La le­çon ma­ro­caine

Nos is­la­mistes vain­queurs en 2019 ?

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Par Kha­led GUEZMIR

Ce qui se passe au Ma­roc frère ne peut lais­ser les Tu­ni­siens in­dif­fé­rents ! En ef­fet, les pre­miers ré­sul­tats des élec­tions lé­gis­la­tives dans le Royaume Ché­ri­fien, donnent les Is­la­mistes du Parti « Justice et Dé­ve­lop­pe­ment », em­prun­té, en­core une fois, au modèle turque is­la­miste er­do­ga­nien, vain­queurs avec 99 sièges, de­vant le parti de « l’au­then­ti­ci­té et de la Mo­der­ni­té », une sorte de « Ni­da »… ma­ro­cain, avec 80 sièges puis l’is­tik­lal his­to­rique, avec 31 sièges et le parti national des in­dé­pen­dants avec 30 sièges. A ceux-là, s’ajoutent le mou­ve­ment po­pu­laire ber­bé­riste (21 sièges), l’union consti­tu­tion­nelle li­bé­rale (16 sièges) ! Puis, une mo­saïque de pe­tits par­tis de gauche, qui n’ont plus rien à voir avec le grand mou­ve­ment socialiste de feu le lea­der Ab­der­ra­him Boua­bid, et qui sont re­pré­sen­tés par quelques in­di­vi­dua­li­tés sans plus. No­tons tout de même le taux de par­ti­ci­pa­tion re­la­ti­ve­ment faible à 43% alors qu’il était de 45% en 2011, ce qui fa­vo­rise, en gé­né­ral, les par­tis bien struc­tu­rés comme le PJD is­la­miste de M. Ben Ki­rane ou le vote utile comme ça été le cas chez nous avec Ni­da Tou­nès en 2014.

Il est évident que les réa­li­tés ma­ro­caines bien que pays très proche, sont bien dif­fé­rentes des nôtres. Le Roi (prince des croyants) de­meure un ac­teur es­sen­tiel, ma­jeur et in­con­tour­nable du pay­sage ma­ro­cain et il a toutes les clefs en main pour équi­li­brer le champ po­li­tique et as­su­rer la sta­bi­li­té du Royaume. Ce­ci a tou­jours été le cas, c’est une do­mi­nante ma­ro­caine et une ex­cep­tion presque unique dans le monde arabe parce que la Mo­nar­chie du temps de feu le grand Roi Mo­ha­med V a été en pôle po­si­tion dans la lutte pour la li­bé­ra­tion na­tio­nale ma­ro­caine contre le co­lo­nia­lisme. Le Roi Has­sen II, a été aus­si l’ar­chi­tecte de la mo­der­ni­té ma­ro­caine en pré­ser­vant l’au­then­ti­ci­té et les bonnes tra­di­tions du Ma­roc. Le Roi Mo­ha­med VI a pris le re­lais et se dis­tingue for­te­ment pour sa po­pu­la­ri­té au zé­nith sur­tout chez les jeunes tech­no­crates, les élites de la pro­mo­tion éco­no­mique et dans les ré­gions au­tre­fois mar­gi­na­li­sées, comme Tan­ger qui connaît un dé­ve­lop­pe­ment pro­di­gieux sous l’im­pul­sion du jeune Roi ma­ro­cain très ai­mé.

