La dé­cen­tra­li­sa­tion, concept «cen­tral» d’el Ma­ken

Le Temps (Tunisia) - - ARTS & CULTURE -

Chro­nique des arts re­prend ses ac­ti­vi­tés et conti­nue ain­si à dé­ployer ses lec­tures des phé­no­mènes ar­tis­tiques, des ren­contres, des fes­ti­vals et des ex­po­si­tions si­gni­fi­ca­tives d’arts plas­tiques. Au­jourd’hui, chro­nique des arts s’in­té­resse à la ren­contre d’al Ma­ken à Gaf­sa (16-26 août 2016). Cette ren­contre est im­por­tante. C’est la pre­mière sor­tie d’el Ma­ken de Tu­nis à… Gaf­sa. Voyons com­ment vé­ri­fier les ap­proches dé­cen­tra­li­sa­trices d’el Ma­ken en ma­tière d’arts plas­tiques.

Après avoir sui­vi, l’an­née der­nière, en pé­riode es­ti­vale, la nais­sance d’el Ma­ken sur les col­lines de Si­di Dh­rif et après avoir sui­vi ses pre­mières ac­tions en 2015, ani­mées par Mah­moud Chal­bi, alors maître des céans de la convi­via­li­té joyeuse, nous le sui­vons, au­jourd’hui, alors qu’il at­teint sa deuxième an­née, moins fes­tif mais plus calme à Gaf­sa.

Gaf­sa est notre ville. Nous y avons gran­di et, à ce titre, nous veille­rons à ce qu’elle reste « propre » et loin de tur­pi­tudes qui pour­raient l’at­teindre. « El Ma­ken » a an­non­cé dans son ca­ta­logue de 2015 qu’il al­lait es­sayer de no­ma­di­ser en Tu­ni­sie. Il a com­men­cé à le faire, à réa­li­ser sa phi­lo­so­phie de la dé­cen­tra­li­sa­tion ar­tis­tique jus­te­ment à Gaf­sa… Gaf­sa a, donc, le pri­vi­lège d’être la pre­mière sta­tion des pé­ré­gri­na­tions an­non­cées d’el Ma­ken.

Ce choix exige de nous une éva­lua­tion sé­rieuse po­si­tive et cri­tique à la hau­teur d’une dé­marche gé­né­reuse et d’une ville et d’une ré­gion mar­gi­na­li­sées mais com­bien im­por­tante dans notre pays. Cette éva­lua­tion se­ra double. Elle se­ra éta­blie au ni­veau de l’exa­men des ré­fé­rences à la base du pro­jet El Ma­ken. En deuxième lieu, elle pré­sen­te­ra le work­shop et une ex­po­si­tion d’une ma­nière telle qu’elle met­tra en va­leur les tra­vaux et leurs pro­duc­teurs.

Eva­lua­tion des termes de ré­fé­rence

Gaf­sa est une bonne cible pour tout pro­jet dont les ré­fé­rences sont si­mi­laires à celles du pro­jet « El Ma­ken » qui vise à dé­cen­tra­li­ser la culture. La dé­cen­tra­li­sa­tion n’est plus un rêve, c’est un concept qui est de­ve­nu un mot d’ordre de tous les hommes de culture avant la « Ré­vo­lu­tion » et est de­ve­nu même ce­lui des pou­voirs po­li­tiques et dont le mi­nis­tère des Af­faires Cultu­relles a fait son che­val de ba­taille avec La­ti­fa La­khd­har et

au­jourd’hui, avec Mo­ha­med Zi­ne­la­bi­dine.

Le choix de Gaf­sa est per­ti­nent aus­si parce que Gaf­sa en souf­frant l’ex­clu­sion et le cen­tra­lisme as­pire plus qu’une autre ré­gion à pro­vo­quer une rup­ture avec cette po­li­tique. L’etat a com­pris à tra­vers ses ins­ti­tu­tions de chan­ger de po­li­tique cultu­relle. L’ap­pui de la dé­lé­ga­tion ré­gio­nale de la culture au pro­jet El Ma­ken a été im­mé­diat et ce­la a été ap­pré­cié po­si­ti­ve­ment par beau­coup de Gaf­siens.

La CPG a pro­mis, mal­gré ses dif­fi­cul­tés, de sou­te­nir l’ac­tion d’el Ma­ken.

L’UIB n’a pas été ré­ti­cente et d’autres or­ga­nismes pri­vés ont peut être sui­vi et ap­puyé l’opé­ra­tion à Gaf­sa !

Il reste qu’el Ma­ken de­vrait pu­blier les états du spon­so­ring ob­te­nu pour plus de trans­pa­rence et de cré­di­bi­li­té afin d’ou­vrir la voie à l’adop­tion d’autres pro­jets de dé­cen­tra­li­sa­tion cultu­relle.

Les condi­tions d’ins­tal­la­tion d’el Ma­ken au centre Al Ji­da sont re­la­ti­ve­ment bonnes. L’hô­tel Ju­gur­tha, lieu de ré­si­dence, non loin si­tuée du centre Ji­da est éga­le­ment ap­pré­ciable. Même « dé­cen­trés » par rap­port à la ville, ces deux lieux semblent n’avoir pas illus­tré plei­ne­ment la thèse de la proxi­mi­té de l’ac­tion ar­tis­tique en fa­veur des « Gaf­siens » et de la ré­gion… Il sem­ble­rait se­lon quelques ar­tistes que le contact avec l’ex­té­rieur du centre, avec Gaf­sa, la ville et la ré­gion, n’a pas été dé­ve­lop­pé voire même n’a pas été fa­vo­ri­sé.

