Culture sal­va­trice

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture - Imed BEN SOLTANA Ro­man­cier et es­sayiste.

La culture est le moyen le plus ef­fi­cace pour la com­pré­hen­sion de l’autre. En ce mo­ment où le monde su­bit les at­ten­tats ter­ro­ristes meur­trièrs par des jeunes en­doc­tri­nés et ra­di­ca­li­sés, l’hu­ma­ni­té a un grand be­soin d’in­ves­tir dans la culture en vue de lui don­ner la place cen­trale dans la ci­té. Il faut en­tre­te­nir et en­ri­chir l’ho­ri­zon cultu­rel du ci­toyen et no­tam­ment les jeunes. C’est la culture qui aide à lut­ter contre toutes les formes de fa­na­tisme et per­met de re­fon­der les re­la­tions so­ciales sur l’hu­main. Elle a la ver­tu de dé­ve­lop­per chez les jeunes l’es­prit to­lé­rant né­ces­saire au vivre en­semble et à la paix.

Il faut don­ner aux jeunes gens la pos­si­bi­li­té de ren­con­trer du nou­veau, du dif­fé­rent, de l’étrange, ce qui rend pos­sible la construc­tion d’une so­cié­té ou­verte à la di­ver­si­té, ré­cep­tives aux dif­fé­rences, ca­pable de ré­sis­ter à toute radicalisation, par­ti­cu­liè­re­ment celle du dji­ha­disme, qui me­nace d’en­va­hir toutes les so­cié­tés, voire tuer l’as­pect hu­ma­niste de la ci­vi­li­sa­tion, car une ci­vi­li­sa­tion est aus­si fra­gile qu’une vie, comme l’a consta­té Paul Va­lé­ry : « Nous sen­tons qu’une ci­vi­li­sa­tion a la même fra­gi­li­té qu’une vie. » (La crise de l’es­prit, 1919).

Le cas des jeunes eu­ro­péens ra­di­ca­li­sés et par­tis pour le dji­had au sein de Dae­cha­larme. Car, par­mi eux on trouve ceux qui ap­par­tiennent à des fa­milles chré­tiennes, et qui ont une vie so­ciale et fi­nan­cière stable et ai­sée. Ce­la montre que jouir d’un lo­ge­ment, d’un tra­vail, bé­né­fi­cier d’un en­sei­gne­ment pu­blic et des ser­vices de san­té pu­blique ne suf­fisent pas à l’épa­nouis­se­ment des jeunes. En­core faut-il si­gna­ler que les night­clubs, le vin et la li­ber­té sexuelle n’ont pas suf­fi pour im­mu­ni­ser les jeunes contre la radicalisation. Soit, un­di­ver­tis­se­ment sen­suel est né­ces­saire, mais le grand ab­sent dans la vie de ces jeunes c’est la culture. C’est en ef­fet celle-ci qui peut as­su­rer un vrai épa­nouis­se­ment et une nou­velle vi­sion du monde épa­nouie et épa­nouis­sante. C’est en­core la culture qui aide un jeune à dé­ve­lop­per sa pen­sée, son sens cri­tique, son ima­gi­naire, qui l’aide à rê­ver l’im­pos­sible, construire un pro­jet de vie pos­sible et avoir en­vie de vivre, de par­ta­ger et d’ai­mer, dans une so­cié­té hu­ma­niste où l’ac­cès à la culture doit être un

droit fon­da­men­tal. De nos jours, il est im­pé­ra­tif de re­pen­ser la place de la culture dans la ci­té. Celle-ci doit être conçue comme un fac­teur obli­ga­toire dans la construc­tion d’une per­son­na­li­té équi­li­brée, épa­nouie et d’un abord ac­cueillant. S’avère alors pri­mor­diale un ef­fort consi­dé­rable d’ini­tia­tion ar­tis­tique dans les gar­de­ries et jar­dins d’en­fants, à l’école, au ly­cée, à la fa­cul­té, et hors du temps sco­laire. Pour réa­li­ser cet ob­jec­tif, un par­te­na­riat avec le sec­teur pu­blic est non seule­ment in­dis­pen­sable mais aus­si une très im­por­tante op­por­tu­ni­té pour la culture et la dé­fense des va­leurs hu­maines.

