Nar­cisse au mi­roir trouble

« Les Troubles de Nar­cisse » de Fe­thi Jouou

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Hech­mi KHALLADI

Vient de pa­raitre le pre­mier livre en langue arabe de Fe­thi Jouou, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie de­puis 1982, in­ti­tu­lé « Les Troubles de Nar­cisse », une ap­proche phi­lo­so­phique de la poé­sie de Ja­lal El Mokh, écri­vain et poète tu­ni­sien, au­teur de plus d'une ving­taine de livres dans les deux langues, arabe et fran­çais.

Vient de pa­raitre le pre­mier livre en langue arabe de Fe­thi Jouou, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie de­puis 1982, in­ti­tu­lé « Les Troubles de Nar­cisse », une ap­proche phi­lo­so­phique de la poé­sie de Ja­lal El Mokh, écri­vain et poète tu­ni­sien, au­teur de plus d’une ving­taine de livres dans les deux langues, arabe et fran­çais.

« Le ha­sard fait bien les choses, nous a confié Fe­thi Jouou, c’est en li­sant le der­nier re­cueil de Ja­lal El Mokh « Evan­gile de la Terre » que j’ai dé­cou­vert une poé­sie sin­gu­lière, dif­fé­rente de celles qui s’adressent seule­ment au coeur en ex­pri­mant des sen­ti­ments et des sen­sa­tions ly­riques, pas­sion­nés et en­flam­més, mais plu­tôt une poé­sie en­ga­gée qui donne à pen­ser, à ré­flé­chir, à mé­di­ter… J’ai dé­cou­vert ain­si le rap­port poé­sie-phi­lo­so­phie qui joue un rôle im­por­tant dans la pen­sée de Ja­lal El Mokh… » C’est ain­si que Fe­thi Jouou éprouve le be­soin d’en faire l’ana­lyse d’un bou­quet for­mé de cinq re­cueils poé­tiques écrits ces der­nières an­nées par El Mokh. Cette dé­cou­verte in­cite donc l’au­teur à lire les re­cueils écrits an­té­rieu­re­ment, dans l’ordre chro­no­lo­gique, his­toire de se faire une idée gé­né­rale sur le conte­nu des oeuvres du poète. C’est ain­si que cette étude qui vient de pa­raitre couvre les cinq der­niers re­cueils, se­lon la date de leur pa­ru­tion. Voi­ci les titres des re­cueils qui font l’ob­jet de cette étude phi­lo­so­phique : en pre­mier lieu, « Ka­na ma ka­da ya­koun » (Et fut ce qui faillit ad­ve­nir) pa­ru en en1911, puis, « Li al­la ya­khoud­ha aha­doun ik­li­lek » (Pour que per­sonne n’usurpe ton bou­quet), 2014 ; vient en­suite « Aw­da­tou An­nass Adhal » (Re­tour du texte pro­digue), 2014, sui­vra « Khoudh Al Kas­si­da Bi Kou­wa » (Le poème dans toute la force du terme), 2015 et en­fin « In­jil Al Ardh » (Evan­gile de la Terre) en 2015. Cha­cun de ces cinq re­cueils fait l’ob­jet d’une ana­lyse à part, quoique la poé­sie de Ja­lal El Mokh consti­tue, se­lon l’au­teur de ce livre, une même vi­sion du monde, un même trai­te­ment des ques­tions hu­maines et uni­ver­selles, une même convic­tion du poète quant à l’en­vi­sa­ge­ment de l’ave­nir de l’homme et sur­tout le même sou­ci du poète à heur­ter l’in­di­vi­du dans sa pen­sée, dans sa vie et dans son être, si bien qu’il crée chez lui ce be­soin de tout re­mettre en ques­tion et de se ques­tion­ner sur son de­ve­nir. En trai­tant les poèmes de ces cinq re­cueils, Fe­thi Jouou adopte donc une ap­proche phi­lo­so­phique, met­tant en exergue la