Le mu­sée Yas­ser Ara­fat ouvre ses portes à Ra­mal­lah

Le Temps (Tunisia) - - La Une -

Rien n'a chan­gé, of­fi­ciel­le­ment du moins, dans l'agen­ce­ment de la mi­nus­cule chambre à cou­cher. Yas­ser Ara­fat pas­sa les der­nières an­nées de sa vie dans ce ré­duit si­tué au rezde-chaus­sée de la Mou­qa­ta'a, jus­qu'à ce qu'une brusque dé­gra­da­tion de son état de san­té im­pose, le 29 oc­tobre 2004, son éva­cua­tion vers la France. Une pile de kef­fieh re­pose, à cô­té de plu­sieurs vestes mi­li­taires, dans la pen­de­rie col­lée à son pe­tit lit. Une pho­to du «raïs» en­la­çant sa fille trône sur un pe­tit té­lé­vi­seur. La pièce voi­sine, où lo­geaient à l'époque ses gardes du corps, abrite trois lits su­per­po­sés et plu­sieurs ka­lach­ni­kovs, ain­si que des ran­gées de ton­neaux mé­tal­liques em­pi­lés de­vant les fe­nêtres pour pro­té­ger les re­clus des sni­pers is­raé­liens qui as­sié­geaient le bâ­ti­ment. «Nous avons été jus­qu'à une tren­taine d'hommes à dor­mir ici», se sou­vient avec émo­tion Has­san Sh­tayeh, qui comp­ta par­mi les gardes du corps du pre­mier chef de l'au­to­ri­té pa­les­ti­nienne et di­rige la sé­cu­ri­té du tout nou­veau mu­sée Yas­ser Ara­fat. Le bâ­ti­ment, at­te­nant au mau­so­lée qui abrite sa dé­pouille dans l'en­ceinte du pa­lais pré­si­den­tiel de Ra­mal­lah, a ou­vert ses portes au pu­blic hier ma­tin après plu­sieurs mois de tra­vaux dont le coût est es­ti­mé à sept mil­lions de dol­lars. Do­té d'une scé­no­gra­phie mo­derne, il re­trace l'his­toire du mou­ve­ment na­tio­nal pa­les­ti­nien de­puis le dé­but du XXE siècle et ex­pose di­vers ob­jets qui ont ap­par­te­nu à Yas­ser Ara­fat. Son kef­fieh, ses lu­nettes de vue, une de ses éter­nelles che­mises ka­ki et son pis­to­let ran­gé dans un étui de cuir comptent par­mi les clous de l'ex­po­si­tion. Un car­net de notes re­cou­vert d'une fine écri­ture tra­cée à l'encre bleue dé­voile le compte ren­du d'une ren­contre, un jour de 1977, avec Leo­nid Bre­j­nev. «Yas­ser Ara­fat, tout au long de sa vie, a te­nu un jour­nal de bord mi­nu­tieux dont de nom­breux vo­lumes ont, hé­las, dis­pa­ru. Mais nous avons com­men­cé à étu­dier les car­nets en notre pos­ses­sion, qui consti­tuent un hé­ri­tage na­tio­nal in­es­ti­mable et que nous es­pé­rons à terme pou­voir pu­blier», af­firme Nas­ser al Qid­wa, ne­veu de l'ex-pré­sident et res­pon­sable de la Fon­da­tion Yas­ser Ara­fat, avec un air mys­té­rieux.

