Les prio­ri­tés de Mé­de­cins du Monde

• Té­moi­gnages d’émi­grés en Tu­ni­sie

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Rym BENAROUS

■ Té­moi­gnages d'émi­grés en Tu­ni­sie

«Nous les Afri­cains, nous sommes forts ! Nous n’avons pas be­soin du sou­tien d’un psy. D’ailleurs, nous ne souf­frons d’au­cun trouble et tout se passe bien pour nous. C’est juste que par­fois, per­son­nel­le­ment, je me sens à bout de souffle. Je craque, je suf­foque et le déses­poir m’en­va­hit. » C’est en ces termes que l’un des mi­grants d’ori­gine sub­sa­ha­rienne, ré­si­dant ac­tuel­le­ment en Tu­ni­sie, met des mots sur ses souf­frances et sa dif­fi­cul­té de s’adap­ter à un en­vi­ron­ne­ment aus­si hos­tile que her­mé­tique.

La mi­gra­tion reste l’une des tran­si­tions les plus ra­di­cales dans la vie d’un être hu­main. Ex­pé­rience dé­sta­bi­li­sante, bien sou­vent trau­ma­ti­sante, elle est sy­no­nyme de perte de re­pères et de pro­fonds bou­le­ver­se­ments. Elle ex­pose l’in­di­vi­du à une grande pres­sion mais aus­si à un stress ai­gu et conti­nu. Le mi­grant est, d’une part, an­gois­sé par son ave­nir in­cer­tain et d’autre part, ron­gé par la culpa­bi­li­té et s’in­quiète du sort des êtres qu’il a lais­sé der­rière lui. Tous ces ti­raille­ments et ces conflits in­té­rieurs ne sont pas sans consé­quences sur la san­té men­tale des mi­grants et en­gendrent bien sou­vent des troubles psy­cho­lo­giques. Le risque est d’au­tant plus ac­cru à cause de fac­teurs ag­gra­vants tels que la dis­cri­mi­na­tion, l’ex­clu­sion, la ra­re­té d’op­por­tu­ni­tés de tra­vail, la vio­la­tion ré­cur­rente des Droits de l’homme ou en­core la vio­lence.

En Tu­ni­sie, il est pos­sible de clas­ser les mi­grants en deux groupes ma­jo­ri­taires, ceux is­sus de la ré­gion Moyen Orient et Afrique du Nord (MENA) et ceux d’afrique Sub­sa­ha­rienne. Les pre­miers, prin­ci­pa­le­ment ori­gi­naires de Li­bye et de Sy­rie, ont fui les guerres ci­viles qui ont étri­pé leurs pays et les deuxièmes sont là pour étu­dier ou cher­cher du tra­vail. Forte de son hé­ri­tage so­cio­cul­tu­rel, de son vé­cu et de ses croyances re­li­gieuses, chaque com­mu­nau­té pré­sente des spé­ci­fi­ci­tés uniques, af­fiche des be­soins dis­tincts et né­ces­site une ap­proche dif­fé­rente. D’où la com­plexi­té de l’in­ter­ven­tion des ONG et no­tam­ment de Mé­de­cins du Monde qui pro­posent de­puis fé­vrier 2015 une as­sis­tance psy­cho­lo­gique aux mi­grants dé­si­reux d’être pris en charge. Par­mi les prin­ci­pales dif­fi­cul­tés ren­con­trées par l’équipe d’as­sis­tance, la confu­sion faite par les mi­grants entre le mé­de­cin et le psy­cho­logue mais aus­si leur ré­ti­cence par rap­port à tout sui­vi psy­cho­lo­gique. En ef­fet, nom­breux sont ceux qui pri­vi­lé­gient un sou­tien so­cio-éco­no­mique à une prise en charge psy­cho­lo­gique, as­si­mi­lée bien trop sou­vent à un bie­nêtre fa­cul­ta­tif.

Prises en charge et res­sources in­di­vi­duelles

De­puis la mise en place de son pro­jet « Per­ma­nence psy­cho­lo­gique » des­ti­née aux mi­grants du Grand Tu­nis, le bu­reau de Tu­nis de Mé­de­cins du Monde a ac­cueilli 65 pa­tients dont des en­fants, des jeunes et des moins jeunes. Près de 55% d’eux sont de sexe mas­cu­lin. La tranche d’âge ma­jo­ri­taire se si­tue entre 26 et 35 ans. Par­mi ces mi­grants, 43% ont fui les conflits ar­més se­couant leurs pays, 23% sont ve­nus étu­dier en Tu­ni­sie et 17% sont à la re­cherche d’un em­ploi. Presque la moi­tié d’entre eux sont ac­tuel­le­ment en si­tua­tion ir­ré­gu­lière. Chaque mois, Mé­de­cins du Monde re­çoit un nombre im­por­tant de mi­grants dans ses lo­caux à Tu­nis, pour di­vers mo­tifs, no­tam­ment éco­no­miques, ad­mi­nis­tra­tifs et sa­ni­taires. Un sui­vi psy­cho­lo­gique est sug­gé­ré à tous mais bien qu’en­tiè­re­ment gra­tuite et par­fois ur­gente, cette pro­po­si­tion est re­fu­sée dans 60% des cas. Les su­jets ayant ac­cep­té de ren­con­trer les psy­cho­logues bé­né­voles de la Per­ma­nence pré­sentent dans près de 50% des cas des troubles dé­pres­sifs et dans 14% des troubles d’adap­ta­tion. Une fois le diag­nos­tic po­sé, ils sont orien­tés vers les ser­vices ap­pro­priés et pris en charge in­di­vi­duel­le­ment jus­qu’à amé­lio­ra­tion de leur état. Par­mi les mé­thodes d’ac­com­pa­gne­ment in­no­vantes éga­le­ment pro­po­sées par la Per­ma­nence, les groupes de dis­cus­sion qui réunissent des mi­grants consul­tants et d’autres pas. Ces es­paces de pa­role et de confiance per­mettent de mettre des mots sur les maux et de li­bé­rer cha­cun du poids de ses souf­frances. « Mais at­ten­tion à la vic­ti­mi­sa­tion ! », pré­vient In­saf Cha­raf, l’une des deux psy­cho­logues de la cel­lule d’écoute et de sui­vi psy­cho­lo­gique. Elle ajoute : « Ce n’est pas en sur­pro­té­geant ces per­sonnes qu’on pour­ra les ai­der. Il faut au contraire les orien­ter vers plus d’au­to­no­mie et les as­sis­ter, de ma­nière ef­fi­cace, afin de mieux s’in­té­grer. Il faut sa­voir que cha­cun de nous porte en lui les res­sources né­ces­saires pour s’en sor­tir et s’adap­ter à n’im­porte quelle si­tua­tion.»