Il faut tra­cer une vé­ri­table po­li­tique cultu­relle mon­diale qui rap­proche les peuples. Car, seule la culture nous donne le sen­ti­ment que nous sommes des hu­mains et des êtres in­tel­li­gents.

Nous es­pé­rons par­ti­ci­per à la lutte contre toutes les formes de vio­lence. Nous pen­sons que com­battre les at­ten­tats ter­ro­ristes per­pé­trés par des groupes or­ga­ni­sés ou par des loups so­li­taires, ne re­lève pas du do­maine sé­cu­ri­taire uni­que­ment mais aus­si du do­maine cultu­rel. Ain­si l’in­ves­tis­se­ment dans la culture est-il une prio­ri­té. Le chef du gou­ver­ne­ment ita­lien Mat­teo Ren­zi dit : "Pour chaque eu­ro in­ves­ti dans la sé­cu­ri­té, un autre doit être consa­cré à la culture" (Dis­cours de Mat­teo Ren­zi, Pré­sident du Con­seil ita­lien, pro­non­cé au Ca­pi­tole le 24 no­vembre 2015). Nous pen­sons que pour chaque eu­ro in­ves­ti dans la sé­cu­ri­té il faut in­ves­tir deux autres dans la culture. Nous plai­dons pour un re­cours à l’art et à la convi­via­li­té pour re­dy­na­mi­ser po­si­ti­ve­ment la vie des jeunes.

Le ci­né­ma et la convi­via­li­té nous pa­raissent les meilleurs moyens pour réa­li­ser cet ob­jec­tif. Il s’agit d’une nou­velle concep­tion du ci­né­ma que nous ap­pe­lons : le ci­né­ma convi­vial. C’est un es­pace où l’ac­ti­vi­té prin­ci­pale est la pro­jec­tion de film ci­né­ma­to­gra­phique. Mais qui est do­té aus­si d’un jar­din, d’un res­tau­rant et d’une ca­fé­té­ria. C’est donc un es­pace d’art, de ren­contre, de vie, de par­tage, de dé­bat, de créa­tion et d’ami­tié. On y dé­ve­loppe une convi­via­li­té cultu­relle. Le ci­né­ma convi­vial per­met aus­si de dé­cou­vrir des cultures dif­fé­rentes que les jeunes n’ont pas la pos­si­bi­li­té de voir dans des salles de ci­né­ma clas­siques : on pour­rait y voir le film po­lo­nais, bul­gare, ca­na­dien, chi­nois, co­réen, phi­lip­pin, pé­ru­vien, bré­si­lien, mexi­cain, cu­bain, ar­gen­tin, ni­gé­rien, ma­lien, sé­né­ga­lais, éthio­pien, da­nois, fin­lan­dais….

Il faut don­ner aux jeunes tu­ni­siens et du monde le moyen de dé­cou­vrir et de culti­ver leur fond hu­main. Eu égard aux en­jeux d’au­jourd’hui et de de­main, un ef­fort consi­dé­rable orien­té vers les gé­né­ra­tions de l’ave­nir afin de les im­mu­ni­ser, et dé­ra­di­ca­li­ser ceux qui sont dé­jà en­doc­tri­nées, s’avère plus que né­ces­saire. La culture nous pa­rait la seule arme stra­té­gique ca­pable de com­battre le ter­ro­risme et de rap­pro­cher les gens mal­gré leurs ten­dances di­verses. Les dif­fé­rences sont re­la­ti­vi­sées et les conflits sont ré­duits à de simples nuances d’idées.

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