«La li­ber­té est une as­cèse, un exer­cice dou­lou­reux qu’on doit ré­pé­ter au quotidien»

Le Temps (Tunisia) - - La Une - En­tre­tien conduit par Sal­ma BOURAOUI

Hé­lé Bé­ji, écri­vaine et pen­seuse:

L'écri­vaine et pré­si­dente du Col­lège in­ter­na­tio­nal de Tu­nis (fon­dé en 1998), Hé­lé Bé­ji, vient d'ob­te­nir le Grand prix de l'aca­dé­mie Fran­çaise ‘Her­vé De­luen'. Avant d'en­ta­mer une car­rière au sein de L'UNES­CO, Hé­lé Bé­ji avait en­sei­gné la littérature fran­çaise au sein de l'uni­ver­si­té de Tu­nis.

La dé­mo­cra­tie n’est pas seu­le­ment l’ex­pres­sion d’un idéal po­li­tique, c’est l’or­ga­ni­sa­tion la plus di­ver­si­fiée pos­sible des re­la­tions hu­maines, en ac­cep­tant la part de fo­lie et de rai­son en cha­cun de nous.

Contrai­re­ment à la li­ber­té, la sou­mis­sion est une forme confor­table d’ir­res­pon­sa­bi­li­té, parce qu’elle nous met hors-jeu, alors que la li­ber­té est le far­deau qu’il faut por­ter tous les ma­tins en se le­vant.

Le jour­na­liste n’est pas là pour faire la mo­rale, ou ju­ger, mais pour don­ner à voir et à en­tendre, pour éclai­rer ses conci­toyens. Il doit être aus­si un pé­da­gogue.

Le peuple était fa­ti­gué de ces rap­ports de force entre les dif­fé­rents lea­ders po­li­tiques que l’on voyait sur les pla­teaux mé­dia­tiques. Ce gou­ver­ne­ment re­met tous les lea­ders à leur juste place.

Si la dé­mo­cra­tie ne crée pas au moins un dé­but de pros­pé­ri­té, elle per­drait sa rai­son d’être. Ou bien on re­tom­be­rait dans le choix de la ty­ran­nie, comme ce­la s’est dé­jà pro­duit dans l’his­toire. D’ailleurs. Il y existe dé­jà un contre-dis­cours qui sou­ligne cette faillite de l’éga­li­té en dé­mo­cra­tie, c’est ce­lui de Daech.

L’écri­vaine et pré­si­dente du Col­lège in­ter­na­tio­nal de Tu­nis (fon­dé en 1998), Hé­lé Bé­ji, vient d’ob­te­nir le Grand prix de l’aca­dé­mie Fran­çaise ‘Her­vé De­luen’. Avant d’en­ta­mer une car­rière au sein de L’UNES­CO, Hé­lé Bé­ji avait en­sei­gné la littérature fran­çaise au sein de l’uni­ver­si­té de Tu­nis. Auteure de plu­sieurs ou­vrages – dont ‘Dé­sen­chan­te­ment na­tio­nal. Es­sai sur la dé­co­lo­ni­sa­tion’, ‘Entre Orient et Oc­ci­dent. Juifs et mu­sul­mans en Tunisie’, et ‘Is­lam Pride. Der­rière le voile’ – Hé­lé Bé­ji nous a ac­cor­dé un en­tre­tien ex­clu­sif où elle est re­ve­nue sur la si­tua­tion gé­né­rale du pays et sur ses fu­turs pro­jets. -Le Temps : Deux se­maines après l’avè­ne­ment du gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale, le pays sombre dans un équi­libre pré­caire. Quelle lec­ture avez­vous de la si­tua­tion glo­bale ac­tuelle ?

Hé­lé Bé­ji : La fra­gi­li­té est in­hé­rente à toute forme d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion des li­ber­tés. La dé­mo­cra­tie est tou­jours un pro­ces­sus in­ache­vé parce que les li­ber­tés vont for­ce­ment être conflic­tuelles, ce­la re­vient à gé­rer les conflits sans dé­truire les as­pi­ra­tions contraires. C’est un tra­vail de conci­lia­tion per­ma­nente. La dé­mo­cra­tie n’est pas seu­le­ment l’ex­pres­sion d’un idéal po­li­tique, c’est l’or­ga­ni­sa­tion la plus di­ver­si­fiée pos­sible des re­la­tions hu­maines, en ac­cep­tant la part de fo­lie et de rai­son en cha­cun de nous. Il y a des formes de fo­lie des­truc­trices, et d’autres créa­tives : elles sont tou­jours à l’oeuvre dans un sys­tème où les li­ber­tés per­son­nelles ont le droit de s’épan­cher.