Le ter­ro­risme évo­qué comme jus­ti­fi­ca­tion de l’iso­le­ment im­po­sé quelque peu à El Ma­ken semble avoir été un ar­gu­ment peu sé­rieux.

Il se pour­rait qu’au ni­veau de la com­mu­ni­ca­tion ex­tra ou in­tra-mu­ros, les choses n’ont pas été au point… que les ma­té­riaux né­ces­saires ont ta­ri

très vite, que les as­so­cia­tions dont celles de « Cap­sa », n’ont pas été as­so­ciées à la ges­tion du fes­ti­val El Ma­ken, alors qu’elles ont si­gné un pro­to­cole d’ac­cord.. et que… et que... !

En vé­ri­té, cette pre­mière opé­ra­tion d’el Ma­ken ne pou­vait pas se dé­rou­ler sans ani­croche comme cet ate­lier de sculp­ture qui n’a pas réel­le­ment fonc­tion­né… etc. Nous au­rions ai­mé que le suc­cès de cette opé­ra­tion soit plus évident et ce­ci mal­gré quelques in­suf­fi­sances et pe­ti­tesses de cer­tains or­ga­ni­sa­teurs dont nous ne ré­vè­le­rons pas les noms. Ali Ji­da, pro­mo­teur du centre était plus grand, plus gé­né­reux, moins ar­ro­gant que ce­lui qui en a pris la charge au­jourd’hui. Il est vrai qu’il est dif­fi­cile de réus­sir une conver­sion d’un centre de salles de fêtes en centre culturel. Nous com­pre­nons ce­la et parce que Gaf­sa vaut mieux qu’une dis­pute et que toutes les mé­dio­cri­tés qu’on fait en son nom, ne veulent pas qu’on en parle, nous pas­sons outre ces pe­ti­tesses ! Avec cet évé­ne­ment et avec d’autres et grâce à l’ac­tion de ses cadres, créa­teurs, in­tel­lec­tuels très conscients et qui luttent pour ob­te­nir la créa­tion d’un mu­sée ré­gio­nal d’arts plas­tiques à Gaf­sa et d’un fonds ré­gio­nal d’arts plas­tiques et qui se pré­oc­cupent de l’amé­lio­ra­tion de la for­ma­tion ar­tis­tique au sein de L’ISAM Gaf­sa. Gaf­sa pour­rait connaître un re­nou­veau d’arts plas­tiques d’im­por­tance comme ce fut le cas pour le théâtre et la mu­sique. Ce re­nou­veau est pos­sible et, en tous les cas, est jus­ti­fié de par même l’his­toire glo­rieuse de Gaf­sa au ni­veau de l’art. Une his­toire an­crée de­puis des mil­lé­naires dans la ré­gion aus­si bien pen­dant la pé­riode gap­sienne et néo­li­thique. Gaf­sa pour­rait de­ve­nir un pa­ra­digme pour d’autres ré­gions, un

pa­ra­digme pour le dé­ve­lop­pe­ment d’un art in­tègre dans les struc­tures so­ciales comme l’ont été toutes ces formes d’art pen­dant de très longues pé­riodes de l’his­toire de la ré­gion. Nous au­rions ai­mé qu’el Ma­ken et les ar­tistes qui ont pris part, soient in­for­més de toute la ri­chesse plas­tique du pa­tri­moine et que ce pa­tri­moine puisse fonc­tion­ner à nou­veau au­tre­ment dans de nou­velles condi­tions. Ain­si, se­ront jus­ti­fiées les ac­tions d’el Ma­ken de re­vi­si­ter les ré­gions de notre pays et sur­tout leurs lieux et es­paces de­vien­draient des es­paces de réa­li­sa­tions ar­tis­tiques mo­dernes et contem­po­raines. Une autre voie ré­dui­rait l’ef­fort d’el Ma­ken d’in­ves­tir nos es­paces et abou­ti­rait à une re­cherche du « Nulle part ».

Al­ler à Gaf­sa de­vrait si­gni­fier une im­mer­sion plu­rielle des ar­tistes dans la ré­gion, dans sa réa­li­té éco­no­mique, so­ciale et cultu­relle. Elle de­vrait si­gni­fier, d’abord, une im­mer­sion im­mé­diate dans son art et dans son his­toire, dans ses es­paces ur­bains ou ru­raux, dans ses sen­teurs et odeurs, dans ses cou­leurs ocre de ses mon­tagnes et dans les verts su­blimes de ses oa­sis. Si­non pour­quoi al­ler à Gaf­sa dans l’iso­le­ment des es­paces fer­més. Pro­duire des toiles… pour­rait être fait ailleurs, à New York ou à Oua­ga­dou­gou ! Puis, pro­duire des oeuvres pour les voir ex­po­sées en dé­cembre à Tu­nis est quelque peu vi­der de son sens le concept de dé­cen­tra­li­sa­tion sur le­quel El Ma­ken a construit son sys­tème ré­fé­ren­tiel. Dans le pro­chain ar­ticle, nous met­trons en va­leur les tra­vaux qui ont réel­le­ment illus­tré les choix fon­da­men­taux d’el Ma­ken et exa­mi­ner avec ces réus­sites les voies nou­velles qui peuvent nous me­ner à an­crer da­van­tage l’art dans toutes ses di­men­sions, dans toute notre so­cié­té.

Hou­cine TLILI

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