Rak­ka, une re­con­quête com­plexe à plu­sieurs in­con­nues

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Pré­vue pour com­men­cer dans les pro­chaines se­maines, la re­con­quête de Rak­ka, ca­pi­tale au­to­pro­cla­mée de l'etat is­la­mique en Sy­rie, se­ra une of­fen­sive en deux temps et à plu­sieurs in­con­nues im­pli­quant des ac­teurs aux in­té­rêts di­ver­gents. La re­prise de Rak­ka, consti­tue "une autre paire de manches" que celle de la ville ira­kienne de Mos­soul, qui s'an­nonce pour­tant dé­jà longue et com­pli­quée, sou­ligne Di­dier Bil­lion, spé­cia­liste du Moyen Orient et di­rec­teur ad­joint de l'iris. "La Sy­rie est un pa­nier de crabes où il y a des guerres par pro­cu­ra­tion, où les amis de mes amis ne sont pas for­cé­ment mes amis et ce constat s'ap­plique éga­le­ment pour les en­ne­mis de mes en­ne­mis", a-t-il dé­cla­ré à Reu­ters. Dans ce pays ra­va­gé par la guerre de­puis cinq ans, la coa­li­tion dis­pose d'une marge de ma­noeuvre plus li­mi­tée qu'en Irak où elle in­ter­vient à la de­mande de Bag­dad et où elle ap­porte un sou­tien ter­restre en ma­tière d'ar­tille­rie et de for­ma­tion aux forces ira­kiennes et aux com­bat­tants kurdes. "Tout n'est pas prêt pour re­prendre Rak­ka de­main ma­tin", re­con­naît un di­plo­mate fran­çais. Pour au­tant "ça ne veut pas dire que les opé­ra­tions ne com­men­ce­ront pas ra­pi­de­ment". Sur cette toile de fond com­plexe vient se gref­fer l'an­ta­go­nisme entre la Tur­quie et les Kurdes, qui oc­cupe une place cen­trale et pèse for­te­ment sur le dé­rou­lé du plan de ba­taille de la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale. A l'heure ac­tuelle, seules les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes (FDS), une al­liance ara­bo-kurde, sont en me­sure de par­ti­ci­per à l'iso­le­ment de Rak­ka, sou­ligne-t-on à Pa­ris et Wa­shing­ton. Sou­te­nues par la coa­li­tion, les uni­tés de pro­tec­tion du peuple kurde (YPG), qui font par­tie des FDS, ont contri­bué à la li­bé­ra­tion des plu­sieurs villes, no­tam­ment celle de Man­bij en août et sont consi­dé­rées comme les troupes les plus ef­fi­caces pour re­prendre du ter­rain à l'or­ga­ni­sa­tion dji­ha­diste. Or, la Tur­quie, qui re­doute la for­ma­tion d'une zone au­to­nome kurde dans le nord de la Sy­rie, a fait sa­voir qu'elle était prête à par­ti­ci­per à la re­con­quête de Rak­ka, mais re­fuse une opé­ra­tion qui im­pli­que­rait les com­bat­tants kurdes qu'elle consi­dère comme "ter­ro­ristes". "C'est un élé­ment de com­plexi­té à gé­rer", sou­ligne le di­plo­mate fran­çais. "Ça fait par­tie des choses dont il va fal­loir dis­cu­ter" avec la Tur­quie. Les mi­nistres de la Dé­fense turc, amé­ri­cain et fran­çais se sont ren­con­trés à Bruxelles mer­cre­di pour une réunion dont rien n'a fil­tré si ce n'est que les par­ties pre­nantes ont conve­nu de pour­suivre "leur étroite co­or­di­na­tion", se­lon le Pen­ta­gone.

