« La re­li­gion dans les li­mites de la simple rai­son »

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Par Mo­ha­med KOUKA

Po­sons-nous la ques­tion sui­vante, sans dé­tour, a-t-on réel­le­ment be­soin d'un mi­nis­tère pour gé­rer les ‘af­faires re­li­gieuses'? Qu'est-ce-que ces ‘af­faires re­li­gieuses'? Que veut-on si­gni­fier par ‘af­faires re­li­gieuses'? S'agit-il du culte, de son exer­cice? De l'en­tre­tien et de la construc­tion de mos­quées, l'in­ten­dance au­tour de ces mos­quées? S'agit-il de la pré­di­ca­tion, de l'en­sei­gne­ment re­li­gieux, de la for­ma­tion d'imams, de théo­lo­giens, de pré­di­ca­teurs, de prê­cheurs, de l'ap­pren­tis­sage et de la psal­mo­die du co­ran?

Po­sons-nous la ques­tion sui­vante, sans dé­tour, a-t-on réel­le­ment be­soin d’un mi­nis­tère pour gé­rer les ‘af­faires re­li­gieuses’? Qu’est-ce-que ces ‘af­faires re­li­gieuses’? Que veut-on si­gni­fier par ‘af­faires re­li­gieuses’? S’agit-il du culte, de son exer­cice? De l’en­tre­tien et de la construc­tion de mos­quées, l’in­ten­dance au­tour de ces mos­quées? s’agit-il de la pré­di­ca­tion, de l’en­sei­gne­ment re­li­gieux, de la for­ma­tion d’imams, de théo­lo­giens, de pré­di­ca­teurs, de prê­cheurs, de l’ap­pren­tis­sage et de la psal­mo­die du co­ran? Faut-il pour ce­la tout un mi­nis­tère avec un bud­get dé­pas­sant ce­lui de la culture, une ano­ma­lie dont je trai­te­rai un peu plus loin; une ar­mée de fonc­tion­naires qui s’agitent plus qu’ils n’agissent. On nous an­nonce une pre­mière ma­ni­fes­ta­tion du dit mi­nis­tère; il ré­agit au pro­blème mé­téo­ro­lo­gique ac­tuel en ap­pe­lant à or­ga­ni­ser la prière dite de l’’is­tis­qa’. Là je ne peux vrai­ment faire taire mon vieux scep­ti­cisme, nous vi­vons en ce troi­sième mil­lé­naire de la ci­vi­li­sa­tion uni­ver­selle une avan­cée pro­di­gieuse dans le do­maine des sciences. La maî­trise de l’homme sur la tech­nique est éblouis­sante, com­ment peut-on croire, en­core, qu’une simple prière peut in­fluer sur les élé­ments de la na­ture? Quant on voit la po­si­tion du globe dans le cos­mos com­ment va-il se faire qu’il pour­rait pleu­voir sur la Tu­ni­sie, à l’ex­clu­sion de tout autre ré­gion proche ou loin­taine du globe sans qu’il y ait un mou­ve­ment mé­téo­ro­lo­gique cos­mique dé­ter­mi­nant? Mais suite à un simple voeu exau­cé, ef­fet de la prière de quelques dé­vots. Je suis convain­cu que Dieu est en­core plus grand que toute cette agi­ta­tion pué­rile, plus grand que ces sup­pli­ca­tions an­thro­po­mor­phiques d’un autre âge, dont on use à son égard pour, soit di­sant, lui plaire et at­ti­rer sa pi­tié afin qu’il pleuve sur le ter­ri­toire! Nous vi­vons la même am­biance de su­per­sti­tion, de char­la­ta­nisme qu’il y’a plus de mille ans au moins. Notre in­tel­li­gence du monde s’est fi­gée, est res­tée la même qu’il y a mille cinq cents ans. C’est dra­ma­tique, il y a de quoi déses­pé­rer de ce vieux bon sens dont un phi­lo­sophe pré­ten­dait que c’est la chose du monde la mieux par­ta­gée. Ça été dit il y a plus de trois siècles. Il nous faut re­ve­nir au plus vite à Ibn Ro­schd sans al­ler jus­qu’à Spi­no­za pour com­prendre que l’in­fi­ni in­fi­ni­tude de Dieu est bien plus ab­so­lue en­core que ces cré­dules dé­marches an­thro­po­mor­phiques qui frisent le ri­di­cule si­non l’ab­surde… Dieu est plus grand.

