L’al­le­magne est tou­jours uni­fiée mais de plus en plus dés­unie

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Il y avait deux vé­ri­tés, le lun­di 3 oc­tobre, en ce 26e an­ni­ver­saire de l’uni­té al­le­mande. Deux vé­ri­tés qui s’op­posent et se com­plètent. D’un cô­té, les cé­ré­mo­nies of­fi­cielles, à Dresde, la ca­pi­tale de la Saxe, qui a re­trou­vé sa splen­deur d’avant le com­mu­nisme. Elles di­saient qu’il fal­lait en­core construire des ponts, sur­tout dans les têtes, entre l’est et l’ouest, mais elles cé­lé­braient aus­si, et à juste titre, les réus­sites d’un quart de siècle de réuni­fi­ca­tion, avec une an­cienne Al­le­magne de l’est en passe de rat­tra­per la pros­pé­ri­té de l’ouest.

De l’autre, les ma­ni­fes­tants ap­pe­lés par Pe­gi­da, pour «Pa­triotes eu­ro­péens contre l’is­la­mi­sa­tion de l’oc­ci­dent», ce mou­ve­ment, plu­tôt en perte de vi­tesse, qui marche tous les lun­dis soir dans cette même ville de Dresde. Avec l’ar­ri­vée mas­sive de ré­fu­giés l’an­née der­nière, il s’est trou­vé une nou­velle rai­son d’être. «Nous sommes le peuple», crient ses par­ti­sans, re­pre­nant le slo­gan des ma­ni­fes­tants est-al­le­mands de 1989. Ils conspuent la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel et le pré­sident de la Ré­pu­blique Joa­chim Gauck, deux an­ciens res­sor­tis­sants de l’al­le­magne de l’est, aux cris de «Traîtres», «Dé­ga­gez!», ou en­core«mer­kel en Si­bé­rie, Pou­tine à Ber­lin!». Ils n’étaient pas très nom­breux –quelques cen­taines– mais suf­fi­sam­ment pour que l’at­ten­tion se concentre sur ces trou­ble­fête. Ils sont l’ex­pres­sion ci­toyenne et pro­tes­ta­taire de deux ten­dances qui in­quiètent les au­to­ri­tés. L’une est po­li­tique: c’est la mon­tée de l’afd, Al­ter­na­tive pour l’al­le­magne, ce par­ti de la droite po­pu­liste que les en­quêtes d’opi­nion cré­ditent de 12 à 14% des in­ten­tions de vote dans toutes l’al­le­magne mais qui a at­teint des scores de 25% à des élec­tions ré­gio­nales dans les nou­veaux Län­der de l’est. D’abord créée contre l’eu­ro, l’afd a ré­cu­pé­ré la thé­ma­tique xé­no­phobe et an­ti­mu­sul­mane. L’autre est vio­lente: ce sont les at­taques de grou­pus­cules néo­na­zis di­ri­gées di­rec­te­ment contre les im­mi­grés mais aus­si contre des élus qui ma­ni­festent leur vo­lon­té d’ac­cueillir des ré­fu­giés dans leur com­mune. Sur le thème «le rock au ser­vice de l’iden­ti­té», des fes­ti­vals néo­na­zis se sont te­nus dans plu­sieurs pe­tites villes de Saxe et de Thu­ringe. Le Land de Saxe est de­ve­nu un des hauts lieux de l’ex­trê­me­droite. En 2015, 477 at­taques contre des de­man­deurs d’asile y ont été consta­tées, soit une crois­sance de 86% par rap­port à l’an­née pré­cé­dente. Ce chiffre s’ex­plique en par­tie par l’aug­men­ta­tion du nombre de ré­fu­giés, mais pas seule­ment.

