Bien­ve­nue aux élec­tions amé­ri­ca­no-mexi­caines

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Dans un pre­mier temps, Do­nald Trump pro­met de faire construire une "grande mu­raille" le long des 3 141 ki­lo­mètres de la fron­tière entre les Etats-unis et le Mexique, et as­sure que le Mexique de­vra en as­su­mer les frais. Dans un se­cond temps, l'ex-pré­sident mexi­cain Vi­cente Fox jure que son pays ne fi­nan­ce­ra ja­mais un "mur à la con", tan­dis que son suc­ces­seur, En­rique Peña Nie­to, com­pare la ré­tho­rique "dé­ma­go­gique" du can­di­dat amé­ri­cain à celle d'hit­ler et de Mus­so­li­ni.

Pour ne pas être en reste, Hilla­ry Clin­ton traite son ad­ver­saire de pe­tit dic­ta­teur ra­ciste, no­tam­ment parce qu'il a qua­li­fié les im­mi­grés mexi­cains de cri­mi­nels, de dea­lers et de vio­leurs. La seule pré­sence d'une sa­lade de ta­cos dans un tweet fait même fi­gure de mo­ment clé de la cam­pagne. Do­nald Trump a-t-il vrai­ment vou­lu, en toute in­no­cence, cé­lé­brer la culture mexi­caine le 5 mai en se fai­sant pho­to­gra­phier de­vant des ta­cos, ou bien en a-t-il pro­fi­té pour nar­guer ses cri­tiques? (Comme je l'ai dé­mon­tré, son mes­sage n'avait rien d'in­no­cent.)

Tout ce­ci n'était que le pro­logue d'un mé­lo­drame po­li­tique amé­ri­cain. Mer­cre­di, alors que la cam­pagne de­vient de plus en plus étrange, Do­nald Trump s'est en­vo­lé pour Mexi­co Ci­ty. A la traîne dans les son­dages, il par­tait ren­con­trer En­rique Peña Nie­to qui, avec 23% d'opi­nions fa­vo­rables, a tout aus­si soif de res­pect que lui. Le pré­sident mexi­cain avait éga­le­ment in­vi­té Hilla­ry Clin­ton à lui rendre vi­site, mais elle a sa­ge­ment dé­ci­dé de s'abs­te­nir afin d'ob­ser­ver se­rei­ne­ment le spec­tacle de deux hommes es­sayant tant bien que mal de faire abs­trac­tion d'une an­née de pro­pos as­sas­sins, dans une sur­en­chère que l'on n'avait pas connue de­puis que le gé­né­ral San­ta An­na a as­sié­gé l'ala­mo. Bien en­ten­du, les Mexi­cains ne par­ti­ci­pe­ront pas à l'élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine. Mais, cette an­née, ils jouent un rôle es­sen­tiel dans la cam­pagne, au point d'en­gen­drer des ten­sions entre les deux pays. Quitte à faire preuve d'hu­mour noir, il faut si­gna­ler que lorsque le Mexique est au coeur des dé­bats, c'est sou­vent le signe que les Etats-unis ont per­du la boule. Quand les Amé­ri­cains se ren­dront aux urnes, dé­but no­vembre, ils éli­ront un nou­veau pré­sident (et un nou­veau congrès) mais ils ou­vri­ront aus­si un nou­veau cha­pitre dans la re­la­tion conflic­tuelle qu'en­tre­tiennent les Etats-unis et le Mexique. Une re­la­tion qui passe par une ré­vo­lu­tion au Texas et des conflits en Nou­velle-es­pagne au XIXE siècle, et par une guerre com­mer­ciale à la fin du siècle der­nier. Cette an­née, Amé­ri­cains d'ori­gine mexi­caine qui vivent et votent dans cer­tains Etats clés pour­raient bien dé­ci­der de l'is­sue de la course à la pré­si­dence. La po­li­tique en ma­tière d'im­mi­gra­tion mexi­caine en dé­pend, dans une pé­riode où les Etats-unis tra­versent une de leurs nom­breuses crises de xé­no­pho­bie, ali­men­tée par des pré­oc­cu­pa­tions sé­cu­ri­taires et un taux re­cord d'im­mi­gra­tion, en pro­ve­nance de tous les pays du monde. On peut fa­ci­le­ment iden­ti­fier le mo­ment où le Mexique est de­ve­nu le thème prin­ci­pal de la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2016. Le 16 juin 2015, un homme gras­souillet aux che­veux oranges a pris un es­ca­la­tor do­ré jus­qu'au rez-de-chaus­sée de la tour de bu­reaux qui porte son nom sur la 5e ave­nue, à New York. En­tou­ré de ca­mé­ras de té­lé­vi­sion et de marbre rose, il a an­non­cé sa can­di­da­ture à l'élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine... et ré­vé­lé sa ven­det­ta contre le Mexique et ses ha­bi­tants. Ce jour-là, M. Trump a dé­cla­ré que le Mexique nous "en­voyait" des gens "à pro­blèmes. Des dea­lers, des cri­mi­nels, des vio­leurs".

