La mé­moire tron­quée d’une ville

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture -

La sé­rie do­cu­men­taire « Dha­ki­rat mé­di­na » (Mé­moire d’une ville), dif­fu­sée sur la « Wa­ta­niya 1 », n’est pas sans in­vi­ter le té­lé­spec­ta­teur à ef­fec­tuer un mi­ni-voyage à tra­vers le pas­sé et le pré­sent d’une ville tu­ni­sienne. Une ma­nière d’in­sis­ter sur la va­leur his­to­rique de telle ou telle ville. Mais le conte­nu pro­po­sé, par images in­ter­po­sées et via une voix en off, de­vient par­fois sur­réa­liste dans la me­sure où le cô­té carte pos­tale l’em­porte. Un sur­vol qui ne tient pas compte des réa­li­tés his­to­riques de la ci­té choi­sie.

Et dans un ré­cent vo­let de ce pro­gramme, il s’agis­sait d’évo­quer la ville de Tu­nis. Les concep­teurs du­dit do­cu­men­taire s’étaient conten­tés de dé­crire ce qu’il y avait de­vant un vi­si­teur lamb­da. Les phrases pom­peuses ne man­quaient pas et au­cun re­gard cri­tique n‘a été po­sé sur le Tu­nis d’au­jourd’hui. Ce­la a com­men­cé sur l’ave­nue Bour­gui­ba avec et pour re­prendre le dis­cours conte­nu dans le do­cu­men­taire, ses ca­fés, ses ter­rasses de ca­fés, ses pas­sants… Bref, au­cune al­lu­sion re­la­tive aux lieux cultu­rels, mis à par le Théâtre de la ville de Tu­nis. Les ci­né­mas n’avaient ja­mais exis­té sur cette ave­nue ! Et ceux qui sont res­tés opé­ra­tion­nels, ont été tout sim­ple­ment ou­bliés. Et les bancs pu­blics qui y exis­taient ? Et les chaises in­di­vi­duelles ? Un tel do­cu­men­taire très « tarte à la crème » au­rait dû sû­re­ment s’ar­rê­ter sur les mul­tiples dé­tails qui, ja­dis fai­saient le charme de l’ave­nue prin­ci­pale de Tu­nis. A sa­voir, les kiosques à jour­naux, les mar­chands de fleurs, ren­voyés non pas aux ca­lendes grecques, mais au bout de la pro­me­nade, du cô­té de Tu­nis Ma­rine. Des « réa­li­sa­tions » de l’an­cien ré­gime qui de­vraient être re­vues et cor­ri­gées. Mais per­sonne n’y pense au­jourd’hui, car pour la ma­jo­ri­té des ci­toyens qui ont com­blé la ca­pi­tale, ces dé­tails-là n’ont au­cune va­leur ! L’es­sen­tiel étant de vivre, voire de tra­vailler,

de man­ger et de boire ! Et le reste ? Ils s’en contre­ba­lancent ! Car l’ave­nue Bour­gui­ba est une voie de pas­sage ! Et pour re­ve­nir au do­cu­men­taire pro­pre­ment dit, nous avions ga­gné Bab Bhar pour al­ler vers les souks !

Spé­ci­fi­ci­té

Pour rap­pel, la rue Je­mâa Ez­zi­tou­na (ex- rue de l’eglise, avec une église ac­tuel­le­ment en ré­no­va­tion), n’est pas un souk !!! Il s’agis­sait d’une rue mar­chande où il y avait des bou­tiques pour mar­chands de chaus­sures, des pâ­tis­se­ries et des ma­ga­sins de vê­te­ments, comme chez « Ji­la­ni. » Les ci­se­leurs sur cuivre sont tou­jours à l’ou­vrage de­vant leur bou­tique. Et c’est la seule spé­ci­fi­ci­té de cette rue de­puis la nuit des temps. La rue Je­mâa Ez­zi­tou­na, qui mène à la mos­quée Zi­tou­na, a été trans­for­mée pe­tit à pe­tit et dé­na­tu­rée pour res­sem­bler à tous les souks de Tu­nis qui n’ont plus mal­heu­reu­se­ment leur spé­ci­fi­ci­té. Un vrai crime contre une ville, ou du moins contre sa Mé­di­na et sa vie quo­ti­dienne. Et le do­cu­men­taire en ques­tion conti­nuait en ar­pen­tant la ville à par­ler de Souk Es­sak­ka­jine qui n’existe plus au­jourd’hui et dont ne reste que la plaque où fi­gure son nom ! Il en est de même du Souk Es­sar­ra­jine. Il s’agis­sait pour ce do­cu­men­taire d’une ville qui n’a connu au­cune mu­ta­tion, ni trans­for­ma­tions. Et c’est bien dom­mage !

Lot­fi BEN KHELIFA

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.