La po­li­tique au ser­vice du théâtre ou le théâtre ins­tru­ment de po­li­tique...

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture - Fai­za MESSAOUDI

‘Bour­gui­ba et le théâtre’ est un es­sai de Ab­del­ha­lim El Messaoudi, pu­blié ré­cem­ment dans Les Edi­tions Pers­pec­tive. Le livre se dresse à par­tir d’un en­semble de cha­pitres en­ta­més par une pré­face et ache­vés par un épi­logue de l’au­teur lui-même. L’es­sai est aus­si sui­vi d’un ap­pen­dice com­po­sé de sup­ports tex­tuel et ico­no­gra­phique.

Bour­gui­ba, c’est aus­si l’es­thète, l’homme fé­ru de théâtre ! Se­rait-il ju­di­cieux de consa­crer une étude met­tant en re­lief une sen­si­bi­li­té et un sa­voir du genre dra­ma­tique, éma­nant cu­rieu­se­ment d’un homme po­li­tique, d’un lea­der qui a fait cou­ler tant d’encre ?

Théâtre et po­li­tique est en réa­li­té une arme à double tran­chant ! Mais alors, La po­li­tique était-elle au ser­vice du théâtre ou le théâtre était un ins­tru­ment po­li­tique? À quel ab­so­lu, la dia­lec­tique, au sens hé­ge­lien, du théâtre et de la po­li­tique avait-elle abou­ti à l’époque de Bour­gui­ba? Des ques­tions qui ont cer­tai­ne­ment mo­ti­vé un spé­cia­liste en es­thé­tique théâ­trale à pro­po­ser une étude bien ar­gu­men­tée, dis­sé­quant entre autres l’ap­port, les dé­fis et les li­mites qui dé­ter­minent le pro­jet théâ­tral de Bour­gui­ba, et ce, à par­tir des don­nées his­to­rique, bio­gra­phique, po­li­tique et cultu­relle concer­nant Ha­bib Bour­gui­ba de­puis son jeune âge jus­qu’à son pou­voir.

D’em­blée, l’au­teur s’in­ter­roge sur la re­prise d’un su­jet phare Bour­gui­ba, re­mis au goût du jour, au len­de­main de la ré­vo­lu­tion tu­ni­sienne. Il pose la pro­blé­ma­tique de ce re­tour in­ces­sant à cette per­son­na­li­té, fi­gure par ex­cel­lence em­blé­ma­tique du pays et du peuple tu­ni­sien, et tente de pré­sen­ter une lec­ture de l’en­goue­ment de l’élite à s’im­pré­gner, s’ins­pi­rer ou imi­ter cette per­son­na­li­té qua­si my­thique, au­tant de la part des des­tou­riens, de la gauche avec un cer­tain re­cul, et pa­ra­doxa­le­ment du par­ti re­li­gieux, qui dans l’obli­ga­tion conjonc­tu­relle, a ten­té une cer­taine ré­con­ci­lia­tion avec « l’en­ne­mi ». Cet en­goue­ment s’est ré­per­cu­té sur la masse, sa mé­moire po­pu­laire, qui a vu re­naître des cendres et émer­ger de l’ou­bli, le lea­der ja­dis en­ter­ré dans ses tré­fonds. En ef­fet, c’est la vogue qui s’est dé­chaî­née sur le pay­sage po­li­tique et cultu­rel ces der­nières an­nées, lu en tant que re­fuge contre le dé­fer­le­ment in­té­griste ; res­source in­ta­ris­sable d’ins­pi­ra­tion po­li­tique, et comme ré­con­fort d’une rai­son d’être et de re­tour de per­son­na­li­tés d’ap­par­te­nance des­tou­rienne ou néo-des­tou­rienne.

Outre qu’il soit jour­na­liste, es­sayiste, Ab­del­ha­lim Al Messaoudi est doc­teur spé­cia­liste en sciences de l’art et de l’es­thé­tique. De ce fait, son re­cours à dé­battre un tel su­jet de la fi­gure po­li­tique de Bour­gui­ba s’im­pose comme une évi­dence. Il émane d’une vo­lon­té bien jus­ti­fiée pour mettre l’ancre et vo­guer dans l’éten­du de ce su­jet. Tout d’abord, c’est une ques­tion de ré­mi­nis­cence, un en­chan­te­ment de la mé­moire af­fec­tive, in­in­tel­li­gible, re­nouant avec ses sou­ve­nirs d’en­fance. C’est aus­si une par­tie de sa re­cherche dans ses tra­vaux de thèse. Ce­ci per­met donc une va­rié­té es­thé­ti­co-his­to­rique en­ri­chis­sante pour ce centre d’in­té­rêt at­ti­rant plu­sieurs écri­vains, his­to­riens et es­sayistes.

