La ba­taille iden­ti­taire fait rage !

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Par Kha­led GUEZMIR

Sur fond de crise éco­no­mique ma­jeure, sommes-nous en train de perdre la « mère des ba­tailles », la ba­taille iden­ti­taire ? Tout le monde s'ac­corde que la Ré­vo­lu­tion faite au nom de re­ven­di­ca­tions so­ciales au pro­grès, a été dé­viée juste après ac­com­plis­se­ment et le dé­part de Ben Ali pour se faire ré­cu­pé­rer par l'is­la­misme po­li­tique, avec pour pre­mier ob­jec­tif, dé­bou­lon­ner le mo­dèle cultu­rel do­mi­nant, proche de la culture oc­ci­den­tale « laï­ci­sante » et le rem­pla­cer par un autre mo­dèle conforme à la «Cha­riaâ» tel qu'ima­gi­né par les «frères mu­sul­mans».

Sur fond de crise éco­no­mique ma­jeure, sommes-nous en train de perdre la « mère des ba­tailles », la ba­taille iden­ti­taire ? Tout le monde s’ac­corde que la Ré­vo­lu­tion faite au nom de re­ven­di­ca­tions so­ciales au pro­grès, a été dé­viée juste après ac­com­plis­se­ment et le dé­part de Ben Ali pour se faire ré­cu­pé­rer par l’is­la­misme po­li­tique, avec pour pre­mier ob­jec­tif, dé­bou­lon­ner le mo­dèle cultu­rel do­mi­nant, proche de la culture oc­ci­den­tale « laï­ci­sante » et le rem­pla­cer par un autre mo­dèle conforme à la « Cha­riaâ » tel qu’ima­gi­né par les « frères mu­sul­mans ». Dans cette course contre la montre et après la vic­toire de la Troï­ka, qui a don­né les pleins pou­voirs de fait aux is­la­mistes, cer­tains ont op­té pour la pré­ci­pi­ta­tion et l’ac­cé­lé­ra­tion à en­fon­cer le clou du chan­ge­ment struc­tu­rel iden­ti­taire, et d’autres à leur tête Ra­ched Ghan­nou­chi, prag­ma­tique et pru­dent, ont pré­fé­ré tem­po­ri­sé le temps de s’ap­pro­prier les rouages de l’etat et avoir les moyens de réa­li­ser l’am­bi­tion ini­tiale d’is­la­mi­ser la culture so­ciale et po­li­tique du pays. Ghan­nou­chi, en homme d’ex­pé­rience, ayant cô­toyé la mort, de très près, sa­vait par­fai­te­ment que la so­cié­té tu­ni­sienne a été mou­lée au bour­gui­bisme mo­der­ni­sa­teur proche de l’oc­ci­dent, pen­dant 60 ans et que l’at­ta­che­ment de toutes les classes sans ex­cep­tion à l’is­lam ne per­met­tait pas d’at­teindre le pa­lier su­pé­rieur de l’is­la­mi­sa­tion po­li­tique sou­hai­tée par les cadres d’ « En­nahd­ha », pour contrô­ler de fa­çon ir­ré­ver­sible, l’etat et la so­cié­té. D’où cette fa­meuse « vi­déo »-pro­gramme, vé­ri­table ré­fé­rence doc­tri­nale et de maî­trise po­li­tique, où le « cheikh » su­prême, de­mande aux sa­la­fistes ra­di­caux im­pa­tients, d’em­prun­ter la voie de Tal­ley­rand : « Al­lons dou­ce­ment, je suis pres­sé » et de sa­voir at­tendre que les rouages de l’etat tombent un à un sous le contrôle des cel­lules is­la­mistes de fa­çon presque na­tu­relle et pa­ci­fique jus­qu’à l’ac­cep­ta­bi­li­té. Mal­heu­reu­se­ment, pour le cheikh, l’éco­no­mie n’a pas sui­vi et sa pé­ri­phé­rie a pé­ché par manque de dis­ci­pline, en ac­cé­lé­rant le pro­ces­sus jus­qu’à l’ul­time vio­lence qui a été fa­tale à l’en­semble du pro­jet, après les as­sas­si­nats po­li­tiques de feu Cho­kri Be­laïd et El Haj Mo­ha­med El Brah­mi. En­tre­temps, le mou­ve­ment is­la­miste, n’a pas désar­mé au ni­veau de l’in­fil­tra­tion de la so­cié­té avec le contrôle des mos­quées et des as­so­cia­tions dites « ca­ri­ta­tives » liées struc­tu­rel­le­ment au par­ti En­nahd­ha par les imams zé­lés, type « Jaoua­di » de Sfax ou Bé­chir Ben Has­sen, du Sa­hel. Là, En­nahd­ha, a fait beau­coup mieux que pré­vu en sui­vant à la lettre les « conseils-vi­déos » du stra­tège Ra­ched El Ghan­nou­chi. Ré­sul­tat, le pay­sage mé­dia­tique, ja­dis « Iî­lam El Aâr », ( la presse de la honte), vé­ri­table épine dans le corps d’en­nahd­ha, est de­ve­nue beau­coup plus neutre et même fa­vo­rable avec toutes les voix sym­pa­thi­sants des ra­dios-ma­ti­nales, y com­pris les ra­dio-na­tio­nales, arabes, en pas­sant par les dé­bats « des shows-mi­di » avec l’om­ni­pré­sence des cadres d’en­nahd­ha, et en­fin, les pla­teaux té­lé­vi­sés où les ani­ma­teurs s’éver­tuent à jouer « l’équi­libre » avec une pré­sence re­mar­quée de membres in­fluents du par­ti is­la­miste pour ras­su­rer et jouer l’apai­se­ment, le temps que ça mu­risse ailleurs. La coa­li­tion avec Ni­da Tou­nès et le consen­sus (ta­wa­fouk), (cher au pré­sident de la Ré­pu­blique et au chef du par­ti is­la­miste, ont été cer­tai­ne­ment bé­né­fiques pour cal­mer les ar­deurs des uns et des autres, mais sur le moyen et le long terme, ce sont les is­la­mistes, se­reins et tou­jours pas pres­sés, qui en­grangent les di­vi­dendes.

