La course pour re­trou­ver les tré­sors per­dus de Li­bye

Le Temps (Tunisia) - - MONDE -

Lorsque l’his­to­rien, ar­chéo­logue et cher­cheur fran­çais Mor­gan Bel­zic, de l’ecole Pra­tique des Hautes Etudes à Pa­ris, a com­men­cé sa thèse sur un su­jet un peu éso­té­rique, à sa­voir les sculp­tures fu­né­raires en Cy­ré­naïque, il ne se dou­tait pas qu’il al­lait de­ve­nir dé­tec­tive. Les études de Mor­gan Ro­nan Bel­zic l’ont conduit sur une piste obs­cure de tra­fics in­ter­na­tio­naux d’ob­jets d’arts. La piste part des villes riches en pé­trole mais en­san­glan­tées de Li­bye via des in­ter­mé­diaires dou­teux, y com­pris des gang­sters op­por­tu­nistes, des djihadistes en­tre­pre­neurs et des pilleurs de tom­bes­free­lance, jus­qu’aux ga­le­ries d’art luxueuses de Pa­ris et New York. Avec ses deux gou­ver­ne­ments ri­vaux et de nom­breuses mi­lices ar­mées, la Li­bye a pas­sé la ma­jeure par­tie des cinq der­nières an­nées dans un état de chaos to­tal – de­puis la chute de Kadha­fi, ren­ver­sé par des re­belles sou­te­nus par l’oc­ci­dent –. Une fran­chise lo­cale de Daech contrôle même une bande de ter­ri­toire de 180 ki­lo­mètres et des quar­tiers de Ben­gha­zi. Ce­pen­dant, c’est la ville de Sha­hat, à 200 ki­lo­mètres de Ben­gha­zi par l’au­to­route qui longe la côte, qui nous in­té­resse au­jourd’hui. Cette ville fut l’une des pre­mières à tom­ber aux mains des re­belles du­rant la guerre ci­vile. Elle at­tire au­jourd’hui toute l’at­ten­tion et les enquêtes de Ro­nan Bel­zic. Sha­hat est si­tuée sur le site de l’an­cienne Cy­ré­naïque, qui se­rait la pre­mière co­lo­nie grecque en Afrique et l’une des ci­tés les plus puis­santes de l’an­ti­qui­té. Cy­ré­naïque est le plus grand ci­me­tière ou ''né­cro­pole" en-de­hors de la Grèce. "Les né­cro­poles sont les ci­tés des morts", ex­plique Ro­nan Bel­zic. "Et ra­re­ment un ci­me­tière avait été aus­si bien nom­mé que la Né­cro­pole de Cy­rène, la mé­tro­pole de cette ré­gion". Du­rant un mil­lier d’an­nées, les Grecs ont en­ter­ré leurs morts ici et c’est de­ve­nu "la grande né­cro­pole de cette ré­gion. Les ci­me­tières étaient plus grands que les centres ur­bains. Il y avait un nombre in­croyable de tombes avec des rues, des es­ca­liers et des fa­çades". Il y a tou­jours eu un flux faible mais conti­nu d’ob­jets d’art de pro­ve­nance dou­teuse de Cy­ré­naïque et des en­vi­rons. Ce site est un pa­tri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té d’après l’unes­co et il était sou­vent dé­co­ré du sil­phion, une plante an­cienne dé­sor­mais dis­pa­rue. Le gou­ver­ne­ment de Kha­da­fi in­fli­geait des sanc­tions exem­plaires aux pilleurs. Vo­ler de telles oeuvres était donc très ris­qué pour les Li­byens. Plus main­te­nant, d’après ce que Ro­nan Bel­zic a dé­cou­vert du­rant ses re­cherches sur les di­vi­ni­tés fu­né­raires de Cy­ré­naïque. Le pillage a dé­sor­mais at­teint une di­men­sion in­dus­trielle, avec des di­zaines de re­liques an­tiques of­fertes à la vente sur In­ter­net. Lors d’un évè­ne­ment à l’aca­dé­mie Bri­tan­nique à Londres en mars der­nier, Ro­nan Bel­zic a pré­sen­té des pho­tos de 40 sculp­tures fu­né­raires de Cy­ré­naïque dont il a af­fir­mé qu’elles avaient été vo­lées dans la né­cro­pole et ven­dues. Le nombre était cho­quant : "nous n’avions connais­sance que de moins de 300 en tout au­pa­ra­vant", dit-il. Ro­nan Bel­zic a éga­le­ment re­trou­vé 100 pièces en marbre pro­po­sées à la vente et dont il pense qu’elles viennent de la né­cro­pole. "Cer­taines se vendent à 4000 dol­lars, d'autres à 400 000. Ce­la dé­pend de leur taille et de l'en­droit où elles sont ven­dues", dit-il. New York est le mar­ché le plus lu­cra­tif et c’est là-bas que l'on trouve les pièces les plus chères. Afin d’at­ti­rer l’at­ten­tion sur le pillage des ob­jets d’arts li­byens, Ro­nan Bel­zic tra­vaille dé­sor­mais avec une équipe d’ex­perts in­ter­na­tio­naux, telle que celle du Con­seil In­ter­na­tio­naux