Ma Sy­rie: le verre d’eau

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Un mon­sieur que je ren­contre et à qui j’ex­plique ce que je fais est d’ac­cord de m’ac­com­pa­gner chez cer­tains de ses clients afin que je com­mence à me créer un ré­seau. Je suis très em­prun­tée. Dans la voi­ture, je re­garde le pay­sage qui est si dif­fé­rent de chez nous. D’abord la ville est im­mense et son ac­ti­vi­té n’ar­rête pas. Pas tant les em­bou­teillages, qui sé­vissent aus­si ici, que le bruit. Cha­cun klaxonne à qui mieux mieux, les voi­tures jaunes des taxis sont par­tout, ab­so­lu­ment par­tout, dans tous les sens, et croisent aus­si bien la char­rette ti­rée par un âne que celle à bras, un cy­cliste ou un pié­ton qui court. A cer­tains car­re­fours il y a un po­li­cier, avec un uni­forme qui me semble très lourd et très chaud. Mon contact, que je vais ap­pe­ler Georges, est très concen­tré au vo­lant. On se croi­rait dans un jeu vi­déo, il en sort de par­tout. Je vois même une ci­terne ti­rée par un mu­let et un homme qui crie ré­gu­liè­re­ment. Georges m’ex­plique qu’il vend l’eau. Je re­garde la ci­terne, il doit faire qua­rante de­grés de­hors, l’eau de­dans doit être tiède, au mieux... Un ven­deur d’eau, à pied.

Nous sor­tons de la ville. Il y a une grande route qui re­lie Alep à Da­mas, elle des­cend tout droit et tra­verse des pay­sages ma­giques et chan­geants. Nous sor­tons des rues et après quelques ki­lo­mètres, dans un dé­sert de cailloux plus ou moins sec, nous ar­ri­vons de­vant un grand por­tail. C’est une usine. Un homme sort de la gué­rite, de­mande quelque chose à Georges qui ré­pond en sou­riant. L’homme re­part et le por­tail im­mense s’ouvre. Georges parque la voi­ture à cô­té d’autres voi­tures, toutes très propres. Il y a quelques hommes qui sont là et nous re­gardent. Il y a toute une ky­rielle de pe­tits mé­tiers dans ce pays. Etant don­né qu’il n’y a pas d’aide so­ciale (du moins ce que j’en sais), il faut bos­ser. Et chaque mo­ment où un sou peut être ga­gné est tra­vaillé. Entre le chauf­feur, ce­lui qui ouvre la porte, ce­lui qui fait of­fice de sé­cu­ri­té, ce­lui qui net­toie, ce­lui qui fait le ca­fé... toute une ar­mée de “pe­tites gens” en­tourent les pa­trons. Ils sont vé­né­rés. Ils donnent du tra­vail, s’oc­cupent sou­vent de la ques­tion de la san­té, si l’un ou l’autre est ma­lade, ou l’en­fant, ou l’épouse, c’est le pa­tron qui fi­nance, qui aide, qui donne. Pen­dant les an­nées où je suis al­lée rendre vi­site à des gens, j’ai tou­jours vu les mêmes per­sonnes qui sont au­tour d’eux, comme une nuée res­pec­tueuse et at­ten­tive. Le pa­tron est un pa­triarche, et c’est son rôle et sa res­pon­sa­bi­li­té de prendre soin de ses em­ployés.

Je monte les marches blanches, il fait très frais dans les es­ca­liers, tout blanc, de marbre. La cha­leur est cer­tai­ne­ment l’en­ne­mi nu­mé­ro 1 ici. Nous sommes in­vi­tés à en­trer dans un très grand bu­reau. A nou­veau, il y a une ou deux per­sonnes qui sont là, qui sortent à notre ar­ri­vée. Notre hôte trône der­rière un im­mense bu­reau re­cou­vert d’une vitre. La pièce est vide, ou à peu près. De­vant son bu­reau, deux fau­teuils et une pe­tite table. Nous nous as­seyons. Plus bas. Nos sièges sont plus bas que ce­lui du pa­tron... Il nous de­mande si nous vou­lons un ca­fé. J’ac­quiesce. Le ca­fé n’est pas du ca­fé, c’est un signe d’al­lé­geance, d’ami­tié, de sym­pa­thie. Il ne se re­fuse pas. A la fin de la jour­née, je suis écoeu­rée de tant de ca­fés, mais c’est ain­si. Après un mo­ment d’échanges cour­tois, un jeune homme ar­rive, avec un pla­teau, trois tasses rem­plies à ras bord, fu­mantes, et un verre plein d’eau. Le ca­fé est dit “turc”, car l’eau est bouillie avec le ca­fé mou­lu. Il sent très bon. Je prends le ca­fé et re­garde le verre d’eau. Pour­quoi un seul verre d’eau ? N’en ayant pas de­man­dé, je me dis que c’est pour Georges ou le pa­tron. Georges prend son ca­fé, et le pa­tron aus­si. Le jeune homme pose le pla­teau sur le­quel reste... le verre plein d’eau.

Quand nous par­tons, dans la voi­ture, je me per­mets de ques­tion­ner Georges sur la ques­tion du verre d’eau qui est une vé­ri­table énigme pour moi. Un seul verre d’eau, alors que nous étions trois, et il est res­té sur le pla­teau, alors qu’il fait une cha­leur telle que je pour­rais boire un litre d’un seul coup. Georges sou­rit. C’est la cou­tume ici, il n’y a qu’un seul verre d’eau. Ce­lui qui le veut le prend. Je fais la ré­flexion que le verre d’eau est res­té plein sur le pla­teau et que du coup, per­sonne n’a bu. Georges rit fran­che­ment. “Il fal­lait le prendre alors” me dit-il avec un cli­gne­ment d’oeil. Je com­prends sou­dain l’énigme du verre d’eau.

Les marques de res­pect sont mul­tiples et se cachent là où ne les at­tend pas. Dans l’eau, den­rée rare et pré­cieuse.

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