En­core un écri­vain ar­rê­té

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Le scé­na­rio est de­ve­nu presque « clas­sique » du ré­gime en place en Tur­quie. Après l’ar­res­ta­tion d’as­li Er­do­gan, tou­jours em­pri­son­née à Is­tan­bul, et de tant d’autres jour­na­listes et in­tel­lec­tuels par le ré­gime d’er­do­gan, on ap­prend l’in­ter­pel­la­tion de Mu­rat Özyaşar, écri­vain et pro­fes­seur de lit­té­ra­ture, sa­me­di 1er oc­tobre, à l’aube, à son do­mi­cile d’ Is­tan­bul. Un avion l’a em­me­né à Diyar­ba­kir dans la ca­pi­tale de la zone kurde à l’est de la Tur­quie « dans le cadre d’une en­quête au ni­veau lo­cal », nous pré­cise l’édi­teur et tra­duc­teur du turc Ti­mour Mu­hi­dine qui a fait cir­cu­ler l’in­for­ma­tion. L’écri­vain a été pla­cé en garde à vue et au­cun contact avec son avo­cat n’au­ra lieu avant cinq jours.

« C’est un nou­vel­liste de ta­lent qui a dé­jà deux titres en turc, dont l’un a été tra­duit en kurde, pré­cise de­puis Is­tan­bul le tra­duc­teur du turc et spé­cia­liste Syl­vain Ca­vaillès. Ce sont peut-être ses écrits dans le quo­ti­dien pro­kurde et de gauche, Evren­sel, qui pour­raient ex­pli­quer cette ar­res­ta­tion dont on ne connaît pas les mo­tifs. »

Elle fait suite à la mise à pied de Mu­rat Özyaşar comme en­sei­gnant de lit­té­ra­ture, jusque-là à Diyar­ba­kir, et qui ve­nait d’être mu­té à Is­tan­bul où il avait em­mé­na­gé de­puis peu. « Or, pour­suit Syl­vain Ca­vailles, un dé­cret a pa­ru il y a trois se­maines, concer­nant 11 000 en­sei­gnants du se­con­daire, ma­jo­ri­tai­re­ment de la ré­gion de l’est et du Sud-est ana­to­liens, mis à pied parce qu’ils avaient par­ti­ci­pé à une jour­née de grève pour pro­tes­ter contre les exac­tions de l’ar­mée turque dans la ré­gion. Mu­rat Özyaşar a ap­pris la sienne à la veille de la ren­trée sco­laire, le jour où sa fille est née de son ma­riage avec la jour­na­liste Si­bel Ora, res­pon­sable du site d’in­for­ma­tions in­dé­pen­dant K24. » Mu­rat Özyaşar est connu pour son en­ga­ge­ment lin­guis­tique d’abord, puis­qu’il tra­vaille dans son oeuvre sur les re­la­tions entre les langues kurde et turque. S’il écrit en turc, il s’agit d’un turc très mar­qué par son lieu d’ori­gine, Diyar­ba­kir, et en ce­la « lar­ge­ment in­fluen­cé par... du kurde », in­dique Syl­vain Ca­vaillès, son tra­duc­teur. En té­moignent ces pro­pos de l’écri­vain, in­vi­té en France en avril der­nier lors d’une jour­née d’études or­ga­ni­sée à l’uni­ver­si­té de Stras­bourg : « Je suis né dans cette langue, dans ce lieu où le kurde, parce qu’il a été in­ter­dit, n’est pas un kurde cor­rect, où le turc, parce que ceux qui vivent là ne sont pas turcs, n’est pas un turc cor­rect, où ce que l’on parle n’est le dia­lecte, le pa­tois d’au­cune langue, où ce que l’on en­tend n’est sur­tout pas un ac­cent, mais une langue qui boite, où le kurde et le turc se sont mé­cham­ment conta­mi­nés l’un l’autre au ni­veau gram­ma­ti­cal et sé­man­tique et, sans en res­ter là, où ils se sont bri­sés l’un l’autre », ex­pli­quait-il en avril 2016 à l’uni­ver­si­té de Stras­bourg où il avait été in­vi­té par le dé­par­te­ment d’études turques. Le pre­mier re­cueil de nou­velles en fran­çais de l’au­teur est à pa­raître fé­vrier 2017 aux édi­tions Ga­laade sous le titre Le Rire noir, et l’an pro­chain tou­jours, on le re­trou­ve­ra aus­si dans l’an­tho­lo­gie Is­tan­bul un­der­ground, qu’em­ma­nuelle Col­las pu­blie­ra aux édi­tions Ga­laade, afin de don­ner à lire les lit­té­ra­tures de ré­sis­tance turque. Ti­mour Mu­hi­dine pré­pare quant à lui chez Actes Sud à la même pé­riode la pu­bli­ca­tion de deux es­sais d’as­li Er­do­gan où l’on pour­ra lire la prose en­ga­gée qui a me­né la ro­man­cière en pri­son, pri­son de­vant la­quelle les ma­ni­fes­ta­tions de pro­tes­ta­tion conti­nuent chaque jour. « On ne sait plus ce qui peut ar­ri­ver quand on se rend en Tur­quie », conclut son édi­teur en France.

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