des Mu­sées (ICOM), qui a ré­di­gé une "liste rouge" re­cen­sant le genre d’ar­ticles dont les ven­deurs et ache­teurs de­vraient se mé­fier, en par­ti­cu­lier les sculp­tures fu­né­raires et les bustes. Il y a des signes en­cou­ra­geants. Un buste fu­né­raire cy­ré­naïque de la déesse grecque Per­sé­phone, éva­lué à 2 mil­lions de livres, a été sai­si par les au­to­ri­tés bri­tan­niques en 2013 et confié au Bri­tish Mu­seum, où il se trouve en ce mo­ment en at­ten­dant une dé­ci­sion de jus­tice. Des traces de pioche sur le buste montre la fa­çon très gros­sière avec la­quelle tra­vaillent les pilleurs. Un fais­ceau d’in­dices a me­né à Has­san Fa­ze­li, un homme d’af­faire de Du­baï, ac­cu­sé par des juges de New York l’an­née der­nière de faire ren­trer illé­ga­le­ment des an­ti­qui­tés égyp­tiennes aux Etats-unis. Ro­nan Bel­zic pense qu’il y a "au moins 90 dos­siers à trai­ter", mais ajoute que beau­coup de pièces "at­tendent dis­crè­te­ment en Suisse (ou d'autres en­droits calmes) la bonne oc­ca­sion pour ap­pa­raître dans 5 ou 10 ans, lorsque l'at­ten­tion se­ra re­tom­bée". "Les mar­chands font ce qu'ils veulent car les lois les pro­tègent. Afin de prou­ver qu'une pièce a été illé­ga­le­ment im­por­tée ou ex­por­tée, il faut prou­ver qu'elle se trou­vait en Li­bye avant la conven­tion de 1970. Mais elles pro­viennent de fouilles illé­gales, il n'y a donc au­cune pos­si­bi­li­té de prou­ver ce­la, parce que, par dé­fi­ni­tion, elles ne sont pas re­cen­sées. C'est le cas pour tous les ob­jets ar­chéo­lo­giques dans le monde". Lors d’une vi­site au Royaume-uni en sep­tembre, l’ar­chéo­logue en chef de la Li­bye, Ra­ma­dan She­ba­ni, an­cien conser­va­teur du mu­sée d’ar­chéo­lo­gie du Châ­teau Rouge à Tri­po­li, a dé­cla­ré à la re­vue Art News­pa­per : "Le pro­blème, c'est que les gens y vont et font des fouilles au ha­sard, en es­pé­rant trou­ver des choses. C'est im­pos­sible de sur­veiller ce­la, parce que les gens creusent sous leurs mai­sons dans le dé­sert". Une autre ar­chéo­logue ex­perte et au­teur de plu­sieurs livres sur la Cy­ré­naïque, Oli­via Me­noz­zi, a dé­cla­ré au Dai­ly Beast que bien que les gangs en re­la­tion avec Daech et Al Qai­da soient res­pon­sables d’une grande par­tie des pillages, les construc­tions sau­vages de bâ­ti­ments dans les alen­tours de la né­cro­pole en sont aus­si une cause. "Une gi­gan­tesque quan­ti­té de sculp­tures a été trou­vée du­rant des tra­vaux de construc­tion puis di­rec­te­ment né­go­ciée au mar­ché noir par le pro­prié­taire du ter­rain ou de l'im­meuble, ou des tra­vailleurs sur le chan­tier, le tout pas­sant par l'egypte", dit-elle. "Lorsque l'on re­garde les deux der­nières an­nées, on peut es­ti­mer qu'au moins 200 sculp­tures ont été mises en vente sur le mar­ché". Pour Ro­nan Bel­zic, stop­per les pilleurs est de­ve­nu presque une af­faire per­son­nelle. "Les sculp­tures fu­né­raires sont la der­nière trace d'une per­sonne qui a vé­cu il y a des siècles. Cha­cune est une pièce d'un grand puzzle qui per­met de com­prendre la créa­tion d'une concep­tion de la mort et de la vie du­rant l'an­ti­qui­té grecque et la­tine dont les ci­vi­li­sa­tion orien­tales et oc­ci­den­tales sont les hé­ri­tières", dit-il. "La Cy­ré­naïque était une ré­gion mul­ti­cul­tu­relle, où co­ha­bi­taient des Grecs, des Li­byens, des Phé­ni­ciens, des Egyp­tiens et des Ita­liens : ils ont construit une so­cié­té mul­ti­cul­tu­relle qui peut per­mettre de com­prendre la nôtre. Chaque sculp­ture pillée est une perte ter­rible car elle perd im­mé­dia­te­ment son contexte et ses si­gni­fi­ca­tions. C'est comme une se­conde mort pour ces an­ciens. Les pilleurs ne se sou­cient pas de ce­la, et les ache­teurs veulent seule­ment avoir un bel ob­jet de dé­co­ra­tion. Un mil­lier d'an­nées d'his­toire est en train d'être dé­truit et mis en ruines en étant po­sé juste à cô­té du so­fa".

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