Le déses­poir

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Pour mieux com­prendre le ma­laise po­li­tique amé­ri­cain — am­pli­fié par l’âpre com­bat Clin­ton-trump —, il suf­fit de re­la­ter mon dî­ner du 19 sep­tembre à l’eco­no­mic Club, dans la salle de bal du Hil­ton de New York.

J’as­sis­tais à l’in­ter­ven­tion de Paul Ryan, pré­sident de la Chambre des re­pré­sen­tants et po­li­ti­cien le plus puis­sant après Ba­rack Oba­ma. Je sou­hai­tais mieux connaître ce ré­pu­bli­cain ar­chi­con­ser­va­teur et dé­fen­seur de tout ce qui concerne le bon­heur des riches et des grandes en­tre­prises. Je me suis ren­du sur place; les ca­mé­ras de té­lé­vi­sion oc­cultent bien des choses, en par­ti­cu­lier le lan­gage cor­po­rel.

Mal­gré le fait que j’étais as­sis à cô­té d’une fi­nan­cière plu­tôt amu­sante, l’at­mo­sphère — dans cette foule de l’élite du commerce et de la di­plo­ma­tie, dont Hen­ry Kis­sin­ger — me pa­rut lu­gubre. D’une part, l’at­ten­tat du sa­me­di pré­cé­dent dans le quar­tier de Chel­sea et la chasse au ter­ro­riste pré­su­mé trou­blaient les hu­meurs. D’autre part, la pré­sence in­vi­sible de Do­nald Trump, qui do­mine au­jourd’hui le dé­bat sur la sé­cu­ri­té et la po­li­tique étran­gère, pe­sait de tout son poids. Ma­jo­ri­tai­re­ment ré­pu­bli­cains, les membres de l’eco­no­mic Club sont au­jourd’hui très par­ta­gés entre Trump et Clin­ton, tant ils sont cho­qués par les po­si­tions « po­pu­listes » et la conduite in­stable du mil­liar­daire bel­li­queux.

De plus, Ryan dé­teste Trump, qui est pour lui un ama­teur qui a bou­le­ver­sé l’ordre éta­bli. Ryan cri­tique la vul­ga­ri­té de « son » can­di­dat, mais il est da­van­tage ou­tré par ses dé­cla­ra­tions an­ti-im­mi­grants et an­ti-li­breé­change, sa­chant que la main-d’oeuvre illé­gale et mal payée (ain­si que les im­por­ta­tions à bas prix) plaît beau­coup aux pro­prié­taires des grandes sur­faces, des fermes in­dus­trielles, et du fast-food. Of­fi­ciel­le­ment, Ryan sou­tient Trump, mais il s’oc­cupe d’abord et avant tout de pro­té­ger les ré­pu­bli­cains sor­tants de la Chambre des re­pré­sen­tants. Comment Ryan al­lait-il na­vi­guer dans ce champ de mines ? À un mo­ment, Ter­ry Lund­gren, pré­sident du Club et p.-d.g. de la chaîne de grands ma­ga­sins Ma­cy’s, se lève et com­mu­nique la bonne nou­velle : le ter­ro­riste af­gha­no-amé­ri­cain — sur­nom­mé « le plas­ti­queur em­po­té » par le Dai­ly News en rai­son de son in­ef­fi­ca­ci­té — a été ar­rê­té. Ap­plau­dis­se­ments. La ré­ac­tion me semble tou­te­fois re­te­nue, car chaque acte ter­ro­riste pro­fite à Trump, qua­si-fas­ciste qui pro­met de ba­layer les mé­chants étran­gers.

Ryan, dans son an­tienne an­ti-taxes, an­ti-état pro­vi­dence, an­ti-ré­gle­men­ta­tion, ne trouve pas de place pour men­tion­ner Trump. Même pas une al­lu­sion. À part peut-être dans une pro­fes­sion de foi — étrange pour cette pé­riode — en un «gou­ver­ne­ment ré­pu­bli­cain uni­fié ». Comme si Trump n’exis­tait pas.

En réa­li­té, Ryan sait qu’il pour­ra conclure des mar­chés plus fa­ci­le­ment avec une pré­si­dente Clin­ton qui, comme lui, est un pur pro­duit du sys­tème. Hilla­ry singe ac­tuel­le­ment le gau­chisme de Ber­nie San­ders pour mieux ca­cher ses ten­dances à droite et la po­li­tique cy­nique prô­née par son époux lors de ses deux man­dats. La co­opé­ra­tion entre la Mai­son-blanche de Bill Clin­ton et Newt Gin­grich (ré­pu­bli­cain le plus fa­rouche de l’époque et pré­dé­ces­seur de Ryan en tant que pré­sident de la Chambre de 1995 à 1999) a été re­mar­quable. Ayant dé­jà fa­çon­né L’ALENA (ac­cord qui a ac­cé­lé­ré la des­truc­tion des syn­di­cats) avec son «ri­val» en 1993, lors­qu’il était dans la mi­no­ri­té, Gin­grich, alors lea­der de son par­ti (de­ve­nu ma­jo­ri­taire en 1995), a pu pro­mul­guer avec Clin­ton des coupes énormes dans l’as­sis­tance so­ciale pour les pauvres noirs. Mais aus­si une baisse de 28 à 20 % des im­pôts sur les plus-va­lues, ce qui a pro­fi­té aux riches. Ce sont là deux pro­jets is­sus des dogmes de Lud­wig von Mises, de Frie­drich Hayek et de Mil­ton Fried­man, éco­no­mistes ul­tra­li­bé­raux, d’ailleurs ci­tés avec ad­mi­ra­tion dans l’in­ter­ven­tion de Ryan. Com­pa­ré à Hilla­ry Clin­ton, qui prend l’exemple de Bill, Do­nald Trump est im­pré­vi­sible, voire in­con­trô­lable. Bref, il consti­tue une menace pour Ryan et son mi­lieu.

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