Le duel des se­conds cou­teaux

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

John Adams, qui fut en 1789 le pre­mier vi­ce­pré­sident de l’his­toire des États-unis, qua­li­fiait le poste “de plus in­utile que l’in­ven­tion hu­maine ait créé” ! Il exa­gé­rait un peu ! Le “VP” rem­place le pré­sident en cas de mal­heur. C’est rare, mais ce n’est pas rien. Il joue un rôle im­por­tant de cour­roie de trans­mis­sion entre la Mai­son Blanche et le Congrès. Mais il sert aus­si (sur­tout ?) de ra­bat­teur de voix pour le can­di­dat au poste su­prême, en lui ap­por­tant un pe­tit quelque chose qui lui fait dé­faut. C’est tout l’in­té­rêt du dé­bat qui au­ra lieu le 4 oc­tobre. Que peuvent ap­por­ter Kaine le dé­mo­crate et Pence le ré­pu­bli­cain à deux can­di­dats à la peine au­près de leur propre élec­to­rat tra­di­tion­nel ? Tim Kaine était as­sez in­con­nu du grand pu­blic avant d’être choi­si comme co­lis­tier d’hilla­ry Clin­ton. Il fait fi­gure de “bon gars” de Vir­gi­nie, et même s’il est sou­vent dé­crit comme prag­ma­tique (à l’image fi­na­le­ment de la candidate), ses propres ad­ver­saires ont du mal à lui trou­ver des dé­fauts. Reste que ce choix a éton­né. Kaine, plu­tôt cen­triste, n’a rien à voir avec la ligne de Ber­nie San­ders. Or les ob­ser­va­teurs s’at­ten­daient à ce qu’hilla­ry tente de sé­duire les élec­teurs de ce der­nier, ten­tés par l’abs­ten­tion mal­gré les ap­pels clairs de leur cham­pion à se ral­lier à la candidate vic­to­rieuse des pri­maires. En clair, Kaine ne va pas cher­cher les élec­teurs au-de­là de ce que fait Hilla­ry elle-même. Si sa no­mi­na­tion n’a pas dé­clen­ché un élan d’en­thou­siasme, elle res­pecte ce­pen­dant la pre­mière règle du choix du “VP” : “avant tout ne pas nuire”. Tim Kaine, ca­tho­lique qui a re­çu l’enseignement des jé­suites, ap­porte tout de même à la dé­mo­crate une cau­tion re­li­gieuse im­por­tante aux États-unis. À l’op­po­sé de San­ders, il peut ras­su­rer des ré­pu­bli­cains in­dé­cis de­vant les fou­cades du can­di­dat of­fi­ciel du Grand Old Par­ty. Kaine se dé­clare par exemple pour un “avor­te­ment ef­fec­tué avec l’ac­cord des pa­rents” ou même “sim­ple­ment en cas de dan­ger pour la mère”. Une po­si­tion qui aux Étatsu­nis passe pour mi-chèvre mi chou : elle ne sa­tis­fait pas les an­ti-avor­te­ment, mais passe pour conser­va­trice dans le camp dé­mo­crate. Pour lut­ter contre les avor­te­ments, le dé­ci­dé­ment très prude Kaine va jus­qu’à pro­mou­voir l’abs­ti­nence sexuelle chez les jeunes. Mi chèvre-mi chou aus­si sa po­si­tion sur la peine de mort. Comme ca­tho­lique, il se pro­nonce contre. Pour­tant, comme gou­ver­neur, non seule­ment il s’est bien gar­dé de l’abo­lir dans son État, mais il n’a gra­cié qu’un seul condam­né sur onze du­rant son man­dat. Sur les ventes d’armes, même pru­dence, qui frise l’in­co­hé­rence : il prône un plus grand contrôle des ventes, mais lui-même en pos­sède. Quant à l’environnement, il se dit pour sa “pré­ser­va­tion”, se dit “concer­né” par la mon­tée des océans. Des po­si­tions qui ne mangent pas de pain : comme gou­ver­neur de Vir­gi­nie, il a sou­te­nu l’ins­tal­la­tion de pla­te­formes de fo­rage off­shore au large de la Vir­gi­nie. Bref, ceux qui re­prochent à Hilla­ry Clin­ton d’être une po­li­ti­cienne et une ma­noeu­vrienne ne risquent guère d’être convain­cus du contraire par un tel co­lis­tier ! Cô­té Trump, le choix s’est por­té sur Mike Pence, soit un conser­va­teur bon teint. En té­moignent les don­nées com­pi­lées par le blog fi­ve­thir­tyeight. Se­lon ces don­nées, Pence est le can­di­dat ré­pu­bli­cain à la vice-pré­si­dence le plus conser­va­teur de­puis 1976. En choi­sis­sant son co­lis­tier le mil­liar­daire au­rait pu ten­ter de lis­ser son image. Il a pré­fé­ré dra­guer les par­ti­sans du Tea Par­ty, dont le vote avait fait dé­faut aux ré­pu­bli­cains lors des der­nières élec­tions. En tant que gou­ver­neur de l’in­dia­na, Mike Pence s’est fait connaître pour deux choses : il a sus­pen­du le droit à l’avor­te­ment même en cas de mal­for­ma­tions du foe­tus et au­to­ri­sé les com­mer­çants à re­fu­ser de ser­vir les couples ho­mo­sexuels au nom de leurs convic­tions re­li­gieuses. En 2001, notre homme avait écrit une lettre ou­verte pour af­fir­mer “que le ta­bac ne tue pas”, il nie éga­le­ment le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique en le qua­li­fiant de “mythe”. Certes, il a dé­non­cé la sor­tie de Do­nald Trump sur la fer­me­ture des fron­tières aux mu­sul­mans, mais ce­la au nom des va­leurs de l’amérique, et non parce qu’il se­rait fa­vo­rable à l’ou­ver­ture aux mi­grants : il s’est ain­si pro­non­cé pour la re­mise en cause du 14e amen­de­ment qui éta­blit le droit du sol. Le 4 oc­tobre, deux styles vont donc s’af­fron­ter : le consen­suel Tim Kaine face au très cli­vant Mike Pence. Avec, sur le pa­pier, un avan­tage au se­cond : Pence a tra­vaillé pen­dant plu­sieurs an­nées comme ani­ma­teur ra­dio et té­lé, il connaît donc as­sez bien l’exer­cice.

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