BCE avait-il d’autres choix ?... Je ne le pense pas ! Il a cer­tai­ne­ment me­su­ré la pro­gres­sion énorme d’en­nahd­ha, dans le contrôle so­cial et des rouages de l’etat et sa pré­sence au fa­meux congrès – dé­mons­tra­tion de force et des bi­ceps, d’en­nahd­ha, n’a pas été gra­tuite, bien au contraire. Lui qui a connu les ar­canes du Des­tour de Bour­gui­ba et ses pairs Bé­hi Lad­gham, Taïeb M’hi­ri, Ab­dal­lah Fa­rhat… puis Mo­ha­med Sayah, sur plu­sieurs dé­cen­nies sait très bien ce que « l’en­ca­dre­ment » par­ti­san veut dire. Le Néo-des­tour avait les cel­lules des­tou­riennes po­pu­laires et En­nahd­ha a les mos­quées toutes aus­si po­pu­laires mais pas tout à fait dans la même par­ti­tion et le même re­gistre… mais du pareil au même au ni­veau de l’en­ca­dre­ment po­li­tique. Mais ce qui a af­fai­bli le plus BCE dans sa ré­sis­tance et sa quête de l’équi­libre et sur­tout son dé­sir de li­mi­ter l’ex­ten­sion mé­ta­sta­sique d’en­nahd­ha, c’est en­core une fois, l’éco­no­mie et le so­cial ! Di­sons le à haute voix afin que cha­cun as­sume ses res­pon­sa­bi­li­tés his­to­riques, BCE a été lâ­ché par L’UGTT et le Front po­pu­laire !

La cen­trale ou­vrière his­to­rique, n’a pas fait avec BCE ce que Ha­ched, le grand vi­sion­naire, a fait avec Bour­gui­ba ! Elle n’a pas sou­te­nu la mo­der­ni­sa­tion po­li­tique parce qu’elle n’a pas pris suf­fi­sam­ment de hau­teur et de vi­sion po­li­tiques !

En pous­sant à l’ex­trême, la mo­bi­li­sa­tion syn­di­cale, sous la pres­sion de syn­di­ca­listes jeunes et en­thou­sias­més, L’UGTT a don­né la pré­émi­nence à l’as­pect « cor­po­ra­tiste » au dé­tri­ment du pro­jet po­li­tique de la so­cial-dé­mo­cra­tie du tandem Bour­gui­ba­ha­ched !

Toutes ces cen­taines de grèves et de si­tin, d’oc­cu­pa­tion d’usines etc… ont été pour beau­coup dans la mise à ge­noux de l’éco­no­mie et en consé­quence di­recte, l’af­fai­blis­se­ment de l’exé­cu­tif – pré­si­dence et gou­ver­ne­ment, à faire face, re­le­ver les dé­fis et don­ner de l’es­poir aux masses des jeunes, qui se sont re­pliés vers les pro­messes du monde re­li­gieux. BCE n’avait au­cune chance de pou­voir re­mettre En­nahd­ha à sa place, parce que dans cette com­pé­ti­tion pour le lea­der­ship du mo­dèle so­cial et cultu­rel… l’ar­gent est en­core une fois le nerf de la guerre ! Alors, nous voyons le Pré­sident na­vi­guer au gré des vents avec les moyens du bord comp­tant es­sen­tiel­le­ment sur son ha­bi­le­té po­li­tique pré­cieuse. Il es­saie de ga­gner du temps… le temps que les choses s’amé­liorent au ni­veau éco­no­mique et fi­nan­cier.

C’est là où l’oc­ci­dent et sur­tout l’eu­rope ont un rôle dé­ter­mi­nant à jouer. Don­ner à BCE, les moyens de main­te­nir la Tu­ni­sie dans la sphère de la mo­der­ni­sa­tion iden­ti­taire proche de l’oc­ci­dent ch­ré­tien et laïc, ou voir ce pays vi­rer vers un pro­ces­sus à l’ira­nienne ou au mieux à la turque er­do­ga­nienne ! C’est là l’en­jeu ! La con­fé­rence des in­ves­tis­seurs et la réunion au som­met an­non­cée entre l’union eu­ro­péenne et la Tu­ni­sie se­ront à notre humble avis le der­nier es­poir, pour la Tu­ni­sie des lu­mières. Faute de sou­tien stra­té­gique d’en­ver­gure, la Tu­ni­sie at­tein­dra plus vite que pré­vu le seuil de non re­tour vers l’is­la­mi­sa­tion po­li­tique in­té­grale ! K.G

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