La pro­fes­sion­nelle de la po­li­tique contre le ven­deur de voi­tures

Le Temps (Tunisia) - - Kiosque International -

Dé­bat Clin­ton-trump

Face-à-face par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­du, le pre­mier dé­bat pré­si­den­tiel entre Hilla­ry Clin­ton et Do­nald Trump s'est te­nu lun­di 26 sep­tembre à l'uni­ver­si­té Hof­stra, à Hemps­tead, aux États-unis. Que faut-il en re­te­nir ? La dé­mo­crate a-telle vrai­ment mar­qué des points, comme le laissent en­tendre les mé­dias amé­ri­cains ? Le dé­cryp­tage de Pierre Guer­lain, pro­fes­seur de ci­vi­li­sa­tion amé­ri­caine.

Après les dé­bats entre les can­di­dats à l’élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine, les mé­dias veulent sa­voir qui a ga­gné et c’est le thème fa­vo­ri des dis­cus­sions entre ci­toyens. Cette ap­pré­cia­tion est sou­vent sub­jec­tive car dans chaque camp on af­firme que son cham­pion – ou sa cham­pionne – a ga­gné. Les cri­tères de ju­ge­ment va­rient énor­mé­ment et le vain­queur d’un dé­bat peut être ce­lui ou celle qui gagne le dé­bat sur le dé­bat qui a lieu par la suite dans les mé­dias. Les équipes de cam­pagne pro­duisent des in­ter­pré­ta­tions du duel qui par­fois s’im­posent alors qu’elles ne cor­res­pondent pas aux per­cep­tions des té­lé­spec­ta­teurs au mo­ment de l'af­fron­te­ment lui-même. En 1960, lors du pre­mier dé­bat té­lé­vi­sé entre deux can­di­dats – Ken­ne­dy et Nixon – ceux qui l'ont re­gar­dé ont clai­re­ment pen­sé que Ken­ne­dy s’était im­po­sé tan­dis que ceux qui l’avaient écou­té à la ra­dio pen­saient que Nixon avait ga­gné. On date l’im­por­tance de l’image et de la TV dans les cam­pagnes po­li­tiques de cette date. Lun­di, le dé­bat entre Trump et Clin­ton à l’uni­ver­si­té Hof­stra, dans l’état de New York, a per­mis à cha­cun de ré­af­fir­mer ses thèmes de cam­pagne et de mo­bi­li­ser ses par­ti­sans. Hilla­ry Clin­ton a, du point de vue des mé­dias et des uni­ver­si­taires, ga­gné le dé­bat car elle maî­tri­sait bien ses dos­siers, elle ne s’est pas éner­vée, au contraire de Trump qui n’ar­rê­tait pas de re­ni­fler, d’in­ter­rompre et d’éle­ver la voix. En prime, elle a su ré­agir avec hu­mour lorsque les ac­cu­sa­tions de Trump dé­pas­saient les bornes. Pour les par­ti­sans de Trump, le fait que leur cham­pion crie, s’at­tri­bue des ver­tus qu’il n’a pas et ac­cuse toute la classe po­li­tique était bon signe.

Clin­ton a dé­non­cé toutes les in­sultes ra­cistes et sexistes de Trump, elle a at­ta­qué sa cam­pagne de dé­ni­gre­ment vis-àvis d’oba­ma et de sa soi-di­sant non­ci­toyen­ne­té amé­ri­caine, elle a ap­puyé où ce­la fait mal : le re­fus de Trump de pu­blier ses dé­cla­ra­tions d’im­pôts qu’elle at­tri­bue au fait qu’il ne veut pas mon­trer qu’il est exo­né­ré et donc ne contri­bue pas au bien com­mun, à moins qu’il ne veuille pas ré­vé­ler qu’il n’est pas aus­si riche qu’il le dit. Tout ce­ci était cal­cu­lé pour ras­sem­bler les pro­gres­sistes et no­tam­ment ceux qui avaient choi­si San­ders du­rant les pri­maires dé­mo­crates. Trump, qui pra­tique la tech­nique du gros men­songe per­ma­nent, tech­nique qu’hit­ler a pré­sen­té dans­mein Kampf écrit en 1925, a eu beau jeu de dé­non­cer les re­nie­ments de Clin­ton sur les trai­tés de libre-échange aux­quels elle dit s’op­po­ser main­te­nant alors qu’elle les sou­te­nait par le pas­sé et que Bill Clin­ton lors­qu’il était pré­sident et Oba­ma jus­qu’à au­jourd’hui pro­meuvent. Donc nous avons ici un cas de fief­fé men­teur dé­non­çant chez l’autre ce qui le ca­rac­té­rise lui-même.