di­men­sion hu­maine, uni­ver­selle et exis­ten­tielle de la pen­sée du poète dans ses dif­fé­rents écrits poé­tiques qui, se­lon l’au­teur de ce livre, exigent une lecture ap­pro­fon­die pour y dé­ni­cher les pro­blé­ma­tiques et les ques­tions spi­ri­tuelles qui concernent l’hu­ma­ni­té toute en­tière. L’au­teur re­con­naît d’abord avoir trou­vé le cô­té es­thé­tique et har­mo­nieux dans l’oeuvre poé­tique de Ja­lal El Mokh, ce style noble et puis­sant, ce vo­ca­bu­laire riche et sou­vent peu ac­ces­sible mais bien éla­bo­ré, ain­si que ces images évo­ca­trices sur­pre­nantes, bref tout ce qui fait la beau­té et la mu­si­ca­li­té d’un texte poé­tique. Mais le tra­vail en­tre­pris par notre phi­lo­sophe Fe­thi Jouou consiste es­sen­tiel­le­ment à dé­ga­ger les idées pro­fondes, concrètes ou abs­traites, qui se cachent der­rière cette sen­si­bi­li­té et cette ef­fu­sion poé­tiques. C’est ain­si que la dé­marche sui­vie par Fe­thi Jouou met en évi­dence la por­tée phi­lo­so­phique de cette poé­sie qui puise ses thèmes dans la ci­vi­li­sa­tion hu­maine, de­puis l’an­ti­qui­té jus­qu’aux Temps mo­dernes. En ef­fet, se­lon l’au­teur, Ja­lal El Mokh, ne se sou­cie pas de ses pré­oc­cu­pa­tions in­di­vi­duelles ni de ses sou­cis per­son­nels ; au­tre­ment dit, notre poète ne s’en­ferme pas dans sa tour d’ivoire, comme le font d’autres poètes clas­siques ou contem­po­rains, au contraire, loin de tout nar­cis­sisme, il pro­jette son égo per­son­nel (le moi, le je) sur l’égo uni­ver­sel. Ain­si, les idées pro­po­sées dé­passent le cadre ré­duit de l’in­di­vi­du, de l’es­pace et du temps, car elles concernent l’être hu­main dans l’ab­so­lu, c’est dire qu’il sa­cri­fie l’in­di­vi­du à l’es­pèce. De là vient le sym­bo­lisme de cette poé­sie qui pro­voque chez le lec­teur cette an­goisse phi­lo­so­phique en le met­tant en proie à une foule de ques­tions aus­si bien com­plexes qu’ab­surdes sur l’es­pèce hu­maine. Le livre de Fe­thi Jouou com­prend 168 pages ren­fer­mant cinq par­ties dont cha­cune est des­ti­née à l’une des cinq oeuvres étu­diées. L’au­teur at­tri­bue à chaque par­tie un titre cor­res­pon­dant plus ou moins au conte­nu du re­cueil. Il in­ti­tule la pre­mière par­tie « Les troubles de l’être entre ce qui est et ce qui a failli être », la deuxième par­tie est in­ti­tu­lée : « Dua­li­té de l’exis­tence et du néant à tra­vers l’autre », la troi­sième a comme titre « Le texte : re­tour à la source », quant à la qua­trième, elle porte le titre : « Quand le poème tape for­te­ment » et la der­nière par­tie s’in­ti­tule : « Lecture au­tour du re­cueil Evan­gile de la terre ». Cette pre­mière oeuvre de Fe­thi Jouou nous per­met de voir plus clair l’en­semble des ques­tions philosophiques sou­le­vées dans l’oeuvre poé­tique de Ja­lal El Mokh : un tra­vail or­don­né et bien dé­ve­lop­pé qui nous montre à quel point le langage poé­tique pour­rait conve­nir aux exi­gences de la vé­ri­té phi­lo­so­phique et que, par sa créa­ti­vi­té, le poète pour­rait at­teindre la sa­gesse d’un phi­lo­sophe.

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