Il faut trou­ver une rai­son qui ar­bitre tout ce­la, que cha­cun trouve en lui la ra­tio­na­li­té né­ces­saire. Main­te­nant, le far­deau est por­té par tous ; on se sent par­tie pre­nante au pro­ces­sus, tout en pei­nant à s’y trou­ver à s’y si­tuer, c’est de là que vient le ma­laise gé­né­ral. On se croit donc plus mal­heu­reux parce qu’on a à gé­rer notre propre li­ber­té. Le pro­ces­sus de res­pon­sa­bi­li­sa­tion des li­ber­tés in­di­vi­duelles peut rendre les gens plus mal­heu­reux, quelle que soit l’eu­pho­rie pro­cu­rée par la li­ber­té d’ex­pres­sion.

Contrai­re­ment à la li­ber­té, la sou­mis­sion est une forme confor­table d’ir­res­pon­sa­bi­li­té, parce qu’elle nous met hors-jeu, alors que la li­ber­té est le far­deau qu’il faut por­ter tous les ma­tins en se le­vant. La li­ber­té met le sort de notre vie col­lec­tive entre nos mains. À mon avis, la sou­mis­sion est plus fa­cile que la li­ber­té. Il est plus ai­sé en ef­fet d’être un confor­miste obéis­sant. Dès que l’on sort de la fonc­tion exé­cu­toire, on doit conce­voir, exé­cu­ter, tran­cher, pen­ser et tout ce­la n’est pas don­né au com­mun des mor­tels. C’est pour ce­la qu’il y a des in­di­vi­dus qui sortent du lot et qui ont le pou­voir de tran­cher. La li­ber­té est une as­cèse, un exer­cice dou­lou­reux qu’on doit ré­pé­ter au quotidien. On ne peut s’en dé­char­ger sur per­sonne. C’est le signe qu’on n’est plus sous tu­telle. C’est le « sa­pere aude » de Kant : ose te ser­vir de ta propre in­tel­li­gence.

Tou­te­fois, il faut com­prendre que la li­ber­té ne ré­side pas uni­que­ment dans la li­ber­té d’ex­pres­sion, cette der­nière n’est que la par­tie ex­té­rieure, la plus voyante, de la li­ber­té. Mal­heu­reu­se­ment, la li­ber­té d’ex­pres­sion n’est pas tou­jours à la hau­teur de ses pré­ten­tions au­jourd’hui ; elle peut être aux mains de forces de chan­tages, de pro­pa­gandes, etc. Si elle n’est pas bien uti­li­sée par les mé­dias, elle peut rendre la vie po­li­tique in­in­tel­li­gible, elle peut même de­ve­nir une ma­chine de trom­pe­rie. Ces mêmes mé­dias de­viennent un ou­til d’in­in­tel­li­gi­bi­li­té. Et quand le monde ou l’ac­tua­li­té sont ren­dus in­in­tel­li­gibles, in­com­pré­hen­sibles, les gens prennent peur et de­viennent plus vul­né­rables. Les mé­dias ont ten­dance à dé­vier de leur mis­sion d’in­for­ma­tion et de vé­ri­té, parce ce qui compte le plus pour eux, c’est le re­ten­tis­se­ment, ce n’est pas le conte­nu du mes­sage, mais son rayon de dif­fu­sion : on croit que parce que le mes­sage a une grande force de ré­so­nance, il est vrai. Mais heu­reu­se­ment, le pu­blic a du dis­cer­ne­ment, il ne se laisse pas si fa­ci­le­ment em­bri­ga­der. Ce­ci étant dit, j’ai pu suivre des dé­bats à la té­lé­vi­sion ou à la ra­dio, me­nés par des jour­na­listes tu­ni­siens hors pair, car il en existe qui savent se gar­der de la sur­en­chère et des po­lé­miques ex­ces­sives, ceux qui sont ca­pables de mettre en va­leur des pos­tures contra­dic­toires, tout en lais­sant le pu­blic se faire un ju­ge­ment par lui-même. Cer­tains m’ont don­né des le­çons de dé­mo­cra­tie. Le jour­na­liste n’est pas là pour faire la mo­rale, ou ju­ger, mais pour don­ner à voir et à en­tendre, pour éclai­rer ses conci­toyens. Il doit être aus­si un pé­da­gogue.