On sait par ailleurs que les dé­bats en gé­né­ral ne changent pas fon­da­men­ta­le­ment les opi­nions des élec­teurs et qu’ils ne rem­plissent pas la fonc­tion af­fi­chée, c’est-à-dire dé­battre ra­tion­nel­le­ment de pro­grammes po­li­tiques. Sou­vent, il ne reste qu’une pe­tite phrase cen­sée ré­su­mer le dé­bat, par exemple Rea­gan qui était bien plus âgé que son ri­val en 1984 et qui com­mence par une blague sur l’âge de Mon­dale qui in­di­que­rait son in­ex­pé­rience. Mon­dale avait ri et per­du la ba­taille de la sym­pa­thie. Ce­ci évi­dem­ment n’a rien à voir avec les com­pé­tences pour di­ri­ger une su­per­puis­sance.

Les dé­bats sont avant tout un spec­tacle, spec­tacle qu’il ne faut sur­tout pas ra­ter. Il s’agit donc, du­rant ces dé­bats, de mo­bi­li­ser ses par­ti­sans en te­nant le dis­cours at­ten­du par eux (et elles car il y a un dé­ca­lage im­por­tant entre le vote des femmes et ce­lui des hommes, le fa­meux gen­der gap).

Il faut aus­si évi­ter la bourde qui se­ra re­prise en boucle, comme lorsque Ford avait af­fir­mé en 1976 que la Po­logne n’était pas sous le joug so­vié­tique, et es­sayer de trou­ver la pe­tite phrase ou l’at­ti­tude qui res­te­ront dans les mé­moires. Lorsque Clin­ton ré­agit aux ac­cu­sa­tions exa­gé­rées de Trump par un "wow …OK" ac­com­pa­gné d’un large sou­rire, elle s’ap­proche de la for­mule ga­gnante. Cha­cun doit aus­si li­mi­ter les dé­gâts que les dé­non­cia­tions jus­ti­fiées de l’autre peuvent cau­ser. Sur la non pu­bli­ca­tion de ses dé­cla­ra­tions d’im­pôts, Trump est mal à l’aise car le grand dé­non­cia­teur d’un sys­tème tor­du (rig­ged) est pris au piège de la dis­si­mu­la­tion.

Il pra­tique donc ce que Clin­ton iden­ti­fie bien comme étant du "bait and switch", c’est-à-dire qu’il ré­pond à cô­té et re­di­rige la conver­sa­tion vers les mails de Clin­ton sur un ser­veur pri­vé, une zone de dif­fi­cul­té pour la dé­mo­crate car elle a ef­fec­ti­ve­ment en­freint la loi et ex­po­sé ses mails au ha­cking de puis­sances étran­gères.

Ce dé­bat était par­ti­cu­lier en ce sens que Trump n’est pas un per­son­nage po­li­tique qui pro­pose un pro­gramme mais il uti­lise la tech­nique du ma­qui­gnon ou, comme l’on dit aux États-unis, du ven­deur de voi­tures d’oc­ca­sion. Il trouve le dis­cours adé­quat pour plaire à son au­di­toire et lui vend du vent sans as­su­mer les consé­quences. Si le che­val ou la voi­ture ne valent rien alors tant pis pour le go­go qui s’est fait rou­ler.

Il s’agit ici de la pré­si­dence des Étatsu­nis et ce­lui qui est ex­pert en pêche aux go­gos pour­rait avoir à prendre des dé­ci­sions po­li­tiques pour les­quelles il n’a au­cune com­pé­tence ni ex­pé­rience. Face à lui, Clin­ton a joué la pro­fes­sion­nelle de la po­li­tique, ce qu’elle est vé­ri­ta­ble­ment et aus­si ce qui pose pro­blème à une grande par­tie de l’élec­to­rat amé­ri­cain qui vou­drait voir de nou­velles têtes et des chan­ge­ments de po­li­tiques éco­no­miques. Le dé­bat met­tait aux prises deux ma­lai­més de la po­li­tique amé­ri­caine car Trump et Clin­ton battent des re­cords d’im­po­pu­la­ri­té et de mé­fiance. Il est clair que Clin­ton a mieux ti­ré son épingle du jeu dans ce qui est un cirque élec­to­ral avec ses rites et ses contra­dic­tions. Elle a sû­re­ment ga­gné quelques voix sup­plé­men­taires chez les femmes et son dis­cours an­ti-ra­ciste s’adres­sant aux Noirs, an­ti-sexiste et pro­gres­siste s’adres­sant aux par­ti­sans de San­ders re­crée une coa­li­tion dé­mo­crate. Trump va confir­mer son at­trait au­près des ama­teurs d’armes à feu et par­ti­sans de la ma­nière forte tant sur le plan in­té­rieur qu’à l’étran­ger mais il au­ra du mal à re­mon­ter son han­di­cap chez les femmes, les Noirs, les His­pa­niques et les jeunes étu­diants. Cette fois-ci, son nar­cis­sisme flam­boyant et sa pro­vo­ca­tion de ma­qui­gnon men­teur n’au­ront pas réus­si à dé­mon­ter la can­di­date qui est certes celle du sys­tème qui la sou­tient to­ta­le­ment (y com­pris les néo­con­ser­va­teurs) mais qui est ap­pa­rue comme plus fiable et pré­si­den­tielle.

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