J’em­prunte le titre de cet ar­ticle à un texte de Kant - je rap­pelle au pas­sage qu’il fut un très fervent croyant - où le phi­lo­sophe re­lève que « Tout ce que l’homme ima­gine pou­voir faire de plus, pour être agréé de Dieu, qu’une conduite bonne, n’est qu’illu­sion re­li­gieuse et su­per­sti­tion. » La peur du sur­na­tu­rel, ou la fas­ci­na­tion par le sur­na­tu­rel, sont in­dignes de la rai­son hu­maine. La su­per­sti­tion re­li­gieuse per­ver­tit ce qui fait de l’homme une va­leur, sa ca­pa­ci­té d’au­to­no­mie mo­rale. Qui ose par­ler en­core de ré­vo­lu­tion? Au contraire il s’agit bel et bien du triomphe d’une re­dou­table contre-ré­vo­lu­tion que nous sommes en­train de su­bir. Sou­ve­nons-nous de l’élé­ment dé­to­na­teur du sou­lè­ve­ment: un jeune qui n’ar­ri­vait plus à tra­vailler pour pou­voir man­ger à sa faim, au­quel s’était gref­fé un dé­sir ardent et im­pé­rieux de li­ber­té et de di­gni­té qui ne vou­lait plus at­tendre et qui se vou­lait exi­geant, dont les jeunes étaient les portes dra­peaux ac­tifs et in­trai­tables. Très vite la ré­vo­lu­tion a tour­né court cé­dant la place aux cor­beaux et aux loups frères mu­sul­mans nahd­haouis wa­ha­bites ac­cou­rus de par­tout pour tout ac­ca­pa­rer en exi­geant des com­pen­sa­tions, oui des com­pen­sa­tions, pour leurs di­vers mé­faits, au nom et, sur le dos d’au­then­tiques ré­vol­tés de­vant l’his­toire, de la jeu­nesse et du bon peuple. Nous as­sis­tons au­jourd’hui au triomphe to­tal de la contre-ré­vo­lu­tion. Je rap­pelle que le mi­nis­tère des Af­faires re­li­gieuses est un hé­ri­tage du be­na­lisme qui vou­lait, pen­sait-il, ama­douer, sé­duire, les re­li­gieux en leur of­frant un mi­nis­tère. Ce qui les avaient ame­nés à vo­ter pour lui, Gha­nou­chi en tête, lors d’un si­mu­lacre d’élec­tion pré­si­den­tielle. Sous la pré­si­dence de Bour­gui­ba, il n’y avait pas, à juste titre, de mi­nis­tère des Af­faires re­li­gieuses , mais une di­rec­tion du culte rat­ta­chée au Pre­mier mi­nis­tère pla­cée sous la di­rec­tion d’un théo­lo­gien: en l’oc­cur­rence le théo­lo­gien Mus­ta­pha Ka­mel Ter­zi, qui rem­plis­sait bien son of­fice et tout fonc­tion­nait bien. Ré­sur­gence donc du mi­nis­tère des Af­faire re­li­gieuses de l’époque dé­chue. Tout ça pour Ça ! Dans l’éti­quette pro­to­co­laire ce

mi­nis­tère oc­cupe la qua­trième place en di­gni­té bien avant le mi­nis­tère de l’édu­ca­tion, avant ce­lui de l’in­dus­trie et du Com­merce ,de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur, de l’ener­gie, de la Jeu­nesse, de la Femme et de l’en­fance, des Af­faires so­ciales. Mais plus grave, on a nom­mé à la tête de ce mi­nis­tère un ex­tré­miste et qui ne s’en cache pas puis­qu’il a dé­cla­ré pu­bli­que­ment qu’au bout du compte c’est l’is­lam po­li­tique qui fi­ni­ra par triom­pher et ré­gner sur les masses. La messe est bien dite, sans équi­voque. Il faut le dire tout net, la no­mi­na­tion d’un ex­tré­miste à la tête de dé­par­te­ment re­li­gieux ne manque pas d’in­quié­ter. Si l’on veut réa­li­ser l’ins­tau­ra­tion d’un Is­lam po­li­tique en Tu­ni­sie on n’au­rait pas mieux trou­vé d’in­di­vi­du plus in­di­qué, que ce mon­sieur afin qu’il réa­lise sour­noi­se­ment, mine de rien, son Is­lam po­li­tique, puis­qu’ il dis­pose de toute l’in­fra­struc­ture né­ces­saire pour se faire.

Mais, en pa­ral­lèle, que fait-on pour la culture, pour l’édu­ca­tion, pour l’ins­truc­tion, pour l’éman­ci­pa­tion des es­prits? C’est bien de construire des mos­quées, mais les mai­sons de jeunes et de la culture, des es­paces ou­verts à l’échange, au dia­logue à la créa­tion, à l’in­ven­tion, qui doit s’en char­ger? Et le livre, cet ou­til le plus si­nis­tré, quelles so­lu­tions ? On ob­serve que cette ques­tion n’est pas à l’ordre du jour. Nulle per­tur­ba­tion! Il n’y a ni vi­sion, ni stra­té­gie, ni pers­pec­tive, ni len­de­mains qui chantent. J’ai la très désa­gréable mais nette im­pres­sion, qu’en ce mo­ment nous vi­vons un si­mu­lacre de dé­mo­cra­tie, qui sert da­van­tage le pro­jet nahd­haoui que la so­cié­té ci­vile. Les re­li­gieux sont par­tout, ils se sont in­si­nués dans toutes les ar­ti­cu­la­tions de la so­cié­té et de l’etat, sur­tout les ar­ti­cu­la­tions sé­cu­ri­taire et édu­ca­tive. Je pense que la no­mi­na­tion de l’ac­tuel mi­nistre des Af­faires re­li­gieuse tombe sous le sens. Com­ment sor­tir de l’équi­voque? Simple mais d’une re­dou­table complexité: pas de ques­tion plus po­li­tique que l’édu­ca­tion. Pas d’édu­ca­tion plus dé­ci­sive que l’édu­ca­tion à la ci­toyen­ne­té. Vaste pro­gramme !

Ce­ci dit je dois ras­su­rer mes com­pa­triotes, nous nous ap­pro­chons, sû­re­ment, de la sai­son des pluies: ‘ghas­sa­let en­noua­der’ n’est pas loin…

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