Le ham­mam, un lieu de vie

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture -

« A mon âge, je me cache en­core pour fu­mer »

Le pu­blic était nombreux à la salle Le Rio, lors de la pro­jec­tion du long-mé­trage al­gé­rien « A mon âge, je me cache en­core pour fu­mer » qui entre dans la com­pé­ti­tion de Pre­mière oeuvre. Se­rait-ce à cause de l’af­fiche du film char­gée d’éro­tisme et de ten­ta­tion,

Le spec­ta­teur chan­ge­ra sû­re­ment d’avis à la vue du film, car, abs­trac­tion faite des images ex­ci­tantes des femmes à de­mi-nues, ex­hi­bant leurs formes et leurs ron­deurs, dans ce lieu pro­té­gé et loin des re­gards des hommes, il s’in­té­res­se­ra non seule­ment aux corps de ces femmes, mais aus­si et sur­tout à leurs âmes, en tant que femmes as­pi­rant à la li­ber­té et l’éga­li­té. D’ailleurs, le scé­na­rio et le dia­logue en disent long sur le conte­nu cultu­rel et so­cial du film, no­tam­ment en ce qui concerne la condi­tion de la femme al­gé­rienne. C’est que ces neuf femmes que la réa­li­sa­trice Ray­ha­na a réunies dans ce lieu, le ham­mam, ne re­pré­sentent qu’un pré­texte pour les faire par­ler li­bre­ment et sans am­bages, loin de tout es­pion­nage de l’ex­té­rieur, et, par là-même, faire en­tendre leurs voix, tou­jours étouf­fées, dans une so­cié­té pa­triar­cale qui, de­puis long­temps, pri­vi­lé­gie l’homme (le sexe fort) en

sous-es­ti­mant la femme (le sexe faible). Dans ce lieu dis­cret, des­ti­né aux bains, elles viennent pour se la­ver, mais pour cau­ser et ba­var­der : voi­là donc que leurs langues se dé­lient et plongent dans des dis­cus­sions qui mettent en ac­cu­sa­tion toute la so­cié­té, les in­té­gristes, les is­la­mistes…

Dans le sy­nop­sis, on peut lire : « Au coeur du ham­mam, loin du re­gard ac­cu­sa­teur des hommes, mères, amantes, vierges ou exal­tées is­la­mistes, des fesses et des fou­lards de Dieu se confrontent, s’in­ter­pellent entre fous rires, pleurs et co­lères, bible et co­ran... avant le sif­fle­ment d’un poi­gnard et le si­lence de Dieu. »

Le film est une tra­gi-co­mé­die qui fait rire et pleu­rer à la fois, en sui­vant la conver­sa­tion de ces femmes, d’âges dif­fé­rents et de condi­tions so­ciales di­verses. Nous y trou­vons la mère de fa­mille, la femme amou­reuse, la femme sainte ou re­li­gieuse, mais aus­si la femme re­pré­sen­tant une femme to­ta­le­ment nue, te­nant une ci­ga­rette à la main ? Ou à cause d’un sy­nop­sis qui parle de scènes et de conver­sa­tions in­times entre un groupe de femmes réunies au ham­mam ?

ré­vol­tée et re­belle. Leurs conci­lia­bules tournent au­tour de l’op­pres­sion, l’in­éga­li­té, la vio­lence (so­ciale, po­li­tique et sexuelle), la cor­rup­tion, la mi­sère en Al­gé­rie pen­dant les an­nées noires, sou­vent ac­com­pa­gnés de rires et de pleurs et ne laissent pas le spec­ta­teur in­dif­fé­rent, le pous­sant à se ran­ger à ces femmes qui veulent dé­fendre aus­si bien leur corps que leur es­prit que cer­taines fac­tions (gou­ver­ne­men­tales ou is­la­mistes) uti­lisent pour des fins per­son­nels. Des scènes qui pré­sentent un por­trait bou­le­ver­sant de l’al­gé­rie contem­po­raine à tra­vers les pa­roles fé­mi­nines. Ces pa­roles confi­den­tielles entre femmes qui ne manquent pas d’hu­mour, certes, (de part les anec­dotes qu’elles se ra­content !) mais pro­non­cées avec beau­coup de sin­cé­ri­té, de di­gni­té et sans fard. Leurs at­ti­tudes et leurs ré­ac­tions dé­notent un cer­tain at­ta­che­ment à la vie et une foi in­ébran­lable en l’ave­nir. La sin­gu­la­ri­té de ce long-mé­trage ré­side dans sa ca­pa­ci­té d’unir entre le dra­ma­tique et le co­mique, mal­gré le sé­rieux et la pro­fon­deur du su­jet trai­té, si bien que le spec­ta­teur en res­sort bou­le­ver­sé !

En­core un mot sur la réa­li­sa­trice Ray­ha­na qui a sui­vi une for­ma­tion à L’ins­ti­tut d’art Dra­ma­tique et a été co­mé­dienne au théâtre de Bé­jaia. Apres son exil en 1999, elle a par­ti­ci­pé à des adap­ta­tions comme «La mu­sique adou­cit les moeurs» de Tom Stop­pard. Elle a écrit et mis en scène « Fi­ta Bent el Alouen » et a ob­te­nu le prix du meilleur spec­tacle au fes­ti­val d’al­ger.

Hech­mi KHALLADI

Une scène at­ti­rante du film

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