La so­lu­tion, se­lon lui, était de re­trou­ver et d'ex­pul­ser ra­pi­de­ment les quelque 11 mil­lions de sans-pa­piers qui ré­sident aux Etats-unis (dont plu­sieurs mil­lions de Mexi­cains), et de construire un mur haut comme un im­meuble de trois étages le long de la fron­tière. Il obli­ge­rait le Mexique à fi­nan­cer ce mur, a-t-il ajou­té, en me­na­çant de ge­ler les trans­ferts de fonds des im­mi­grants mexi­cains.

Sa can­di­da­ture a d'abord été prise de haut, une mas­ca­rade, fruit du nar­cis­sisme d'une star de la té­lé­réa­li­té dou­blée d'un ma­gnat im­mo­bi­lier aux pra­tiques louches, l'ex­pres­sion des re­lents pa­ra­noïaques des par­tis ex­tré­mistes amé­ri­cains.

Mais cette rhé­to­rique in­cen­diaire a fi­ni par faire de M. Trump le porte-dra­peau du par­ti ré­pu­bli­cain. Il af­fronte au­jourd'hui Hilla­ry Clin­ton, chef de file dé­mo­crate et vé­ri­table marque po­li­tique, forte de di­zaines d'an­nées d'ex­pé­rience et de ré­seau­tage.

Pour­tant, la stra­té­gie qu'il a em­ployée avec suc­cès au cours des pri­maires me­nace au­jourd'hui de lui faire perdre les élec­tions.

Il est dis­tan­cé dans les son­dages, et il perd du ter­rain dans plu­sieurs Etats clés où il doit ab­so­lu­ment l'em­por­ter s'il veut ob­te­nir le plus de grands élec­teurs. Le 30 août, le New York Times es­ti­mait qu'il avait à peine 12% de chances d'être élu.

S'il est vrai que l'im­mi­gra­tion est en­core dans le top cinq des pro­blèmes ci­tés par les Amé­ri­cains, 72% sou­haitent per­mettre aux sans-pa­piers d'être ré­gu­la­ri­sés. Seuls 38% sou­tiennent le pro­jet de construc­tion d'un mur à la fron­tière mexi­caine.

Ces chiffres sont im­por­tants à plu­sieurs titres, et ils au­gurent très mal des chances des Ré­pu­bli­cains.

D'abord, les La­ti­nos en gé­né­ral, et les Mexi­cains en par­ti­cu­lier, sont la mi­no­ri­té la plus nom­breuse aux Etats-unis au­jourd'hui. Ils re­pré­sentent 60 mil­lions de per­sonnes, dont 35 mil­lions se disent d'ori­gine mexi­caine. En­suite, la moi­tié des quelque 11,5 mil­lions de sans-pa­piers sont Mexi­cains. Quand Do­nald Trump ca­lom­nie les im­mi­grés mexi­cains, il at­taque donc un nombre beau­coup plus consé­quent - et très in­fluent - de ci­toyens amé­ri­cains.

Ca ne l'ai­de­ra vrai­ment pas à ob­te­nir leurs suf­frages. On es­time que pour être élu pré­sident, le can­di­dat ré­pu­bli­cain doit rem­por­ter au moins 40% des suf­frages la­ti­nos. George W. Bush, qui avait ob­te­nu de jus­tesse un se­cond man­dat en 2004, avait rem­por­té l'ad­hé­sion de 44% de cette po­pu­la­tion. En 2008, le sé­na­teur John Mccain n'en avait convain­cu que 30%, et il avait per­du. Idem pour Mitt Rom­ney en 2012, avec 27%. "A l'heure ac­tuelle, il semble que Do­nald Trump soit sur le point d'éta­blir un nou­veau re­cord à la baisse, avec 25% seule­ment d'in­ten­tions de vote des élec­teurs la­ti­nos", ex­plique Si­mon Ro­sen­berg du New De­mo­cra­tic Net­work, un think tank spé­cia­li­sé dans les ques­tions d'im­mi­gra­tion.

En mai, quand le can­di­dat était sur le point de dé­cro­cher la no­mi­na­tion du par­ti ré­pu­bli­cain, le di­rec­teur de sa cam­pagne, Paul Ma­na­fort, avait ba­layé l'idée qu'il lui se­rait né­ces­saire de faire aus­si bien que George W. Bush au­près de cette frange de la po­pu­la­tion.