Le nou­veau gou­ver­ne­ment, pré­si­dé par Yous­sef Cha­hed, est consi­dé­ré par cer­tains comme étant un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale, tan­dis que d’autres es­timent qu’il s’agit d’une équipe gou­ver­ne­men­tale ré­pon­dant aux normes du quo­ta par­ti­san. Qu’en pen­sez-vous ?

- C’est un gou­ver­ne­ment d’ar­bi­trage na­tio­nal, ex­trê­me­ment réus­si : tous les grands cou­rants po­li­tiques ont ac­cep­té de co­ha­bi­ter, à part ceux dont la fonc­tion est de re­fu­ser. Le re­fus fait par­tie du jeu dé­mo­cra­tique. L’una­ni­mi­té n’existe pas, sauf par la force. On peut gar­der, si on veut, le mot « d’union », au sens d’union pa­trio­tique. Ce gou­ver­ne­ment est is­su d’un pro­ces­sus qui re­lève d’une in­tel­li­gence po­li­tique, d’un sens de l’équi­libre et d’une ra­tio­na­li­té pro­fonde. C’est un gou­ver­ne­ment ra­tion­nel qui tente de dé­pas­ser les dé­si­rs ir­ra­tion­nels

de tous les cou­rants. La rai­son est au coeur de ce sys­tème. Je di­rai même qu’il existe un fond de sa­gesse et de l’art et de l’exer­cice du com­pro­mis. C’est un équi­libre dif­fi­cile, pré­caire, mais je crois que le chef du gou­ver­ne­ment pos­sède les qua­li­tés né­ces­saires et qu’il porte en lui un mé­lange de sa­gesse et de fer­me­té. Il a une au­to­ri­té na­tu­relle qui res­semble un peu à celle de Bé­ji Caïd Es­seb­si. J’ai d’ailleurs beau­coup d’ad­mi­ra­tion pour Bé­ji Caïd Es­seb­si qui pos­sède une élo­quence de gen­til­homme du peuple – une ca­pa­ci­té ex­cep­tion­nelle de se mettre au ni­veau de l’in­tel­li­gence po­pu­laire par le haut, et d’ex­pri­mer ce que sou­haite le peuple. Le pré­sident de la Ré­pu­blique n’a pas in­ven­té cette « union », il l’a res­sen­tie à tra­vers l’écoute du peuple et il l’a tra­duite par son ini­tia­tive. Le peuple était fa­ti­gué de ces rap­ports de force entre les dif­fé­rents lea­ders po­li­tiques que l’on voyait sur les pla­teaux mé­dia­tiques. Ce gou­ver­ne­ment re­met tous les lea­ders à leur juste place. Il les em­pêche, en quelque sorte, de cé­der à leurs pen­chants de do­mi­na­tion. Ce gou­ver­ne­ment est le ma­riage de l’eau et du feu : la gauche co­ha­bite dé­sor­mais avec l’is­la­misme ! Je pense que l’hos­ti­li­té, qui est un cô­té de la vie po­li­tique, doit être ré­gu­lée par l’autre ver­sant, la fra­ter­ni­té. Il y a tou­jours une ten­sion entre fra­ter­ni­té et hos­ti­li­té. Mais c’est de ce­la qu’est faite la

