Pour­quoi Trump n'est pas fas­ciste

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Si l’his­toire per­met par­fois d’éclai­rer le pré­sent, elle peut aus­si être un écran qui sert à évi­ter de re­gar­der la réa­li­té en face. Il y a quelques an­nées, il m’est ar­ri­vé d’écrire sur le ré­gime de Vi­chy. Dans la ra­pi­di­té d’exé­cu­tion qu’exige l’exer­cice de la chro­nique, j’avais un peu vite as­so­cié le gou­ver­ne­ment du ma­ré­chal Pé­tain au fas­cisme sans plus d’ex­pli­ca­tions. Mal m’en prit puis­qu’un ami his­to­rien eut vite fait de m’in­for­mer que ma prose man­quait dan­ge­reu­se­ment de nuances.

En ef­fet, il existe en France un vé­ri­table dé­bat chez les his­to­riens sur le ca­rac­tère fas­ciste de Pé­tain et du ré­gime de Vi­chy. Si les in­fluences sont évi­dentes et si le ca­rac­tère to­ta­li­taire, d’ex­trême droite, ul­tra­na­tio­na­liste et an­ti­sé­mite ne prête pas à dis­cus­sion, nombre d’his­to­riens sé­rieux, comme Serge Bern­stein et Mi­chel Wi­nock (Fas­cisme fran­çais ? La contro­verse, CNRS Édi­tions), contestent avec des ar­gu­ments de poids l’exis­tence d’un vé­ri­table mou­ve­ment fas­ciste de masse en France. Vous au­rez donc com­pris que lorsque j’ai en­ten­du cer­tains trai­ter Do­nald Trump de « fas­ciste », je suis tom­bé de ma chaise. Vue d’eu­rope, cette af­fir­ma­tion gro­tesque laisse non seule­ment de­vi­ner un abîme d’igno­rance, mais elle ex­prime sur­tout une er­reur po­li­tique grave concer­nant l’his­toire du XXE siècle et les en­jeux du monde ac­tuel. D’ailleurs, plu­sieurs jour­naux fran­çais et eu­ro­péens (L’obs, Le Temps) ont as­sez vite ré­agi à ces af­fir­ma­tions que l’on re­trouve sur­tout dans les mé­dias nord-amé­ri­cains, no­tam­ment qué­bé­cois. En France, on ap­prend dès l’école se­con­daire que le fas­cisme se ca­rac­té­rise par un chef cha­ris­ma­tique do­té de tous les pou­voirs et qui com­mu­nie di­rec­te­ment avec le peuple, une idéo­lo­gie to­ta­li­sante pour qui le cor­po­ra­tisme est une fa­çon de dé­pas­ser aus­si bien le ca­pi­ta­lisme que le so­cia­lisme, et en­fin un par­ti unique ul­tra­na­tio­na­liste et ré­vo­lu­tion­naire qui se dis­tingue par son or­ga­ni­sa­tion mi­li­taire. Qui diable peut donc ima­gi­ner Do­nald Trump en chef cha­ris­ma­tique do­té de tous les pou­voirs alors même que son propre par­ti ne lui obéit pas ? Qui peut croire que ce mul­ti­mil­liar­daire veut en fi­nir avec le ca­pi­ta­lisme et la dé­mocra­tie amé­ri­caine ? Et qui donc a vu des mi­lices trum­pistes dé­fi­ler ban­nières au vent dans les rues de Wa­shing­ton et de Los An­geles ?

De telles af­fir­ma­tions ne mé­ri­te­raient pas qu’on s’y ar­rête si elles ne ba­na­li­saient pas le fas­cisme et l’hor­reur qui a ca­rac­té­ri­sé le XXE siècle. Comme l’écri­vait le grand écri­vain ita­lien Cur­zio Ma­la­parte, qui fut d’ailleurs un temps dis­ciple de Mus­so­li­ni, « le ré­gime to­ta­li­taire est un ré­gime où tout ce qui n’est pas in­ter­dit est obli­ga­toire ». Un peu comme l’is­la­misme au­jourd’hui, le fas­cisme, en tant qu’idéo­lo­gie glo­ba­li­sante, am­bi­tion­nait de ré­gir tous les as­pects de la vie, de l’éco­no­mie à la vie pri­vée, en pas­sant par les arts et la lit­té­ra­ture. Exac­te­ment comme son frère sia­mois, le com­mu­nisme, sans le­quel il ne peut être com­pris.

D’ailleurs, il y a fort à pa­rier que, pour un fas­ciste des an­nées trente, Do­nald Trump pas­se­rait pour un ca­pi­ta­liste cor­rom­pu à l’ego sur­di­men­sion­né chez qui l’on peine à dis­cer­ner la moindre pen­sée di­rec­trice. N’en dé­plaise à ceux qui croyaient tout ex­pli­quer en dé­ter­rant une idéo­lo­gie cen­te­naire, Do­nald Trump a beau­coup plus à voir avec un cer­tain po­pu­lisme mé­dia­tique qu’avec le bruit des bottes mus­so­li­niennes. Son mo­dèle n’est ni Mus­so­li­ni ni Hit­ler. C’est plu­tôt le dé­ma­gogue Sil­vio Ber­lus­co­ni ar­ri­vé sur la scène po­li­tique ita­lienne dès les an­nées 1980, peu après la pri­va­ti­sa­tion des chaînes pu­bliques qui don­na nais­sance à une nou­velle aris­to­cra­tie mé­dia­tique. Contrai­re­ment à la France et à la Grande-bre­tagne, l’ita­lie et les États-unis ont comme point com­mun de pos­sé­der un pay­sage té­lé­vi­suel d’où toute no­tion de ser­vice pu­blic est pra­ti­que­ment dis­pa­rue. Or, ce­ci ex­plique peut-être ce­la. Comme le Ca­va­liere, Trump bran­dit sa réus­site per­son­nelle comme seul gage de sa com­pé­tence. Il cultive la même mi­so­gy­nie et la même xé­no­pho­bie dé­com­plexées. Comme lui, il table sur une classe po­li­tique et jour­na­lis­tique dé­con­si­dé­rée afin d’al­ler cher­cher ces élec­teurs qui ne votent plus de­puis long­temps. Que leur offre-t-il si­non une étrange soupe qui a plus à voir avec la té­lé­réa­li­té qu’avec la po­li­tique ?

Alors que le fas­cisme écra­sait l’in­di­vi­du sous le rou­leau com­pres­seur de l’idéo­lo­gie, Trump est le re­pré­sen­tant d’un in­di­vi­dua­lisme de­ve­nu fou où le spec­tacle oc­cupe toute la place, où les par­ve­nus sont des hé­ros et où les amu­seurs pu­blics en­va­hissent les écrans en af­fi­chant leur « droit » in­alié­nable à la vul­ga­ri­té. Un sym­bole de cette« ré­gres­sion an­thro­po­lo­gique » qu’avait si bien diag­nos­ti­quée l’écri­vain Phi­lippe Mu­ray. À une époque où les mi­nistres font les pitres à Tout le monde en parle, pour­quoi les can­di­dats à la pré­si­dence ne por­te­raient-ils pas eux aus­si un nez de clown ? Pour­quoi n’use­raient-ils pas de toutes les pro­vo­ca­tions, ri­di­cu­li­sant ain­si la po­li­tique elle-même ? Do­nald Trump n’est pas le re­pré­sen­tant d’une idéo­lo­gie, mais plu­tôt ce­lui d’un monde re­ve­nu de toutes les idées. Il ne fau­drait pas en dé­duire que notre ho­ri­zon est moins sombre que ce­lui d’hier.

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.