Par ailleurs, le Ma­roc a tou­jours été iden­ti­tai­re­ment plus à droite que chez nous, et le peuple ma­ro­cain conser­va­teur en ma­jo­ri­té, ne sent pas la « me­nace » de l’hé­gé­mo­nie « is­la­miste » comme le res­sentent bon nombre de Tu­ni­siennes et de Tu­ni­siens, très mé­fiants vis-à-vis d’en­nahd­ha parti is­la­miste tu­ni­sien en tout point « co­pie-col­lée », du PJD de Ben Ki­rane et du parti is­la­miste d’er­do­gan en Tur­quie, mais sans cette sé­pa­ra­tion aus­si franche, entre l’éco­no­mique, le po­li­tique et l’iden­ti­taire. Fi­na­le­ment, En­nahd­ha, reste le parti is­la­miste le plus conser­va­teur de la zone mé­di­ter­ra­néenne, avec les Frères mu­sul­mans d’egypte, mal­gré les vel­léi­tés du cheikh Ra­ched Ghan­nou­chi, de vou­loir faire évo­luer la cen­trale is­la­miste tu­ni­sienne en « par­ti­ci­vil et dé­mo­cra­tique… avec ré­fé­ren­tiel re­li­gieux » ! Main­te­nant, comment ex­pli­quer le main­tien du PJD ma­ro­cain en tête des for­ma­tions po­li­tiques avec une chance sé­rieuse de ré­for­mer le gou­ver­ne­ment ché­ri­fien pour les cinq ans à ve­nir, s’il ar­rive évi­dem­ment à bien fi­ce­ler ses al­liances comme en 2011. Tout d’abord, le dé­sir pro­fond du peuple ma­ro­cain de pré­ser­ver la sta­bi­li­té po­li­tique (en plus de la sta­bi­li­té de l’etat as­su­rée par le Roi), et d’évi­ter au Ma­roc tous les dé­ra­pages du fa­meux « prin­temp­shi­ver » arabe qui a dé­fi­gu­ré tout l’es­pace arabe avec des ré­sul­tats éco­lo­giques et éco­no­miques dé­sas­treux.

Par ailleurs, Ben Ki­rane et son parti en tout point semble à L’AKP d’er­do­gan, a bien sui­vi la stra­té­gie de l’homme fort d’an­ka­ra, en met­tant en sour­dine com­plète la ques­tion iden­ti­taire et de la dif­fu­sion de la « cul­ture is­la­miste » des frères mu­sul­mans et du wa­ha­bisme, pour fo­ca­li­ser sur l’éco­no­mie li­bé­rale et in­ci­ta­tive à l’in­ves­tis­se­ment, in­té­rieur et ex­té­rieur. Bien mieux, le monde éco­no­mique a été mis sur or­bite spé­cia­li­sée, sé­pa­rée en quelque sorte des luttes po­li­tiques et idéo­lo­giques… et ça a mar­ché à mer­veille. Les grèves sont li­mi­tées à leur plus simple ex­pres­sion au Ma­roc et la croissance grimpe et croît, en at­ti­rant tous les « in­ves­tis­seurs-ré­fu­giés », fuyant les foudres des cen­trales ou­vrières tu­ni­siennes et autres fran­çaises connues pour leur mo­bi­li­sa­tion so­ciales ex­ces­sives à ré­pé­ti­tion. Du coup, le Ma­roc est de­ve­nu le pre­mier pays « re­fuge » de ca­pi­taux et de sa­voir-faire mondial et le Roi Mo­ha­med VI ma­gna­nime s’est fait un plai­sir d’ac­cueillir à bras ou­verts, les « Peu­geot », les « Re­nault », fran­çais, puis le « Boeing » amé­ri­cain, sans comp­ter des mil­liers d’autres pro­mo­teurs et in­ves­tis­seurs étran­gers. Par consé­quent, et au-de­là de ce qui nous sé­pare avec le Ma­roc et c’est vrai­ment très né­gli­geable, il faut ti­rer la le­çon des ré­sul­tats des élec­tions dans ce pays frères, car tout peut ar­ri­ver de sem­blable en Tu­ni­sie à l’ho­ri­zon 2019-2020… mais à condi­tion ! je m’ex­plique. En ef­fet, les Tu­ni­siens ont soif de sta­bi­li­té po­li­tique. Ils ont, quand même, tem­pé­ré les as­sauts ra­va­geurs du « prin­temps-hi­ver » arabe, pour édi­fier un sys­tème as­sez équi­li­bré comme au Ma­roc entre les is­la­mistes en­va­his­sants et la mo­der­ni­sa­tion qui a pu ré­sis­ter mal­gré la dia­bo­li­sa­tion opé­rée par la ré­vo­lu­tion et ses dé­ma­gogues hors-normes. Mais la fra­gi­li­té so­ciale et la mo­bi­li­sa­tion ex­ces­sive et érein­tante des syn­di­cats et des par­tis ex­tré­mistes de gauche et qui ont mis les nou­velles ins­ti­tu­tions sous tu­telle de la « Rue » et des exi­gences de plus en plus ir­réa­listes et dif­fi­ciles à sa­tis­faire, peut jouer en fa­veur d’une re­mon­tée des is­la­mistes d’en­nahd­ha, au pou­voir. Ce­ci est d’ailleurs for­te­ment pré­vi­sible si la crise de Ni­da Tou­nès, le parti de la mo­der­ni­sa­tion et de l’au­then­ti­ci­té bour­gui­bienne, échoue à re­col­ler les mor­ceaux et conti­nue sa des­cente aux en­fers. Mais, tout ce­la dé­pend d’une chose et une seule : l’évo­lu­tion sé­rieuse d’en­nahd­ha, à l’image de L’AKP turque et du PJD ma­ro­cain, vers la sé­pa­ra­tion réelle entre le po­li­tique, l’éco­no­mique et le re­li­gieux !