paix ci­vile. On se­ra peut être l’un des rares pays à avoir sur­mon­té l’im­passe dans la­quelle se trouve la dé­mo­cra­tie mo­derne, si cette ex­pé­rience réus­sit. Le peuple eu­ro­péen cherche lui aus­si une troi­sième voix. Quel­qu’un comme Em­ma­nuel Ma­ca­ron en France, qui monte dans les son­dages sans ap­par­te­nir à au­cun par­ti, re­fuse la di­vi­sion Droite/gauche, parce qu’elle lui semble dé­pas­sée. Ce n’est pas le centre, le centre est une il­lu­sion, il n'existe pas. Ceux qui es­saient de dé­pas­ser la bi­po­la­ri­té sont ceux qui vont ou­vrir la voie pour une nou­velle forme de dé­mo­cra­tie. La Tunisie n’est pas di­vi­sée en une Tunisie conser­va­trice et une autre pro­gres­siste, ce­la n’est pas vrai : dans tout mo­der­niste, il y a un conser­va­teur qui som­meille, et le contraire est tout aus­si vrai. Bé­ji Caïd Es­seb­si, qui a une sorte d’in­tui­tion tout à fait ex­cep­tion­nelle, a com­pris et an­ti­ci­pé ce­la. Un homme po­li­tique cherche à tra­duire dans l’exer­cice de la po­li­tique les vraies at­tentes du peuple. Donc, il a

ou­vert la mai­son à tout le monde, en les in­vi­tant à ve­nir po­ser les briques, à por­ter le fa­meux far­deau de la res­pon­sa­bi­li­té. Tou­te­fois, ceux qui n’ont pas sou­hai­té en faire par­tie sont tout à fait dans leur droit. A tort ou a rai­son, peu im­porte. La dé­mo­cra­tie est la per­mis­sion de faire des er­reurs. On ne doit pas être pu­ni pour ce­la. L’er­reur par­ti­cipe de la vé­ri­té dé­mo­cra­tique. Je pense que ce qui s’est pas­sé est très im­por­tant, je di­rais même que c’est his­to­rique. Faire de l’har­mo­nie dans la dis­corde, comme l’a fait Caïd Es­seb­si, c’est fort et c’est ce qu’on est en train de faire. Mais la po­li­tique n’est qu’un moyen, elle n’est pas une fin en soi. Le pa­ri de gé­rer les dif­fé­rents pen­chants po­li­tiques a été ga­gné, mais est-ce que le gou­ver­ne­ment va réus­sir à ré­duire les in­éga­li­tés, des in­éga­li­tés ter­ribles de­vant les­quelles toutes les dé­mo­cra­ties, même les plus avan­cées, ont échoué ? Est-ce que la dé­mo­cra­tie tu­ni­sienne, comme les autres dé­mo­cra­ties, se­ra ca­pable de ré­duire les in­éga­li­tés ? Ce­ci est un dé­fi sur le­quel nous n’avons pas en­core tra­vaillé, parce que même dans les dé­mo­cra­ties les plus an­ciennes, on constate que les in­éga­li­tés se creusent de jour en jour. Plus le monde pro­gresse, et plus les in­éga­li­tés croissent. Le pro­grès n’a pas ré­duit les in­éga­li­tés hu­maines. Il a ré­glé cer­taines choses mais pas l’in­éga­li­té. On n’a pas en­core trou­vé la bonne for­mule. Le com­mu­nisme a vou­lu créé une so­cié­té sans classes, mais il en a fait une so­cié­té to­ta­li­taire. Com­ment peut-on tra­vailler pour qu’une par­tie de la so­cié­té vive mieux ? La ques­tion n’est pas qu’éco­no­mique. Après plu­sieurs an­nées d’ob­ser­va­tion, je dé­couvre que la dé­mo­cra­tie po­li­tique mo­derne s’est pro­duite dans son his­toire après la con­quête de pros­pé­ri­té. Elle est le fruit de la pros­pé­ri­té. Mais elle, la dé­mo­cra­tie, est-ce qu’elle est ca­pable de pro­duire de la pros­pé­ri­té ? Si elle n’y ar­rive pas, ou si elle n’y ar­rive plus, au bout d’un cer­tain nombre d’an­nées, que se pas­se­ra-t-il ? Que fe­ra-t-on ? Si la dé­mo­cra­tie ne crée pas au moins un dé­but de pros­pé­ri­té, elle per­drait sa rai­son d’être. Ou bien on re­tom­be­rait dans le choix de la ty­ran­nie, comme ce­la s’est dé­jà pro­duit dans l’his­toire. D’ailleurs. Il y existe dé­jà un contre-dis­cours qui sou­ligne cette faillite de l’éga­li­té en dé­mo­cra­tie, c’est ce­lui de Daech. Daech naît aus­si sur le champ de ruines des idéo­lo­gies de gauche qui ont vou­lu réa­li­ser l’éga­li­té so­ciale et qui ont échoué. Les sys­tèmes dé­mo­cra­tiques mo­dernes ont failli à leur mis­sion d’éga­li­té et de pros­pé­ri­té pour tous. Les jeunes qui s’en­gagent là-de­dans ont l’im­pres­sion de vivre une aven­ture où ils se forgent un mythe : une so­cié­té plus éga­li­taire, où ils se­raient des ac­teurs re­con­nus et puis­sants, et non pas des lais­sés-pour-compte et des pa­rias sans ave­nir. Bien-sûr qu’ils vont le faire avec des moyens bru­taux, mais la bru­ta­li­té n’est pas le propre de Daech. Toutes les his­toires de gé­no­cide hu­main n’ont pas été le propre de fa­na­tismes re­li­gieux. Il y a trop d’ap­pel à l’aven­ture, à l’hé­roïsme, à une so­cié­té autre, uto­pique, même si « l’ad­mi­nis­tra­tion de la cruau­té » est re­ven­di­quée comme telle par ses adeptes, pour qu’on n’y voie que de la cruau­té à l’état pur. Ce n’est pas la seule ex­pli­ca­tion qu’on peut don­ner de Daesh bien évi­de­ment. Mais il ne faut pas né­gli­ger cette éten­due de mal­heur so­cial, exis­ten­tiel, hu­main dans les dé­mo­cra­ties avan­cées, au­quel on n’a pas trou­vé de re­mède, et qui se tra­duit par des as­pi­ra­tions mé­ta­phy­siques, et par une éco­no­mie de la ven­geance. En fait, c’est l’ex­pres­sion d’une éner­gie mo­nu­men­tale, qui ne trouve pas où s’exer­cer dans la so­cié­té ac­tuelle, et qui trouve dans la des­truc­tion et dans la guerre un exu­toire.