Des ob­jets per­son­nels du «raïs» écou­lés au mar­ché noir

Ce di­plo­mate de car­rière, ré­cem­ment pré­sen­té comme un pos­sible can­di­dat à la suc­ces­sion du pré­sident Mah­moud Ab­bas, en­tend faire du mu­sée un ins­tru­ment au ser­vice de la cause pa­les­ti­nienne. «Il est es­sen­tiel d'en­sei­gner aux jeunes gé­né­ra­tions le ré­cit de ces an­nées de lutte pour notre li­bé­ra­tion na­tio­nale», ex­plique-t-il. L'ex­po­si­tion dresse un portrait lar­ge­ment idéa­li­sé de Yas­ser Ara­fat, où les soup­çons de cor­rup­tion et autres ac­cu­sa­tions d'au­to­ri­ta­risme qui le vi­sèrent au soir de sa vie n'ont pas leur place. Une vi­trine abrite la re­cons­ti­tu­tion de l'ap­par­te­ment de la Vieille Ville de Jé­ru­sa­lem où, à en croire les concep­teurs du mu­sée, sa mère l'a mis au monde - alors que le lieu de sa nais­sance a bien plus sou­vent été si­tué au Caire. «En per­met­tant au pu­blic pa­les­ti­nien d'ac­cé­der à la chambre dans la­quelle il fut as­sié­gé du­rant plu­sieurs mois par Is­raël, nous vou­lons mon­trer que Yas­ser Ara­fat vi­vait da­van­tage comme un moine que comme un chef d'état», sou­tient Mo­ham­med Ha­lay­ka, le di­rec­teur du mu­sée. La mé­daille d'or du prix No­bel de la paix, qui lui fut dé­cer­né en même temps qu'à Yitz­hak Ra­bin et Shi­mon Peres, le 14 oc­tobre 1994, pour sa contri­bu­tion à la si­gna­ture des ac­cords d'os­lo, trône en bonne place. Les di­ri­geants de l'au­to­ri­té pa­les­ti­nienne ont dû dé­ployer des tré­sors de pa­tience et de di­plo­ma­tie pour re­mettre la main sur cette re­lique qui était tom­bée entre les mains du mou­ve­ment is­la­miste Ha­mas, du­rant les af­fron­te­ments qui op­po­sèrent les deux fac­tions ri­vales en 2007 dans la bande de Ga­za. «Une grande par­tie des ar­chives de Yas­ser Ara­fat ont mal­heu­reu­se­ment dis­pa­ru lorsque l'au­to­ri­té pa­les­ti­nienne a été chas­sée de ce ter­ri­toire, de même que de nom­breux do­cu­ments ont été dé­truits lors du siège im­po­sé à la Mou­qa­ta'a entre 2001 et 2004», dé­plore Mo­ham­med Ha­lay­ka. Cer­tains ob­jets per­son­nels du «raïs» au­raient été écou­lés sur le mar­ché noir. Le pan­neau consa­cré à sa mort, le 11 novembre 2004 à l'hô­pi­tal Per­cy de Cla­mart, ac­corde une large part aux ac­cu­sa­tions d'as­sas­si­nat for­mu­lées par les prin­ci­paux res­pon­sables pa­les­ti­niens à l'en­contre de l'etat hé­breu. «En 2003, le gou­ver­ne­ment is­raé­lien dé­cide of­fi­ciel­le­ment de se dé­bar­ras­ser de Yas­ser Ara­fat et il y par­vient ap­pa­rem­ment en l'em­poi­son­nant», peut-on lire sous les der­nières pho­tos du «raïs». Pas un mot, en re­vanche, des conclu­sions de la jus­tice fran­çaise, qui au terme d'une longue en­quête sur les cir­cons­tances de sa mort a pro­non­cé un non­lieu. Le ha­lo de mys­tère qui en­toure sa dis­pa­ri­tion a contri­bué à sculp­ter sa lé­gende de hé­ros aux yeux d'un pu­blic pa­les­ti­nien qui, par contraste, juge le pré­sident Mah­moud Ab­bas terne et bien trop do­cile vis-à-vis des Is­raé­liens. L'ex­po­si­tion, em­preinte de nos­tal­gie, re­trace plus lar­ge­ment les temps forts du conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien - de la dé­cla­ra­tion Bal­four si­gnée en novembre 1917 à la se­conde in­ti­fa­da des an­nées 2000, en pas­sant par la pre­mière guerre is­raé­lo-arabe et par la guerre des Six-jours du­rant la­quelle Jé­ru­sa­lem-est et la Cis­jor­da­nie furent conquis par l'ar­mée is­raé­lienne. Les pho­tos du vil­lage de Deir Yas­sin, dont les mai­sons furent dé­truites et la po­pu­la­tion mas­sa­crée par une mi­lice juive le 9 avril 1948, y cô­toient le film tour­né en 1974, à l'oc­ca­sion du dis­cours de Yas­ser Ara­fat à la tri­bune des Na­tions unies. «Yas­ser Ara­fat a écrit les prin­ci­paux cha­pitres d'une marche in­ache­vée vers l'in­dé­pen­dance, ré­sume Nas­ser al Qid­wa, et sa pré­sence manque au­jourd'hui cruel­le­ment aux Pa­les­ti­niens…»

Le portrait de Yas­ser Ara­fat à son mu­sée

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