La san­té fe­ra-t-elle par­tie du dé­bat pré­si­den­tiel en France?

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Le su­jet de la san­té est ju­gé comme très im­por­tant par les Fran­çais mais notre sys­tème de san­té est com­plexe, ré­sul­tat d'un com­pro­mis his­to­rique entre l'etat, la mé­de­cine li­bé­rale, les or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales qui gé­raient la Sé­cu­ri­té so­ciale et le mou­ve­ment mu­tua­liste. Ce sys­tème mixte a été re­mo­de­lé par de mul­tiples ré­formes, si bien qu'il est de­ve­nu peu com­pré­hen­sible pour le com­mun des élec­teurs, d'où la li­mi­ta­tion et la sim­pli­fi­ca­tion des mes­sages élec­to­raux. Les deux der­nières élec­tions s'étaient donc fo­ca­li­sées sur un point ex­pri­mant un cli­vage droite / gauche clas­sique: les fran­chises mé­di­cales dé­fen­dues par Ni­co­las Sar­ko­zy en 2007 et la ré­af­fir­ma­tion du Ser­vice pu­blic hos­pi­ta­lier dé­fen­du par Fran­çois Hol­lande en 2012. Cette fois le tiers payant gé­né­ra­li­sé (sup­pres­sion de l'avance des mon­tants des rem­bour­se­ments des frais mé­di­caux par la Sé­cu­ri­té so­ciale et par les 570 as­su­rances com­plé­men­taires pri­vées) pour­rait avoir la même fonc­tion: "non à la fonc­tion­na­ri­sa­tion des mé­de­cins !" s'écrient les can­di­dats de droite qui pro­posent tous de le sup­pri­mer, "ré­duc­tion des in­éga­li­tés so­ciales de san­té !" ré­pond la gauche de gou­ver­ne­ment sou­te­nue sur ce point par ses "fron­deurs". Sauf que rien ne dit à ce jour que la gauche se­ra pré­sente au 2ème tour de la pré­si­den­tielle. Du coup, le dé­bat se dé­place au sein de la droite ré­pu­bli­caine. Fran­çois Fillon, Ni­co­las Sar­ko­zy, sur ce point d'ac­cord avec le Front Na­tio­nal pro­posent de sup­pri­mer l'aide mé­di­cale d'etat pour les ma­lades étran­gers sans pa­pier, à la­quelle l'etat consacre 800 mil­lions. Alain Jup­pé pro­pose de la res­treindre.

Mais le vrai cli­vage porte sur la place des as­su­rances pri­vées dites "com­plé­men­taires" (mu­tuelles, com­pa­gnies d'as­su­rances et ins­ti­tuts de pré­voyance) dans le fi­nan­ce­ment des soins. Au­jourd'hui, les dé­penses de san­té de 195 mil­liards d'eu­ros (per­sonne, à ma connais­sance, ne pro­pose de dé­pas­ser les 12% du PIB consa­crés à la san­té) sont cou­vertes à 76,5% par la Sé­cu­ri­té so­ciale, 13.5% par les as­su­rances pri­vées com­plé­men­taires et 8.5% "seule­ment"di­rec­te­ment par les mé­nages (Etudes et Ré­sul­tats de la DRESS sep­tembre 2016). Le gou­ver­ne­ment tire fier­té de cette "baisse" du "reste à charge" de 0,8 point et de la ré­duc­tion du dé­fi­cit de la Sé­cu­ri­té so­ciale à 5 mil­liards en 2015. Ces chiffres glo­baux masquent une réa­li­té plus in­quié­tante consé­quence de l'épi­dé­mie des ma­la­dies chro­niques et de l'ex­plo­sion des coûts des mé­di­ca­ments et dis­po­si­tifs mé­di­caux in­no­vants à plus de 50 000 eu­ros par per­sonne et par an. Sur les 20 mil­lions de pa­tients ayant une ma­la­die chro­nique, 10 mil­lions bé­né­fi­cient du ré­gime des ALD -af­fec­tions longues et coû­teuses-com­por­tant une prise en charge à 100% par la Sé­cu­ri­té so­ciale (même si leur reste à charge reste éle­vé). Ré­sul­tat : les soins cou­rants (hors hos­pi­ta­li­sa­tion et hors ALD) sont rem­bour­sés au­jourd'hui par la Sé­cu­ri­té so­ciale à moins de 50%. Et beau­coup moins pour les soins d'op­tique, de sto­ma­to­lo­gie et d'au­dio­pro­thèses. Face à cette ques­tion ma­jeure, on peut dis­tin­guer 2 po­si­tions :