Tou­te­fois, le chef de l’etat conti­nue à faire l’ob­jet de plu­sieurs cri­tiques de la part qui af­firment que toute cette ini­tia­tive n’avait pour but que de consolider le pou­voir de son fils, Ha­fedh Caïd Es­seb­si.

- Je pense qu’ils se trompent, parce qu’ils rai­sonnent tou­jours avec le sché­ma dans le­quel ils ont vé­cu avant la ré­vo­lu­tion : ils fo­ca­lisent sur les per­sonnes, alors qu’il s’est pro­duit un vrai bou­le­ver­se­ment. Nous ne sommes plus dans une mo­nar­chie hé­ré­di­taire de droit di­vin.

Tout ce­la me semble très ar­ti­fi­ciel et fa­bri­qué. La mo­nar­chie ab­so­lue n’existe plus. C’est une ques­tion dé­pas­sée pour moi ; per­sonne n’ac­cepte plus ce qui est im­po­sé ar­bi­trai­re­ment. Or nous Tu­ni­siens, nous tom­bons très vite dans les cli­chés, dans les ju­ge­ments à l’em­por­te­pièce. Il y a des lois pro­fondes qui sont en train de chan­ger la vie po­li­tique dé­sor­mais. Ce dis­cours se­rait vrai si on était dans un sys­tème mo­nar­chique. Or, nous sommes dans un sys­tème où cha­cun ira vo­ter à pé­riodes ré­gu­lières. Si on conti­nue de ré­flé­chir en termes de mo­nar­chie, c’est que peut-être nous sommes pri­son­niers d’un sys­tème de pen­sée lui-même nos­tal­gique de la mo­nar­chie ab­so­lue. C’est peut-être qu’on n’a pas bien as­si­mi­lé le pou­voir des élec­tions. Ceux qui s’ex­priment en ces termes se donnent bonne conscience en ex­pli­quant qu’ils sont en train de cri­ti­quer le pou­voir, mais ils ou­blient qu’en se fixant sur « l’hé­ri­tage », ils font re­vivre, sur le plan fan­tas­ma­tique, un sys­tème dé­pas­sé, ils lui donnent une réa­li­té qu’il n’a plus. C’est une cri­tique ana­chro­nique. C’est peut-être une ma­nière de se dé­tour­ner de la vraie res­pon­sa­bi­li­té, c’est

une forme de pa­resse po­li­tique que de pen­ser de la sorte. En ce qui concerne l’ini­tia­tive pré­si­den­tielle, avec l'ac­cord de Car­thage, je crois qu’elle a per­mis à BCE de sor­tir de la crise par la grande porte.

