En Syrie, Pou­tine fait mon­ter les en­chères et ce sont les ci­vils qui le paient très cher

Le Temps (Tunisia) - - Kiosque International -

L’épreuve de force se joue à Alep, la deuxième ville de Syrie, dont la moi­tié est aux mains des forces op­po­sées au ré­gime de Ba­char el-as­sad. Plu­sieurs le­çons peuvent être ti­rées de l’échec de la nou­velle trêve dé­ci­dée dé­but sep­tembre par les Amé­ri­cains et les Russes en Syrie. Pre­mière le­çon: les ac­teurs sur le ter­rain agissent d’au­tant plus fa­ci­le­ment en élec­trons libres qu’ils jouent des ri­va­li­tés entre leurs men­tors ex­té­rieurs. Deuxième le­çon: les Russes ont tel­le­ment ren­for­cé la po­si­tion de Ba­char el-as­sad, qui était près de s’ef­fon­drer il y a un an, que ce­lui-ci peut se sen­tir as­sez fort pour pour­suivre ses propres ob­jec­tifs et les en­traî­ner plus loin qu’ils ne vou­draient al­ler. D’au­tant plus qu’il peut comp­ter sur l’iran pour faire mon­ter les en­chères. Troi­sième le­çon: le temps de Mos­cou n’est pas le temps de Wa­shing­ton. Vla­di­mir Pou­tine peut pa­tien­ter, Ba­rack Oba­ma est pres­sé. L’épreuve de force se joue à Alep, la deuxième ville de Syrie, dont la moi­tié est aux mains des forces op­po­sées au ré­gime de Ba­char el-as­sad. 250.000 à 300.000 per­sonnes, dont des femmes et des en­fants, vivent en­cer­clés dans les quar­tiers est, sans avoir été ra­vi­taillés de­puis des mois. La trêve de fé­vrier puis celle de sep­tembre, toutes deux violées au bout de quelques jours, de­vaient per­mettre l’ache­mi­ne­ment d’une aide hu­ma­ni­taire. Il n’en a rien été. La se­maine der­nière, les ca­mions des or­ga­ni­sa­tions ca­ri­ta­tives ont été bom­bar­dés, des tra­vailleurs hu­ma­ni­taires tués, des stocks de vivres et de mé­di­ca­ments par­tis en fu­mée. Chaque jour, les frappes des avions et des hé­li­co­ptères russes et sy­riens font des di­zaines voire des cen­taines de morts. Des bombes à frag­men­ta­tion, des bi­dons de chlore, sont lar­gués sur la po­pu­la­tion ci­vile. L’ONU s’in­digne sans dé­si­gner les cou­pables pour ne pas dé­plaire à la Rus­sie, membre per­ma­nent du Con­seil de sé­cu­ri­té dis­po­sant d’un droit de ve­to. Les États-unis et ses al­liés eu­ro­péens ac­cusent Mos­cou et son al­lié sy­rien tan­dis que le Krem­lin met en cause les Amé­ri­cains qui ont tué 60 sol­dats sy­riens en croyant vi­ser des po­si­tions de Daech… Pou­tine ne se­rait sans doute pas mé­con­tent d’ar­ra­cher un ac­cord avec les Amé­ri­cains. Il fe­rait ain­si la dé­mons­tra­tion qu’il est re­de­ve­nu un in­ter­lo­cu­teur obli­gé et que tout ar­ran­ge­ment au Moyen-orient passe par une en­tente entre les deux grandes puis­sances. Cette en­tente se­rait ma­té­ria­li­sée par des at­taques concer­tées contre l’état is­la­mique. Il ne peut pas tou­te­fois désa­vouer son al­lié sy­rien. Quoi qu’on en pense à Mos­cou, Ba­char el-as­sad reste le meilleur ga­rant de la pré­sence russe en Syrie. Or l’ob­jec­tif du dic­ta­teur sy­rien, re­quin­qué par l’en­ga­ge­ment mi­li­taire russe de­puis sep­tembre 2015, n’est pas un mo­dus vi­ven­di avec l’op­po­si­tion, c’est la re­con­quête de tout le pays, et celle-ci passe par Alep. Pour les Russes, les com­bats au­tour d’alep re­tardent l’heure d’un ac­cord. En même temps, une «vic­toire» dans cette ville en par­tie te­nue par les in­sur­gés ren­for­ce­rait la main de Mos­cou dans les né­go­cia­tions avec les Amé­ri­cains. Le tri­but hu­main est lourd mais les di­ri­geants russes ont mon­tré dans d’autres cir­cons­tances que ce n’était pas là leur sou­ci prin­ci­pal. Voir par exemple comment a été écra­sée la ré­bel­lion tchét­chène.

