Laï­cisme d'etat

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

« La France est une Ré­pu­blique in­di­vi­sible, laïque, dé­mo­cra­tique et so­ciale. Elle as­sure l’éga­li­té de­vant la loi de tous les ci­toyens sans dis­tinc­tion d’ori­gine, de race ou de re­li­gion. Elle res­pecte toutes les croyances. (...) » Art. 1 de la Consti­tu­tion de 1958. Amen. La fré­quence d’em­ploi du mot laï­ci­té dans le dis­cours po­li­tique de notre cu­rie na­tio­nale (et ce de­puis un cer­tain temps) semble en ef­fet in­di­quer que ce prin­cipe s’est mué en vé­ri­table « Notre Père ». Pour les plus pu­ri­tains, la laï­ci­té est même de­ve­nue le moyen du sa­lut d’une so­cié­té dé­pas­sée par ses pé­chés. Deux cou­rants «théo­lo­giques» com­posent ce cler­gé d’un nou­veau genre. Les pro­sé­lytes du pre­mier cou­rant se sont ré­cem­ment dé­cou­vert une pié­té laïque afin de se pré­mu­nir contre l’inexo­rable mon­tée de l’is­lam en France. La laï­ci­té leur sert no­tam­ment d’an­xio­ly­tique à la psy­chose en­gen­drée par toute ex­pres­sion vi­suelle ou ali­men­taire de la com­mu­nau­té mu­sul­mane (un mu­sul­man « non no­cif » se­rait-il un mu­sul­man « cous­cous aux lar­dons » ?). S’il est in­dé­niable que les dif­fé­rents su­jets épi­neux liés à l’is­lam en France doivent être dé­bat­tus, sans la cen­sure du po­li­ti­que­ment cor­rect, ce­la doit se faire dans le res­pect et sans mé­lan­ger laï­ci­té et in­té­gra­tion, laï­ci­té et po­li­tique éco­no­mique. Quant aux thu­ri­fé­raires du deuxième cou­rant, la laï­ci­té est de­ve­nue pour eux une vé­ri­table in­can­ta­tion contre les es­prits ma­lé­fiques des re­li­gions, qui n’ont d’autre but que d’as­ser­vir les Fran­çais en leur es­tro­piant toute fa­cul­té de rai­son­ne­ment in­dé­pen­dante et en les en­gouf­frant dans la spi­rale de l’in­to­lé­rance. Que de pierres d’achop­pe­ment qu’il convient donc d’écar­ter, voire d’éli­mi­ner, de l’es­pace pu­blic en les re­strei­gnant aux « loi­sirs » d’un di­manche ma­tin. Ce ca­té­chisme do­mi­nant, par­fu­mé à l’en­cens ré­pu­bli­cain, a la pieuse in­ten­tion d’éman­ci­per les ci­toyens en les sous­trayant à toute ap­par­te­nance, croyance, iden­ti­té et autres ata­vismes qui ne se­raient pas conformes à la pu­deur de l’ordre mo­ral tel que dé­fi­ni par la gauche et la droite bien-pen­santes. D’une lo­gique in­clu­sive, la laï­ci­té est ain­si de­ve­nue ré­so­lu­ment ex­clu­sive. De conte­nant, elle est de­ve­nue conte­nu. De ga­ran­tie de la neu­tra­li­té des ins­ti­tu­tions en­vers les re­li­gions, elle est de­ve­nue idéo­lo­gie. Un laï­cisme qui ne jure que par une pré­ten­due to­lé­rance. Le type de to­lé­rance qui ne to­lère pas qu’on ex­prime dans le dé­bat pu­blic des opi­nions et des convic­tions qui fe­raient ré­fé­rence à une quel­conque mo­rale re­li­gieuse (tous les autres « ismes » sont bien en­ten­du per­mis). En s’ad­ju­geant donc le mo­no­pole de la pa­role pu­blique sous cou­vert de neu­tra­li­té, alors même que sur bien des su­jets la neu­tra­li­té n’existe pas, le laï­cisme est de­ve­nu une en­tre­prise d’uni­for­mi­sa­tion des consciences qui va à l’en­contre même du prin­cipe de laï­ci­té. Le com­bat pour la laï­ci­té a été dur. Mais il était né­ces­saire, à la fois pour l’état et pour tous ses ci­toyens. La laï­ci­té a li­bé­ré le po­li­tique de son in­féo­da­tion au re­li­gieux et le re­li­gieux de son bu­si­ness de lé­gi­ti­ma­tion des dé­rives du pou­voir, et Dieu sait com­bien sont nom­breux les drames de l’his­toire qui ont ré­sul­té de ce né­faste concu­bi­nage. La laï­ci­té li­bère aus­si les croyants de l’ar­bi­traire du pou­voir et fa­vo­rise une foi ré­sul­tant d’une dé­marche per­son­nelle. La dé­fense de la laï­ci­té, dans son sens ori­gi­nel, doit donc au­tant être le com­bat des re­li­gions que ce­lui de la Ré­pu­blique, no­tam­ment contre ceux qui pré­tendent au­jourd’hui en être les seuls dé­po­si­taires.

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