Et que pen­sez-vous du fait que Yous­sef Cha­hed soit pro­po­sé pour te­nir les rênes de Ni­daa Tounes ?

- Il n’est pas du tout contra­dic­toire que le chef du gou­ver­ne­ment soit le se­cré­taire gé­né­ral de son par­ti ; les pre­miers mi­nistres peuvent di­ri­ger aus­si leurs par­tis, ce n’est pas une règle an­ti­dé­mo­cra­tique. Tou­te­fois, le dis­cours op­po­sé qui dit que Yous­sef Cha­hed doit être au-des­sus de tous les par­tis, puis­qu’il pré­side un gou­ver­ne­ment « d’union na­tio­nale » qui ne dis­pose pas d’une ma­jo­ri­té ab­so­lue à l’as­sem­blée, n’est pas dé­rai­son­nable non plus. Pour main­te­nir la dis­tance har­mo­nieuse avec toutes les forces po­li­tiques, ce­la se tient. Ce­pen­dant, si le Pre­mier mi­nistre prend la tête de Ni­daa Tounes, il pour­rait ga­ran­tir une sta­bi­li­té par­ti­sane qui per­met­tra au gou­ver­ne­ment de ren­for­cer sa co­hé­sion et son ef­fi­ca­ci­té. Mais il faut qu’il sache qu’il ne le fait pas pour son par­ti, mais pour le sa­lut de l’équi­libre au sein de son gou­ver­ne­ment. Ce­la dé­pen­dra de sa ca­pa­ci­té à gé­rer cette double mis­sion. S’il ar­rive à faire la dif­fé­rence entre l’in­té­rêt gé­né­ral

et son par­ti, il peut y ar­ri­ver. Donc, les deux po­si­tions, pour ou contre, ont cha­cune de bons ar­gu­ments. S’il oc­cupe les deux fonc­tions, sa charge se­ra, bien évi­de­ment, plus lourde. Car il au­ra à gé­rer non seu­le­ment l’exé­cu­tif, mais le symbolique.

Nous nous ap­prê­tons à vivre une an­née as­sez dif­fi­cile. Quel sen­ti­ment avez-vous pour l’ave­nir de la Tunisie ?

Au­jourd’hui, il de­vient de plus en plus dif­fi­cile de pré­voir quoi que ce soit. Nous vi­vons dans un monde qui est im­pré­vi­sible à cause de l’ef­fer­ves­cence li­ber­taire et de la mon­tée de la vio­lence. Quand un homme po­li­tique prend une dé­ci­sion, in­dé­pen­dam­ment de ses bonnes in­ten­tions, il n’en connaît que ra­re­ment les abou­tis­se­ments et les consé­quences. La pen­sée de l’in­cer­ti­tude, c’est ce qu’il faut que l’on ap­prenne à gé­rer. Au­jourd’hui, tout le monde se po­la­rise sur l’éco­no­mie, qui est la plus

grande des in­cer­ti­tudes. Mais quelles que soient les ap­pa­rences, la so­lu­tion à la crise éco­no­mique n’est pas de na­ture éco­no­mique. En d’autres termes, la quête de la pros­pé­ri­té n’est pas seu­le­ment d’ordre éco­no­mique. L’éco­no­mie dé­pend de toutes sortes de fac­teurs qui ne sont pas de na­ture éco­no­mique, le rap­port au tra­vail par exemple, le goût du tra­vail, le goût de bien faire, l’as­pi­ra­tion au mieux-être, tout ce­la est de­ve­nu si pro­blé­ma­tique. Si cha­cun se ré­veillait le ma­tin et fai­sait sim­ple­ment juste ce qu’il a à faire, mais qu’il le fasse bien, juste son de­voir, s’il ac­com­plis­sait cor­rec­te­ment son tra­vail, la ques­tion éco­no­mique se po­se­rait de ma­nière moins dra­ma­tique. La so­lu­tion est psy­cho­lo­gique, an­thro­po­lo­gique, po­li­tique, éthique, elle n’est pas sim­ple­ment éco­no­mique. On croit que les éco­no­mistes vont nous don­ner la so­lu­tion. Là en­core, c’est une forme de pa­resse men­tale. Les éco­no­mistes n’ont qu’un dis­cours éco­no­mique, mais ils ont per­du l’au­to­ri­té de leur dis­ci­pline. Ils ont des pa­roles de très bons ex­perts mais ils s’en­ferment dans leur ex­per­tise. Ils ne réa­lisent pas que leur dis­ci­pline est