Etant don­né que la plu­part des La­ti­nos, et no­tam­ment des Mexi­cains, vivent dans des Etats comme la Ca­li­for­nie, New York et le Texas qui ne sont pas dis­pu­tés lors des élec­tions , la moyenne na­tio­nale im­porte peu, m'avait-il af­fir­mé. Ce qui compte, c'est que Do­nald Trump sé­duise la po­pu­la­tion la­ti­no dans les Etats où elle est moins nom­breuse, et où, se­lon lui, ces élec­teurs se­ront moins ten­tés de vo­ter en fonc­tion de leur ap­par­te­nance à telle ou telle mi­no­ri­té, et moins ou­verts aux ar­gu­ments des mi­li­tants la­ti­nos du par­ti dé­mo­crate. M. Ma­na­fort a de­puis été re­mer­cié, et son suc­ces­seur sait que M. Trump conti­nue­ra à re­bu­ter les La­ti­nos - et l'élec­to­rat mo­dé­ré en gé­né­ral - s'il per­siste à te­nir un dis­cours ra­di­cal sur les ques­tions d'im­mi­gra­tion. De­puis deux se­maines, le can­di­dat tente donc de mettre de l'eau dans son vin, ou de dis­si­mu­ler ses prises de po­si­tions pas­sées.

Il n'a en tout cas pas chan­gé d'avis sur la ques­tion du mur. Ni sur l'idée d'obli­ger le Mexique à fi­nan­cer ce pro­jet. Ni sur sa vo­lon­té sup­po­sée de trou­ver et d'ex­pul­ser "im­mé­dia­te­ment" les "mau­vais" sans­pa­piers, no­tam­ment ceux qui ont dé­jà eu af­faire avec la loi. Mais il a ces­sé d'at­ta­quer - et d'évo­quer - Gon­za­lo Cu­riel, un juge fé­dé­ral amé­ri­cain qu'il ju­geait par­tial à son égard dans la me­sure où ses pa­rents étaient des im­mi­grants mexi­cains. Il af­firme même qu'il a de la sym­pa­thie pour les sans-pa­piers qui ré­sident aux Etatsu­nis de­puis des an­nées et qui tra­vaillent sans cau­ser de pro­blèmes.

Les élec­teurs qu'il ren­contre dans ses mee­tings l'ont fait chan­ger d'avis, pour­sui­til. "Ils me disent, 'M. Trump, je vous adore, mais je trouve que c'est un peu dur d'ex­pul­ser une fa­mille qui vit ici de­puis quinze ou vingt ans'", a-t-il dé­cla­ré la se­maine der­nière. Il semble peu pro­bable que M. Trump ait réel­le­ment chan­gé d'avis. Sa nou­velle équipe de cam­pagne a sans doute ana­ly­sé les don­nées dé­mo­gra­phiques et consta­té qu'il avait vrai­ment be­soin des La­ti­nos dans plu­sieurs Etats du pays s'il vou­lait l'em­por­ter. Pen­dant que le can­di­dat "nuance" ses pro­pos, Hilla­ry Clin­ton conti­nue, elle, à dé­mon­trer qu'elle sou­haite fa­ci­li­ter "l'ac­ces­sion à la ci­toyen­ne­té" des sans­pa­piers. Elle pour­suit aus­si conscien­cieu­se­ment - cer­tains di­ront de ma­nière ob­ses­sion­nelle - ses ef­forts pour sé­duire les élec­teurs la­ti­no lors de ses dé­pla­ce­ments.

Le co­lis­tier qu'elle s'est choi­si, Tim Kaine, gou­ver­neur de l'etat de Vir­gi­nie (où l'élec­tion pour­rait être ser­rée), parle cou­ram­ment es­pa­gnol. Il est éga­le­ment ca­tho­lique, comme les deux tiers des Mexi­cains-amé­ri­cains, et il a tra­vaillé plu­sieurs an­nées en Amé­rique la­tine, qu'il a par­cou­rue de long en large.

Tan­dis qu'elle pré­pare la vic­toire qu'elle ap­pelle de ses voeux, elle a éga­le­ment de­man­dé à Ken Sa­la­zar, ex-mi­nistre de la jus­tice du Co­lo­ra­do, ex-sé­na­teur et ex-mi­nistre de l'in­té­rieur, de pré­pa­rer la tran­si­tion avec l'ad­mi­nis­tra­tion de Ba­rack Oba­ma.

M. Sa­la­zar est, lui aus­si, d'ori­gine mexi­caine. Sauf que sa fa­mille a émi­gré d'es­pagne vers la Nou­velle-es­pagne il y a en­vi­ron quatre siècles.

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