L’his­toire qui s’écrit à Alep

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

En cinq ans de guerre, le cé­lèbre hô­tel Ba­ron, à Alep, a vu sa clien­tèle se ré­duire comme peau de cha­grin. Au­jourd’hui, seules quelques chambres sont oc­cu­pées. Par des ré­fu­giés. Ar­men Maz­lou­mian, hé­ri­tier des fon­da­teurs du Ba­ron, est mort il y a quelques mois. Mal­gré la guerre et l’ex­tinc­tion de son l’hô­tel, fon­dé en 1909, il n’a ja­mais vou­lu quitter Alep. Rou­bi­na, sa veuve, est dé­sor­mais la der­nière gar­dienne des lieux et de leur mé­moire. Riche mé­moire s’il en est, puisque de grandes fi­gures du XXE siècle ont sé­jour­né dans les chambres du Ba­ron. C’est dans la 203 qu’aga­tha Ch­ris­tie a écrit, dans les an­nées 30, Le Crime de l’orient-ex­press. Dans la 202 est pas­sé La­wrence d’ara­bie. Entre les murs du Ba­ron ont éga­le­ment sé­jour­né Ga­mal Ab­del Nas­ser, qui y a pro­non­cé un dis­cours en 1958, Mous­ta­fa Ka­mal Atatürk ou en­core Charles de Gaulle et le roi Fay­cal.

« L’his­toire de la Sy­rie a été écrite ici », di­sait Rou­bi­na, en mars der­nier, au mé­dia russe RT.

Au­jourd’hui, quelle his­toire écrit-on à Alep ? L’his­toire d’un ré­gime sclé­ro­sé et as­sas­sin prêt au sui­cide col­lec­tif plu­tôt qu’à une ou­ver­ture, aus­si mince soi­telle, face aux ap­pels à une dé­mo­cra­ti­sa­tion. L’his­toire d’un homme, Vla­di­mir Pou­tine, to­ta­le­ment dé­ter­mi­né à re­don­ner à la Rus­sie un sta­tut de puis­sance mon­diale. Pour le maître du Krem­lin, la réa­li­sa­tion de cet ob­jec­tif passe par la Sy­rie et, plus pré­ci­sé­ment, au­jourd’hui, par de fé­roces bom­bar­de­ments contre les quar­tiers sous contrôle re­belle d’alep, dont la chute per­met­trait au ré­gime sy­rien et à Mos­cou d’ar­ri­ver en po­si­tion de force aux pro­chains pour­par­lers. Entre Pou­tine et ses rêves de puis­sance, la route est d’au­tant plus ou­verte que les po­ten­tiels contre­poids res­tent glo­ba­le­ment sur le bas-cô­té. L’his­toire qui s’écrit au­jourd’hui à Alep est en ef­fet, aus­si, celle d’une or­ga­ni­sa­tion des Na­tions unies qui ex­hibe, à chaque réunion, son im­puis­sance. Au­tour de la table en forme de fer à che­val, le ton monte – « escalade ver­bale » peut-on lire ici et là dans les comptes-ren­dus. Puis rien. Ceux qui pour­raient en­core chan­ger la donne, les Amé­ri­cains, ont lâ­ché l’af­faire. En té­moigne la pres­ta­tion de Ba­rack Oba­ma à la tri­bune de l’as­sem­blée gé­né­rale de l’onu le 20 sep­tembre der­nier. Un dis­cours d’une cin­quan­taine de mi­nutes, pen­dant le­quel le Prix No­bel de la paix 2009 n’a ac­cor­dé que quelques mots au dos­sier sy­rien.

Et il y a cet ar­ticle, pu­blié le 30 sep­tembre sur le site du New York Times et truf­fé d’en­re­gis­tre­ments au­dio dans les­quels l’on en­tend le se­cré­taire d’état amé­ri­cain, John Ker­ry, ex­pri­mer aux membres d’une or­ga­ni­sa­tion de ci­vils sy­riens sa frus­tra­tion que ses ini­tia­tives di­plo­ma­tiques n’aient pas été sui­vies d’ac­tions mi­li­taires en rai­son no­tam­ment de l’op­po­si­tion du Congrès. « Nous es­sayons de pour­suivre sur la voie de la di­plo­ma­tie et je com­prends que ce soit frus­trant. Per­sonne n’est plus frus­tré que nous », dit-il à ses in­ter­lo­cu­teurs sy­riens...

L’his­toire que l’on écrit au­jourd’hui à Alep est aus­si celle d’une op­po­si­tion in­ca­pable de s’unir, tant elle est mi­née par des res­sorts et idéo­lo­gies contra­dic­toires, l’his­toire de puis­sances ré­gio­nales – Iran, Tur­quie, Ara­bie saou­dite...– uti­li­sant le ter­rain sy­rien pour pous­ser leurs pions ou dé­fendre leurs po­si­tions, qui en ar­mant un groupe de re­belles, qui en re­cou­rant aux ser­vices d’une mi­lice.

Quelle his­toire écrit-on au­jourd’hui à Alep ? Une his­toire d’im­puis­sance et de rêve de puis­sance. L’his­toire au­rait pu être dif­fé­rente si Amé­ri­cains et Russes l’avaient dé­ci­dé, l’avaient vou­lu. Au­jourd’hui, l’his­toire qui s’écrit à Alep est celle d’un échec col­lec­tif et d’un ter­rible jeu de dupes. Au­jourd’hui, on écrit à Alep l’his­toire d’un pays qui n’existe plus

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