le fruit d’une ac­ti­vi­té hu­maine simple ; on doit être ca­pable d’ex­pli­quer des choses simples au grand pu­blic. La vé­ri­table so­lu­tion à l’éco­no­mie n’est pas l’éco­no­mie. Le pro­blème est exis­ten­tiel, c’est une af­faire de trans­mis­sion his­to­rique ; le goût de faire, le plai­sir d’agir, l’en­vie de pro­duire, la maî­trise scien­ti­fique de la na­ture a gé­né­ré de grandes ri­chesses, sous l’ai­guillon de la né­ces­si­té. Le confort de la vie ma­té­rielle n’est pas le seul pro­duit du be­soin ma­té­riel, il est aus­si lié au be­soin in­né de créer que pos­sède l’homme, de la cu­rio­si­té de sa­voir, de connaître. La connais­sance est la pre­mière ac­ti­vi­té éco­no­mique de l’homme. C’est ce dé­sir de créer et de connaître qu’il faut in­suf­fler. Le reste vien­dra na­tu­rel­le­ment. La so­lu­tion vien­dra de notre ca­pa­ci­té d’ima­gi­ner, de conce­voir, de dé­si­rer de nou­velles formes d’ac­ti­vi­té et de connais­sance hu­maines. La so­lu­tion se­ra scien­ti­fique, et non pas éco­no­mique.

L’aca­dé­mie fran­çaise vient de vous at­tri­buer son grand prix ‘Her­vé De­luen’. Com­ment avez-vous ré­agi à cette nou­velle ?

- Je suis ren­trée de voyage, j’ai trou­vé une lettre où on m’ap­pre­nait que le Grand prix de l’aca­dé­mie Fran­çaise Her­vé De­luen m’avait été at­tri­bué. Her­vé De­luen est un prix qui

ré­com­pense toute per­sonne ou toute ins­ti­tu­tion qui contri­bue ef­fi­ca­ce­ment au rayon­ne­ment de la langue fran­çaise dans le monde. J’ai, par ailleurs, aus­si été nom­mée Che­va­lière de la Lé­gion d’hon­neur fran­çaise. Ce­la m’a fait un drôle d’ef­fet ; c’est comme s’il se pro­dui­sait, en moi, une sorte de dé­dou­ble­ment : quel­qu’un avait re­çu le prix, ce quel­qu’un porte mon nom, mais ce n’était pas vrai­ment moi ! On dé­couvre, quand on écrit des livres, qu’il y a des choses qui ne nous ap­par­tiennent plus ; j’ai plu­tôt l’im­pres­sion que c’est le tra­vail, l’oeuvre qui a été ré­com­pen­sée, et non pas ma propre per­sonne. La par­tie de moi qui a re­çu le prix, c’est une par­tie se­crète et mys­té­rieuse de moi, qui m’échappe. Ce­la m’a fait plai­sir bien-sûr, mais c’est aus­si amu­sant. Le tout est de ne pas tom­ber dans la va­ni­té.

Quels sont vos fu­turs pro­jets ?

- Conti­nuer ce que j’ai com­men­cé, d’une part sur le plan so­cial, en ra­ni­mant un es­pace pu­blic de conver­sa­tion phi­lo­so­phique et po­li­tique, en marge des ex­cès des lu­mières mé­dia­tiques.

D’autre part, sur le plan in­tel­lec­tuel, en es­sayant de dé­ve­lop­per et de pour­suivre cette in­tui­tion que j’ai tou­jours eu, que le sort de l’hu­ma­ni­té pou­vait aus­si se jouer au coin de ma rue ; c’est-à-dire être du cô­té des sans­pou­voirs, et me gar­der de toute dé­pen­dance mo­rale ou in­tel­lec­tuelle à l’égard d’un quel­conque pou­voir. S.B

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