Une trêve avor­tée, un triste tour­nant

Le Temps (Tunisia) - - Kiosque International -

L’échec de la trêve du 9 sep­tembre ral­lume la guerre en Sy­rie. Font les frais du conflit le peuple sy­rien mar­ty­ri­sé, puis le reste du monde ex­po­sé à l’ex­ten­sion du ter­ro­risme dji­ha­diste. Cette guerre nou­veau genre met aux prises grandes puis­sances, pays de la ré­gion et mi­lices ex­tré­mistes trans­na­tio­nales dans un re­dou­table en­che­vê­tre­ment.

Elle a connu tel­le­ment de zig­zags, re­tour­ne­ments et fuites en avant que peu s’y re­trouvent. L’avor­te­ment de la der­nière trêve s’ap­pa­rente néan­moins à un tour­nant parce qu’il ren­voie aux ca­lendes grecques un rè­gle­ment né­go­cié et ra­mène fa­ta­le­ment à la guerre. Pour dé­mê­ler l’éche­veau, un état des lieux et un re­gard ré­tros­pec­tif s’im­posent, tel­le­ment la si­tua­tion ac­tuelle ré­sulte d’im­pro­vi­sa­tions en sé­rie. Aus­si dé­mente qu’elle puisse pa­raître, la guerre en Sy­rie re­pose sur un rai­son­ne­ment géo­po­li­tique. La Sy­rie est ci­blée en tant qu’al­liée de l’iran, du Hez­bol­lah et de la Russie. L’ob­jec­tif des États-unis et de leurs al­liés est de cas­ser cette al­liance. L’exé­cu­tion de leur po­li­tique re­vient à des mi­lices dji­ha­distes, pié­taille ve­nant de par­tout, car son échec en Af­gha­nis­tan et en Irak a dé­mon­tré que l’ar­mée amé­ri­caine était in­ca­pable de contrô­ler des pays conquis. Le conflit en Sy­rie est une guerre par pro­cu­ra­tion, une guerre ir­ré­gu­lière à base de ter­ro­risme des­truc­teur des so­cié­tés. Les ob­jec­tifs sont d’abattre l’état sy­rien et, ou, de le dé­man­te­ler, de dis­lo­quer l’al­liance Iran-sy­rie-hez­bol­lah-russie et de trans­for­mer le flanc sud de la Russie en zone de tur­bu­lence et de trem­plin pour l’in­fil­tra­tion dji­ha­diste chez elle et ailleurs. Moins il y a d’état, plus fa­cile est l’en­kys­te­ment dji­ha­diste.

À la fois pri­mi­tive et fu­tu­riste, cette guerre est un ca­mé­léon : elle change de phy­sio­no­mie, tout en res­tant la même. Cal­quant l’in­ter­ven­tion de 2011 en Li­bye, la pre­mière mou­ture pré­voit une at­taque aé­rienne de L’OTAN en sou­tien aux Frères mu­sul­mans, par­rai­nés par la Tur­quie et le Qa­tar, tan­dis que la France met sur pied un gou­ver­ne­ment de sub­sti­tu­tion com­po­sé d’ex­pa­triés. Les ve­tos russes et chi­nois ayant em­pê­ché la cou­ver­ture onu­sienne, L’OTAN ne peut en­trer en Sy­rie, la­quelle s’avère plus ré­sis­tante que ne la pré­sente une in­tense cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion. Le che­min de l’es­ca­lade est pris en 2012 avec le dé­fer­le­ment de contin­gents de dji­ha­distes étran­gers aux mul­tiples ap­pel­la­tions, com­man­di­tés par l’ara­bie saou­dite et les autres pays de la coa­li­tion an­ti­sy­rienne. Cette deuxième mou­ture ne donne pas les résultats vou­lus. En sep­tembre 2013 se pré­pare un as­saut mi­li­taire amé­ri­cain contre la Sy­rie. Évi­té par la di­plo­ma­tie russe et les ré­ti­cences amé­ri­caines à s’em­bour­ber, cet épi­sode fait re­cu­ler l’op­tion d’une at­taque fron­tale contre la Sy­rie.

La guerre par dji­ha­distes in­ter­po­sés se pour­suit, mais l’es­poir de faire tom­ber l’état sy­rien par leurs soins n’est plus. La pré­sence russe de­puis sep­tembre 2015 met fin aux stra­té­gies de main­mise mi­li­taire sur la Sy­rie. Dès 2014 émerge la troi­sième mou­ture du confit en cours : le pro­jet de dé­mem­brer la Sy­rie en lais­sant l’ouest au « ré­gime », alors qu’un « ca­li­fat » dji­ha­diste fait ir­rup­tion pour re­ti­rer au pays sa par­tie orien­tale. La Sy­rie ne pou­vant être ar­ra­chée à son al­liance avec l’iran, le « ca­li­fat » se dres­se­rait comme une bar­rière phy­sique entre eux. Telle est la confi­gu­ra­tion ac­tuelle : l’état sy­rien est en voie de ré­ta­blir son au­to­ri­té sur l’en­semble de la par­tie oc­ci­den­tale, avant de pas­ser à l’of­fen­sive pour ré­cu­pé­rer ses terres orien­tales ; les États-unis ap­pliquent une stra­té­gie de re­tar­de­ment du dé­noue­ment pré­vi­sible, ai­dant les mi­lices à l’ouest à re­te­nir les forces gou­ver­ne­men­tales aus­si long­temps que pos­sible, afin de dis­po­ser d’un dé­lai pour réa­li­ser l’am­pu­ta­tion de l’est. Ce jeu de bas­cule clas­sique s’opère sous un épais brouillard rhé­to­rique.

Mal­ai­sé à mettre en oeuvre, il exige des pré­ten­dants adé­quats pour ces ter­ri­toires. Or, le « ca­li­fat » fa­na­tique tend à dé­pas­ser les cadres au­to­ri­sés. Quant à l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion des Kurdes, elle in­quiète la Tur­quie au point de la ré­con­ci­lier avec la Russie ; ils sont lar­gués. La Tur­quie, elle, n’a pas in­té­rêt à fa­vo­ri­ser le mor­cel­le­ment de la Sy­rie s’il dé­bouche sur une au­to­no­mie kurde. À la veille d’une dé­bâcle des mi­lices à Alep, les États-unis né­go­cient une ces­sa­tion des com­bats, temps de ré­pit pour elles, comme en fé­vrier et en sep­tembre 2016. Au Sud, Is­raël sou­tient des of­fen­sives dji­ha­distes pour faire di­ver­sion et sou­la­ger les mi­li­ciens à Alep.

Ba­sée sur la fic­tion d’une dis­tinc­tion entre « re­belles mo­dé­rés » et dji­ha­distes, la der­nière trêve a vo­lé en éclats. Une lutte sans mer­ci s’en­gage à Alep, puis contre les poches dji­ha­distes dans l’ouest. Leurs al­liés ex­té­rieurs ten­te­ront de re­tar­der l’is­sue. Ul­té­rieu­re­ment Sy­riens et Russes se tour­ne­ront vers l’est. On ver­ra s’ils trou­ve­ront sur leur che­min le seul « ca­li­fat », les États-unis ti­rant sur eux « par er­reur », ou les deux of­fi­ciel­le­ment unis.

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