Quel rôle tiennent les mi­lices chiites dans la ba­taille de Mos­soul ?

Le Temps (Tunisia) - - MONDE -

Les mi­lices chiites ira­kiennes sont en­trées, sa­me­di 29 oc­tobre, dans la ba­taille de Mos­soul. Avan­çant de­puis des jours der­rière l’ar­mée, au sud de la ville, elles ont com­men­cé à bi­fur­quer à l’ouest vers Tal Afar, bas­tion de l’or­ga­ni­sa­tion Etat is­la­mique (EI) et ver­rou de la fron­tière sy­rienne. Ces groupes ar­més se sont ren­dus cou­pables d’exac­tions contre des ci­vils lors de pré­cé­dentes ba­tailles, no­tam­ment du­rant la prise de Fal­lou­ja, en juin. Ils sont craints par les po­pu­la­tions sun­nites, ma­jo­ri­taires dans la ré­gion de Mos­soul. Leur en­ga­ge­ment pose un risque po­li­tique pour l’après­guerre, lorsque Mos­soul de­vra re­ve­nir sous l’au­to­ri­té de la ca­pi­tale, Bag­dad, do­mi­née par les par­tis chiites.

La pré­sence des mi­lices at­tise éga­le­ment les ten­sions ré­gio­nales : les plus im­por­tantes sont ar­mées, fi­nan­cées et conseillées par l’iran, la puis­sance do­mi­nante en Irak. An­ka­ra, qui se pose en dé­fen­seur des sun­nites de la ré­gion, pour­rait prendre pré­texte de leur en­ga­ge­ment pour s’im­mis­cer plus avant dans la ba­taille de Mos­soul. La « mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire », or­gane qui ras­semble les mi­lices et vo­lon­taires chiites, joue un rôle es­sen­tiel dans la lutte contre L’EI de­puis juin 2014. L’EI s’est alors em­pa­ré de Mos­soul et me­nace Bag­dad. Les forces ré­gu­lières se sont écrou­lées. De­puis la ville sainte de Nad­jaf, le grand aya­tol­lah Ali Al-sis­ta­ni, la prin­ci­pale au­to­ri­té du chiisme, ap­pelle les Ira­kiens aux armes. Les vo­lon­taires se­ront pour l’es­sen­tiel des chiites, mais l’aya­tol­lah prend soin de for­mu­ler son ap­pel en termes nationalistes : il s’ex­prime au nom de l’in­té­rêt su­pé­rieur du pays et non de sa seule com­mu­nau­té. La mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire se struc­ture, dans l’ur­gence, au­tour de mi­lices dé­jà exis­tantes et de com­bat­tants pro­fes­sion­nels. Ce sont les vé­té­rans des groupes ar­més chiites qui ont com­bat­tu l’oc­cu­pant amé­ri­cain dans les an­nées 2000, avec le sou­tien de l’iran. Nombre d’entre eux ont pris part à la guerre ci­vile, à ses cam­pagnes de « net­toyage » confes­sion­nel et d’as­sas­si­nats de ci­vils sun­nites.

La ba­taille contre L’EI leur offre une nou­velle vir­gi­ni­té : ils se posent en sau­veurs du pays. Ils se ré­fèrent constam­ment à l’au­to­ri­té mo­rale d’ali Al-sis­ta­ni, qui n’a ce­pen­dant au­to­ri­té que sur une pe­tite part de ces groupes. Ils re­crutent des vo­lon­taires, les par­tis qui leur sont af­fi­liés pé­nètrent l’etat plus avant, cer­tains de leurs lea­ders s’im­posent comme des fi­gures po­li­tiques de pre­mier plan. Ha­di Al-ame­ri, chef de la mi­lice Ba­dr et de l’or­ga­ni­sa­tion po­li­tique qui lui est af­fi­liée, est ré­gu­liè­re­ment ci­té comme un pos­sible suc­ces­seur du pre­mier mi­nistre, Haï­der Al-aba­di. Ils étalent éga­le­ment leurs di­vi­sions, me­na­çant à l’été 2016 d’en­trer en conflit ou­vert en plein Bag­dad. Le gou­ver­ne­ment ira­kien a cher­ché à te­nir les mi­lices chiites loin de Mos­soul : elles ne doivent pas, en théo­rie, en­trer dans la ville. Ce­pen­dant, si la ba­taille s’éter­nise, face à une forte ré­sis­tance de L’EI, ces sup­plé­tifs en­dur­cis pour­raient être ap­pe­lés en ren­fort.