Les rixes se mul­ti­plient entre bandes de jeunes Al­le­mands, en­ca­drés par des grou­pus­cules ex­tré­mistes, et des ré­fu­giés désoeu­vrés sou­vent mi­neurs qui errent dans le centre des bour­gades, voire de villes plus im­por­tantes, comme Sch­we­rin, dans le Me­ck­lem­bourg­po­mé­ra­nie oc­ci­den­tale. C’est dans ce Land que l’afd est ar­ri­vée en deuxième po­si­tion aux ré­centes élec­tions ré­gio­nales, de­van­çant pour la pre­mière fois la dé­mo­cra­tie-chré­tienne.

Baut­zen, en Saxe, est un de ces lieux. En fé­vrier, un an­cien hô­tel en voie de re­con­ver­sion pour ac­cueillir des de­man­deurs d’asile a été in­cen­dié sous les ap­plau­dis­se­ments d’une par­tie de la po­pu­la­tion. A la mi-sep­tembre, un groupe de quelque 80 jeunes, cer­tains fai­sant le sa­lut hit­lé­rien, ont pour­chas­sé à tra­vers la ville une ving­taine de ré­fu­giés qui les avaient pro­vo­qués. La po­lice a or­don­né un couvre-feu à par­tir de 19 heures et une in­ter­dic­tion de vente d’al­cool pour les ré­fu­giés. Les jeunes Al­le­mands n’ont pas été in­quié­tés. Entre temps, l’in­ter­dic­tion de sor­tir après 19 heures a été le­vée. Mais quelques jours plus tard, un Al­le­mand d’ori­gine al­gé­rienne, dans le pays de­puis 40 ans, a été bat­tu par deux in­di­vi­dus qui criaient «Les étran­gers de­hors». L’est n’a pas le mo­no­pole de ce genre de dé­bor­de­ments. A Oers­dorf, dans le Schles­wig-hol­stein, un vil­lage de 900 ha­bi­tants, le maire a été agres­sé et lais­sé sur le trot­toir sans connais­sance alors qu’il se ren­dait à une réunion de la com­mis­sion des bâ­ti­ments. Le bruit cou­rait qu’il vou­lait hé­ber­ger des ré­fu­giés dans une mai­son du vil­lage. De­puis des mois, il avait re­çu des me­naces: «Ce­lui qui ne veut pas en­tendre va le sen­tir pas­ser.»

La char­gée des af­faires de l’est dans le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, par ailleurs se­cré­taire d’etat au mi­nis­tère de l’éco­no­mie, Iris Gleicke (SPD), a re­mis son rap­port an­nuel à la veille de la fête de l’uni­té al­le­mande. Elle y ex­plique sans fard que «l’ex­tré­misme de droite re­pré­sente une me­nace très sé­rieuse pour le dé­ve­lop­pe­ment so­cial et éco­no­mique des nou­veaux Län­der».

Cette fran­chise lui a été re­pro­chée par ses par­te­naires de la grande coa­li­tion. Of­fi­ciel­le­ment, on pré­fère mi­ni­mi­ser les in­ci­dents qui, s’ils res­tent en ef­fet très mi­no­ri­taires, n’en consti­tuent pas moins une ten­dance in­quié­tante. Le mi­nistre fé­dé­ral de l’in­té­rieur, Thomas de Mai­zière, qui a été mi­nistre de l’in­té­rieur et de la jus­tice en Saxe au len­de­main de la réuni­fi­ca­tion, met en cause «les grands bou­le­ver­se­ments vé­cus» par les Al­le­mands de l’est au cours des vingt-cinq der­nières an­nées et met en pa­ral­lèle les vio­lences de l’ex­trême-droite avec les exac­tions des au­to­nomes d’ex­trême-gauche. Il ap­pelle aus­si les Al­le­mands de l’ouest à se gar­der de vou­loir don­ner des le­çons à leurs com­pa­triotes de l’est. Mais cette cri­tique n’at­teint pas Iris Gleicke, elle-même élue de Thu­ringe, dans l’an­cienne RDA.

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