Pour les États-unis, la ques­tion se pré­sente sous une tout autre face. Certes la Syrie n’a ja­mais été leur pre­mière pré­oc­cu­pa­tion dans la ré­gion. Dans son ré­cent dis­cours de­vant l’as­sem­blée gé­né­rale de L’ONU, le pré­sident Oba­ma ne l’a même pas men­tion­née. Il est plu­tôt concen­tré sur l’irak. Il a an­non­cé la re­prise pro­chaine de Mos­soul des mains de l’état is­la­mique. Ba­rack Oba­ma, qui avait été hos­tile à l’in­ter­ven­tion amé­ri­caine contre Sad­dam Hus­sein en 2003, est cri­ti­qué pour avoir re­ti­ré les forces amé­ri­caines du pays en 2011 et pour avoir ain­si lais­sé le champ libre à l’état is­la­mique.

Il ne peut pour au­tant se dés­in­té­res­ser de la Syrie. A quelques mois de la fin de son se­cond man­dat, sa po­li­tique vis-àvis de ce pays est d’ores et dé­jà consi­dé­rée – à juste titre– comme un échec, ce se­rait une dé­route s’il se ter­mi­nait sur une ca­tas­trophe hu­ma­ni­taire à Alep. De­puis qu’il a re­non­cé, à l’été 2013, à em­ployer la ma­nière forte contre le ré­gime sy­rien cou­pable d’avoir uti­li­sé des armes chi­miques, Ba­rack Oba­ma mise sur l’ac­tion di­plo­ma­tique. Son se­cré­taire d’état John Ker­ry ne se laisse pas dé­cou­ra­ger par tous les re­vers su­bis de­puis des an­nées. Il conti­nue d’ex­plo­rer avec son col­lègue russe Ser­gueï La­vrov les voies d’un com­pro­mis. Il a peu d’atouts dans sa manche. Le Russe peut at­tendre que la si­tua­tion évo­lue en­core un peu plus en sa fa­veur et il ne re­chigne pas à em­ployer tous les moyens, y com­pris les plus bru­taux, pour faire avan­cer la cause de son al­lié sy­rien. Les Amé­ri­cains doivent com­po­ser sur le ter­rain avec des al­liés im­pro­bables, soit parce qu’ils sont en perte de vi­tesse, comme ce qui reste de l’ar­mée sy­rienne libre, soit parce qu’ils ne se dis­tinguent pas vrai­ment des groupes dji­ha­distes clas­sés comme ter­ro­ristes par les Oc­ci­den­taux.

Vla­di­mir Pou­tine sait que le pré­sident amé­ri­cain a be­soin d’un suc­cès di­plo­ma­tique mais que ce­lui-ci ne peut pas payer n’im­porte quel prix. En lais­sant son avia­tion et celle de son pro­té­gé sy­rien bom­bar­der les ci­vils, il en fait mon­ter le coût jus­qu’à la li­mite de l’in­ac­cep­table. En at­ten­dant, ce sont les ha­bi­tants d’alep qui en font les frais.

La ville d’alep

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