Pour l’heure, les mi­lices ont ob­te­nu un ob­jec­tif se­con­daire : mon­tant vers Mos­soul en deuxième ligne de­puis le sud, elles doivent bi­fur­quer avant d’at­teindre la ville vers les lo­ca­li­tés de Ha­wi­ja, au sud, et de Tal Afar, au nord-ouest, deux bas­tions djihadistes. Ha­wi­ja, qui comp­tait 115 000 ha­bi­tants au dé­but de l’of­fen­sive, a ser­vi de base ar­rière aux at­taques de L’EI du­rant deux ans. Tout ré­cem­ment, elle pa­raît avoir été le point de dé­part d’une at­taque de di­ver­sion me­née par L’EI à Kir­kouk, afin d’al­lé­ger la pres­sion qu’elle su­bit à Mos­soul.

Tal Afar est si­tuée sur un axe rou­tier qui lie la « ca­pi­tale » de L’EI en Irak à ses ter­ri­toires sy­riens. Cette ville lui a don­né un nombre im­por­tant de ses cadres : elle fut un creu­set de l’in­sur­rec­tion dji­ha­diste jus­qu’à la prise de Mos­soul, en juin 2014. Sa po­pu­la­tion chiite a fui ou a su­bi les exac­tions de L’EI lorsque l’or­ga­ni­sa­tion s’est ren­due maî­tresse de la ré­gion.

Di­manche, le pré­sident turc, Re­cep Tayyip Er­do­gan, a af­fir­mé que son pays pro­té­ge­rait la po­pu­la­tion de Tal Afar, en­clave turk­mène dans une ré­gion arabe, si les mi­lices y « sem[aient] la ter­reur ». La Tur­quie, qui pré­tend dé­fendre les sun­nites de la ré­gion, sus­cite une hos­ti­li­té gran­dis­sante par­mi les mi­lices chiites. Elles au­raient exi­gé de par­ti­ci­per à la ba­taille de Mos­soul, dé­but oc­tobre, en ré­ac­tion au re­fus de la Tur­quie de s’en te­nir à l’écart. L’ar­mée turque main­tient un contin­gent dans le sec­teur de Ba­chi­ka, près de Mos­soul, mal­gré le sou­hait ex­pri­mé par Bag­dad de le voir par­tir. Elle en­traîne de­puis des mois des pesh­mer­gas kurdes et un groupe ar­mé sun­nite ras­sem­blé au­tour de l’an­cien gou­ver­neur de la pro­vince de Ni­nive, Atheel Nu­jai­fi, abhor­ré par les mi­lices. Les mi­lices sont le bras ar­mé en Irak de l’iran, le grand Etat chiite de la ré­gion. Une part es­sen­tielle lui est liée de longue date. Cer­tains de leurs chefs ont com­bat­tu, du­rant la guerre Ira­ni­rak (1980-1988), du cô­té ira­nien. Ils ont trou­vé un sou­tien à Té­hé­ran du­rant leurs an­nées de lutte contre la dictature de Sad­dam Hus­sein. L’iran les a ar­més, en­traî­nés et conseillés dans leur ré­sis­tance à l’oc­cu­pant amé­ri­cain, à par­tir de 2003. Après le re­trait des forces amé­ri­caines, en 2011, Té­hé­ran s’est im­po­sé sans conteste comme la prin­ci­pale puis­sance étran­gère dans le pays. De­puis juin 2014, des conseillers mi­li­taires ira­niens ac­com­pagnent les mi­lices sur le ter­rain, à l’in­vi­ta­tion du gou­ver­ne­ment de Bag­dad. Ils jouent un rôle im­por­tant dans la pla­ni­fi­ca­tion de leurs opé­ra­tions. La Ré­pu­blique is­la­mique consi­dère L’EI comme une me­nace di­recte : elle es­time de­voir com­battre les djihadistes en Irak afin de ne pas avoir à le faire sur son ter­ri­toire. C’est en large par­tie un suc­cès : l’iran de­meure, de­puis deux ans, qua­si­ment in­demne d’at­ten­tats ter­ro­ristes. Cette si­tua­tion de paix ci­vile dans une ré­gion en guerre a in­duit, par­mi la po­pu­la­tion ira­nienne, un sou­tien nou­veau au gou­ver­ne­ment.

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