Se­lon les scé­na­rios es­quis­sés ces der­niers jours par des res­pon­sables de la coa­li­tion, la so­lu­tion pour­rait pas­ser par une re­con­quête en deux temps. L'iso­le­ment de Rak­ka à pro­pre­ment par­ler se­rait confié aux Kurdes des FDS tan­dis que la re­con­quête de la ville en tant que telle se­rait me­née par la com­po­sante arabe des FDS, com­po­sante qui monte en puis­sance.

"Nous irons avec qui sou­haite y al­ler et qui sou­haite y al­ler vite", a sou­li­gné mer­cre­di le chef mi­li­taire de la coa­li­tion, le gé­né­ral amé­ri­cain Ste­phen Town­send. "Les faits sont là : la seule force ca­pable d'agir à court terme ce sont les FDS, dont les YPG consti­tuent un part im­por­tante". "Ce qui se pas­se­ra après est en­core à dé­ter­mi­ner entre notre gou­ver­ne­ment, nos par­te­naires lo­caux et le gou­ver­ne­ment turc", a-t-il ajou­té. Pour Di­dier Bil­lion, les Amé­ri­cains "n'ont pas tran­ché dé­fi­ni­ti­ve­ment". "Mais quand il s'agi­ra de faire un choix entre les YPG et la Tur­quie, ils choi­si­ront la Tur­quie." S'ex­pri­mant mar­di sous cou­vert d'ano­ny­mat, un haut res­pon­sable mi­li­taire amé­ri­cain in­sis­tait sur le fait qu'il fal­lait que ce soit une force lo­cale arabe qui re­prenne Rak­ka, une ville à ma­jo­ri­té sun­nite. "A vrai dire, les Kurdes avec qui je parle n'ont pas l'in­ten­tion" de re­prendre la ville, a-t-il sou­li­gné. "Ils ne sont pas à l'aise avec l'idée d'en­trer dans Rak­ka. Ils savent qu'ils peuvent jouer un rôle dans l'iso­le­ment de Rak­ka, mais ce n'est pas leur in­ten­tion de par­ti­ci­per à l'en­trée en soi dans la ville".

Au-de­là des ten­sions entre la Tur­quie et les mi­lices kurdes, la com­po­sante arabe des FDS - qui comp­te­raient 15.000 hommes ac­tuel­le­ment

- se­ra-t-elle suf­fi­sante pour faire face aux 4.000 com­bat­tants de L'EI cen­sés être pré­sents à Rak­ka?

Au sein de la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale, on se veut confiant. "Ce qu'on voit c'est qu'à me­sure que les FDS li­bèrent de nou­veaux ter­ri­toires, no­tam­ment des villes arabes, ça créée un ef­fet d'en­traî­ne­ment et ça in­flue sur la ca­pa­ci­té de re­cru­te­ment", sou­ligne la source di­plo­ma­tique fran­çaise. Autre in­con­nue, la ré­ac­tion de la Rus­sie, al­lié du ré­gime de Ba­char al As­sad, qui a fait part par le pas­sé de son in­ten­tion d'ap­puyer l'ar­mée sy­rienne pour re­con­qué­rir Rak­ka.

"La Rus­sie mène une autre guerre en Sy­rie", sou­ligne une source di­plo­ma­tique fran­çaise. Les Russes ne "frappent plus sur Daech (acro­nyme arabe de L'EI-NDLR), ils sont dans l'écra­se­ment de l'op­po­si­tion. Et Rak­ka, ma­ni­fes­te­ment ce n'est pas un su­jet qui in­té­resse les Russes, en tout cas pas à l'heure ac­tuelle".

Quant à l'"après-re­con­quête", tout reste à faire en ma­tière d'ac­cord po­li­tique entre les dif­fé­rentes forces de la ré­gion. "Oser ima­gi­ner une se­conde qu'on peut re­con­qué­rir mi­li­tai­re­ment Rak­ka si les condi­tions po­li­tiques n'ont pas été préa­la­ble­ment po­sées" est une er­reur, sou­ligne Di­dier Bil­lion.

Un tank de l'ar­mée turque, en route vers la Sy­rie

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