• D'un cô­té Fran­çois Fillon et Ni­co­las Sar­ko­zy veulent ac­croître la place des as­su­reurs com­plé­men­taires. Le pre­mier pro­pose car­ré­ment que les soins cou­rants ne soient plus fi­nan­cés par l'as­su­rance ma­la­die mais seule­ment par les as­su­rances pri­vées com­plé­men­taires. Le se­cond pro­pose de ré­duire de trois points les rem­bour­se­ments par la Sé­cu­ri­té so­ciale (6 mil­liards), trans­fé­rés sur les com­plé­men­taires. Les consé­quences sont connues à com­men­cer par l'aug­men­ta­tion du mon­tant des primes des as­su­rances com­plé­men­taires en par­ti­cu­lier pour les contrats in­di­vi­duels qui concernent 90% des re­trai­tés (on l'a vu lors de la créa­tion par le gou­ver­ne­ment de l'as­su­rance ma­la­die com­plé­men­taire obli­ga­toire d'en­tre­prise, l'aug­men­ta­tion du nombre de contrats col­lec­tifs moins coû­teux a ren­ché­ri mé­ca­ni­que­ment le mon­tant des contrats in­di­vi­duels). Ac­crois­se­ment des in­éga­li­tés so­ciales de san­té dans la me­sure où con­trai­re­ment aux co­ti­sa­tions de la Sé­cu, le mon­tant des primes n'aug­mente pas avec les re­ve­nus des as­su­rés mais avec leur âge, leur charge de fa­mille et le ni­veau de cou­ver­ture mé­di­cale sou­hai­tée. Et sur­tout fra­gi­li­sa­tion du prin­cipe de so­li­da­ri­té se­lon le­quel les riches paient pour les pauvres et les bien-por­tants pour les ma­lades. En ef­fet les per­sonnes bien por­tantes, ac­tives, ap­par­te­nant aux classes moyennes, qui paie­ront une prime d'as­su­rance pri­vée de plus en plus chère, ne vou­dront plus payer une 2ème fois la Sé­cu­ri­té so­ciale au nom de la so­li­da­ri­té avec les ma­lades graves et avec les per­sonnes pauvres. D'au­tant que les as­su­reurs dé­ve­loppent l'idée d'une "res­pon­sa­bi­li­sa­tion" in­di­vi­duelle des as­su­rés par des bo­nus/ma­lus vi­sant à en­cou­ra­ger les com­por­te­ments ju­gés ver­tueux en of­frant une "ris­tourne" aux as­su­rés ayant des com­por­te­ments "sains". Au­tre­ment dit, la triple peine : 1 vous êtes ma­lade, 2 vous vous soi­gnez mal, 3 vous êtes pu­ni ! Les as­su­reurs exi­ge­ront pa­ral­lè­le­ment de "res­pon­sa­bi­li­ser" les mé­de­cins en créant des ré­seaux de soins concur­ren­tiels grâce à un conven­tion­ne­ment sé­lec­tif des pro­fes­sion­nels de san­té. Les mé­de­cins y per­draient une par­tie de leur in­dé­pen­dance et les pa­tients une par­tie de leur li­ber­té de choix. • En face Alain Jup­pé (d'ac­cord sur ce point avec Fran­çois Hol­lande) veut main­te­nir le taux ac­tuel de rem­bour­se­ment de 76,5% par l'as­su­rance ma­la­die sans re­mettre en cause le ré­gime des ALD à 100%. Sauf que la pente na­tu­relle d'ac­crois­se­ment des pa­tients en ALD et d'aug­men­ta­tion des coûts des trai­te­ments conduisent, certes plus len­te­ment mais inexo­ra­ble­ment, à l'éro­sion de la prise en charge des soins cou­rants, éro­sion qui sape la so­li­da­ri­té. Et lorsque la ma­jo­ri­té des classes moyennes ré­cla­me­ra la fin du mo­no­pole de la Sé­cu­ri­té so­ciale ("j'en ai as­sez de payer la Sé­cu qui ne me rem­bourse rien"), il se­ra trop tard. La seule so­lu­tion est de re­voir le conte­nu d'un pa­nier de soins re­le­vant de la so­li­da­ri­té, c'est-à-dire de la Sé­cu­ri­té so­ciale, avec un taux de rem­bour­se­ment mi­ni­mum de 80%, et de dis­tin­guer ce pa­nier so­li­daire de choix per­son­nels ne re­le­vant pas de la Sé­cu mais d'as­su­rances sup­plé­men­taires (sur­coût dû au re­fus des gé­né­riques, cures ther­males, ho­méo­pa­thie, exa­mens non jus­ti­fiés...). En at­ten­dant cette in­dis­pen­sable cla­ri­fi­ca­tion, les as­su­rés qui le sou­haitent de­vraient pou­voir choi­sir la Sé­cu­ri­té so­ciale comme com­plé­men­taire moyen­nant une ma­jo­ra­tion de leur co­ti­sa­tion. Pour eux la Sé­cu se­rait à la fois l'as­su­rance ma­la­die obli­ga­toire et l'as­su­rance ma­la­die com­plé­men­taire (comme le pro­pose la Charte pour une san­té so­li­daire : www. charte-sante.fr ). Cette sim­pli­fi­ca­tion en­traî­ne­rait une ré­duc­tion im­por­tante des coûts de ges­tion. La singularité fran­çaise d'un double sys­tème de fi­nan­ce­ment pour le même soin ex­plique qu'on paie 7 mil­liards de frais de ges­tion pour la Sé­cu (moins de 5% du chiffre d'af­faire) et près de 7 mil­liards de frais de ges­tion pour les as­su­rances pri­vées com­plé­men­taires (en­vi­ron 20% du chiffre d'af­faires !). Ga­geons qu'une ma­jo­ri­té d'as­su­rés choi­si­rait la Sé­cu comme com­plé­men­taire comme c'est dé­jà le cas pour les bé­né­fi­ciaires de la CMU. Mais quel can­di­dat est prêt à af­fron­ter le lob­by des as­su­reurs pri­vés ras­sem­blés, gauche et droite réunies, dans L'UNOCAM (union na­tio­nale des or­ga­nismes com­plé­men­taires d'as­su­rance ma­la­die) créé en 2004pour faire pen­dant à L'UNCAM ?

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.