conseiller d’etat ho­no­raire, membre de l’ob­ser­va­toire de la laï­ci­té, pour qui la dé­ci­sion du Conseil d’etat est l’oc­ca­sion de rap­pe­ler les prin­cipes fon­da­men­taux de la laï­ci­té fran­çaise : « La li­ber­té de conscience, consti­tu­tion­nel­le­ment ga­ran­tie, est celle de ne pas croire ou de croire, et donc aus­si d’ex­pri­mer ses convic­tions re­li­gieuses. » D’ailleurs, la Conven­tion eu­ro­péenne de sau­ve­garde des droits de l’homme et des li­ber­tés fon­da­men­tales pro­clame aus­si, dans son ar­ticle 9, que « toute per­sonne a droit à la li­ber­té de pen­sée, de conscience et de re­li­gion », que « ce droit im­plique (…) la li­ber­té de ma­ni­fes­ter sa re­li­gion in­di­vi­duel­le­ment ou col­lec­ti­ve­ment, en pu­blic ou en pri­vé » et que la li­ber­té de ma­ni­fes­ter sa re­li­gion ou ses convic­tions ne peut faire l’ob­jet que de res­tric­tions li­mi­tées, par la loi, pour la sé­cu­ri­té, la san­té, la mo­rale ou l’ordre pu­blic ou « la pro­tec­tion des droits et li­ber­tés d’au­trui ».

Et si la laï­ci­té de la Ré­pu­blique im­plique la neu­tra­li­té re­li­gieuse des agents pu­blics qui ne peuvent ex­pri­mer par des signes ves­ti­men­taires leurs convic­tions, au contraire, les usa­gers des ser­vices pu­blics le peuvent.

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