L’au­teur a fo­ca­li­sé sur l’au­réole qui illu­mi­nait cette per­son­na­li­té, l’a ren­du toute im­po­sante, toute in­fluente, et a mon­tré que cette qua­li­té se nour­ris­sait d’un sa­voir-faire théâ­tral non pas étran­ger à Bour­gui­ba le ta­len­tueux, le pas­sion­né d’art dra­ma­tique. Outre la pré­sence d’es­prit, l’élo­quence, l’art ora­toire, il y avait aus­si la ges­tuelle, les at­ti­tudes, l’ex­pres­si­vi­té, la lu­ci­di­té, une maî­trise spec­ta­cu­laire qui im­pres­sion­nait tout le monde. L’au­teur cherche à dé­fi­nir avec pré­ci­sion le qua­li­fi­ca­tif propre à la per­son­na­li­té phé­no­mé­nale qui

est Bour­gui­ba ! Etait –il « une bête de scène », un « ho­mo spec­ta­cu­lum », « un cha­ris­ma­tique ». De ce fait, Ab­del­ha­lim El Messaoudi a pui­sé dans les res­sources in­trin­sèques et ex­trin­sèques qui ont, d’une ma­nière ou d’une autre, construit et nour­rit l’être Bour­gui­ba qui, de sur­croît, éprou­vait un goût par­ti­cu­lier pour la dra­ma­ti­sa­tion, la scé­no­gra­phie, une es­thé­tique re­cher­chée lors de ses ma­ni­fes­ta­tions, ses dis­cours, sa pré­sence.

Les cha­pitres se dressent se­lon une pro­gres­sion lo­gique. La ge­nèse du dis­cours de Bour­gui­ba vient d’une su­per­po­si­tion de mo­ments cru­ciaux dans le temps, Bour­gui­ba l’en­fant cu­rieux du monde théâ­tral par le tru­che­ment de son frère, Bour­gui­ba le co­mé­dien, Bour­gui­ba le spec­ta­teur fé­ru de la Co­mé­die Fran­çaise et d’autres genres de spec­tacle, Bour­gui­ba le jour­na­liste dé­fen­seur des troupes tu­ni­siennes et de leurs pro­jets. Bour­gui­ba, le lea­der, au­teur d’un dis­cours « ma­ni­feste » fon­da­teur du théâtre. Ce­pen­dant Ab­del­ha­lim El Messaoudi ré­serve la plus grande par­tie à l’étude du dis­cours de Bour­gui­ba pro­non­cé le 7 no­vembre 1962, consi­dé­ré comme un ma­ni­feste de théâtre. Il est par­ti d’une per­cep­tion sé­mio­lo­gique afin de dé­fi­nir les re­pré­sen­ta­tions de Bour­gui­ba du théâtre au­quel il as­pi­rait, et de re­ce­ler les vi­sées prag­ma­tiques que vé­hi­culent ce dis­cours, per­çu comme « une oeuvre ou­verte » à la ma­nière d’um­ber­to Ec­co, creu­sant des brèches de lec­ture, os­cil­lant entre le sup­po­sé et le pré­sup­po­sé, le pa­rent et le la­tent, le dit et ses ma­té­ria­li­sa­tions. C’est ain­si qu’avec un re­gard cri­tique, l’au­teur re­lit les di­men­sions et les pers­pec­tives ain­si que les dé­fis au­tour de ce « ma­ni­feste » dé­ci­sif dans la po­li­tique cultu­relle du pays à cette époque-là. Le 4ème art était un pi­lier im­por­tant dans le pay­sage cultu­rel tu­ni­sien sous le joug de Bour­gui­ba, de sa vi­sion de monde, de ses as­pi­ra­tions et de ses ap­pré­hen­sions. C’est ain­si qu’entre la passion, la sé­duc­tion et la ma­ni­pu­la­tion, le théâtre était l’ins­tru­ment à mul­tiples fonc­tions.

Si le sec­teur du 4ème art était à son apo­gée à cette époque-là, est-ce que cet es­sai est un ap­pel de la part de l’au­teur aux res­pon­sables de la culture, au Mi­nis­tère de tu­telle, à re­pen­ser le pro­jet théâ­tral au­jourd’hui et à se ré­in­ter­ro­ger sur les lieux de dé­ca­dence et d’in­di­gence qui qua­li­fient le pay­sage cultu­rel en gé­né­ral et le théâtre en par­ti­cu­lier ?

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