Crier sur tous les toits que le der­nier congrès d’en­nahd­ha l’a fait, puis dé­fendre les « imams » sa­la­fistes et obs­cu­ran­tistes, ain­si que toute la no­men­cla­ture de pé­né­tra­tion de la so­cié­té tu­ni­sienne et de l’etat national mo­derne par l’is­lam ap­pa­ren­té aux va­leurs « wa­ha­bites » et « frères mu­sul­mans », ça ne pas­se­ra pas en Tu­ni­sie ! Les nahd­haouis, sur­tout les « ré­for­mistes » doivent le comprendre une fois pour toute. Ils ne peuvent pas avoir le beurre et l’ar­gent du beurre ! Si En­nahd­ha veut ga­gner en 2019-2020, elle doit s’af­fi­cher comme parti li­bé­ral éco­no­mi­que­ment comme le PJD ma­ro­cain de Ben Ki­rane, et mettre en veilleuse to­tale la ques­tion « re­li­gieuse et iden­ti­taire que les Tu­ni­siennes et les Tu­ni­siens re­doutent et per­çoivent comme une ma­noeuvre di­la­toire « d’is­la­mi­ser » la Tu­ni­sie aux normes wa­ha­bites et frères mu­sul­mans ! Si Ghan­nou­chi, Laâ­rayedh et B’hi­ri ne le font pas, ils se co­gne­ront la tête, comme en 2014, sur le mur du « vote-utile » et les Tu­ni­siens re­vo­te­ront pour Ni­da Tou­nès ou équi­valent, pour échap­per à l’hé­gé­mo­nie de la ré­is­la­mi­sa­tion ra­di­cale, dont ils ne veulent pas ! Quant à L’UGTT, et aux forces épar­pillées des gauches mul­tiples, elles doivent, à mon humble avis, « au­di­ter » l’ex­pé­rience ma­ro­caine et ti­rer la le­çon de la vic­toire des is­la­mistes dans ce pays frère.

Ma convic­tion, personnelle, c’est que ces forces font tout en ce mo­ment pour ré­ins­tal­ler En­nahd­ha et nos is­la­mistes au pou­voir, en 2019. A eux de comprendre que « Trop… c’est trop », que le pays ne tient plus face à la mon­tée des exi­gences so­ciales et que le vote pro­chain risque de sanc­tion­ner cette fois-ci la mo­der­ni­sa­tion confis­quée par les nos­tal­giques de la « nou­velle dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat ». A eux de choi­sir le prag­ma­tisme et le réa­lisme, ou la fuite en avant… qui mène di­rec­te­ment… aux Is­la­mistes, en 2019 !

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