Che­min de croix

Pour les mi­grants en Tu­ni­sie, ac­cep­ter de se faire soi­gner pour des troubles psy­cho­lo­giques ou autres est une chose mais ac­cé­der fa­ci­le­ment aux soins en est une autre, re­le­vant plu­tôt de la chi­mère. Dans une vidéo dif­fu­sée par Mé­de­cins du Monde lors du deuxième jeu­di du plai­doyer, or­ga­ni­sé hier à Tu­nis, quelques mi­grants ont ac­cep­té de par­ler des dif­fi­cul­tés ren­con­trées lors de leur pas­sage dans dif­fé­rentes struc­tures sa­ni­taires tu­ni­siennes. A 25 ans, Ma­ga­lie est at­teinte du VIH. D’ori­gine congo­laise, la jeune fille a eu beau­coup de mal à se pro­cu­rer les mé­di­ca­ments, as­sez coû­teux, avant de s’aper­ce­voir qu’en tant qu’étu­diante, elle avait droit à une as­su­rance et que tous les frais sa­ni­taires étaient pris en charge. Fat­ma, 52 ans est Li­byenne. Ori­gi­naire de Dar­na, elle a fui son pays, la peur au ventre vers un ave­nir in­cer­tain en Tu­ni­sie. Souf­frant d’os­téo­po­rose d’autres ma­la­dies, elle a été di­ri­gée vers dif­fé­rents ser­vices dans des hô­pi­taux pu­blics tu­ni­siens. Elle dé­clare avoir été ra­brouée à maintes re­prises. « Tu es Li­byenne. Tu as de l’ar­gent. Va te faire soi­gner dans des cli­niques ! », lui au­rait-on sou­vent ré­tor­qué d’après ses dires. Ega­le­ment ori­gi­naire de Li­bye, un mi­grant d’un cer­tain âge se di­ra amer du trai­te­ment qu’on lui ré­serve très sou­vent dans les struc­tures hos­pi­ta­lières pu­bliques tu­ni­siennes. « On nous ignore. On nous crie des­sus. On nous traite comme des moins que rien. Pour­quoi ? Ne sommes-nous pas des hu­mains ? N’avons-nous pas droit au res­pect et à la di­gni­té ? » Ma­man d’un en­fant et au chô­mage, Del­phine est tom­bée en­ceinte en août 2015. S’aper­ce­vant de sa gros­sesse et man­quant de res­sources fi­nan­cières, elle a dé­ci­dé, d’un com­mun ac­cord avec son ma­ri, de se faire avor­ter. Elle s’est ren­due au plan­ning fa­mi­lial. Les res­pon­sables lui ont dit de re­ve­nir le len­de­main puis le sur­len­de­main puis la se­maine d’après et ain­si de suite jus­qu’à ce qu’elle dé­passe les quatre mois de gros­sesse et que l’avor­te­ment soit de­ve­nu im­pos­sible car illé­gal. Elle a dû gar­der l’en­fant mais fait, au­jourd’hui, face à de graves pro­blèmes fi­nan­ciers. An­na, elle, est femme de mé­nage. A la suite d’une écho­gra­phie pra­ti­quée dans un hô­pi­tal pu­blic, le mé­de­cin a dé­ce­lé chez elle un kyste et lui a an­non­cé qu’elle de­vait su­bir une in­ter­ven­tion chi­rur­gi­cale. En­suite, il lui a « gen­ti­ment » re­com­man­dé d’évi­ter l’hô­pi­tal où elle se­rait, d’après lui, prise en charge par des sta­giaires in­com­pé­tents. « Tu de­vrais ve­nir te faire opé­rer dans la cli­nique où je tra­vaille éga­le­ment. Ce­la ne te coû­te­ra que 2000 D. »

Il est clair qu’ac­cé­der à des soins ef­fi­cients, dans la di­gni­té et le res­pect des pa­tients, est qua­si-uto­pique pour les mi­grants. Mais faut-il s’éton­ner quand on sait que plus de la moi­tié des Tu­ni­siens se plaignent, eux-aus­si, de l’ac­cueil et de la qua­li­té des ser­vices dans les struc­tures hos­pi­ta­lières. Le pro­blème est donc gé­né­ral et non pas spé­ci­fique aux mi­grants et un tra­vail de longue ha­leine at­tend les res­pon­sables du sec­teur de la san­té ain­si que le per­son­nel mé­di­cal et pa­ra­mé­di­cal afin de re­do­rer le bla­son des hô­pi­taux et de l’image de la Tu­ni­sie en tant que Terre d’ac­cueil et d’ami­tié.

Mé­de­cins du Monde en ac­tion dans un camp de ré­fu­giés

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