Quand l’art rend hom­mage à l’his­toire na­tio­nale

Com­mé­mo­ra­tion du cen­te­naire du syn­di­ca­liste Ah­med Tli­li

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture - Hou­cine TLI­LI

Le mi­nistre de la Cul­ture à Gaf­sa

La vi­site du mi­nistre des Af­faires cultu­relles ef­fec­tuée le 22 oc­tobre der­nier, a sus­ci­té beau­coup d’in­té­rêt de la part des in­tel­lec­tuels et hommes de cul­ture de la ré­gion. Cette vi­site à Gaf­sa a été conco­mi­tante avec un autre évé­ne­ment, ce­lui de la com­mé­mo­ra­tion du cen­te­naire de Ah­med Tli­li, grand pa­triote et syn­di­ca­liste né à El Ksar de Gaf­sa, en 1916 et mort en 1967, à Pa­ris.

Ah­med Tli­li est dé­cé­dé trop jeune, trop tôt pour réa­li­ser son idéal dé­mo­cra­tique dans un pays qui était en­core sous la fé­rule de la dic­ta­ture et de culte de la per­son­na­li­té de Bour­gui­ba.

Il a fal­lu une longue pé­riode pour que la mé­moire d’ah­med Tli­li soit ré­ha­bi­li­tée et res­tau­rée dans sa vé­ri­table en­ver­gure de grand homme de l’his­toire contem­po­raine de notre pays. L’image d’ah­med Tli­li, avant d’être en­fin res­ti­tuée conve­na­ble­ment, connut des ten­ta­tives de dé­ni­gre­ments po­li­ti­ciennes com­mises par des te­nants du ré­gime du pou­voir per­son­nel mais aus­si de l’ex­ploi­ta­tion éhon­tée et scan­da­leuse de la part des proches, de la mé­moire de Ah­med Tli­li, deux phé­no­mènes qui ont cha­hu­té sé­rieu­se­ment l’image de ce grand lea­der. Notre pro­pos n’est pas de re­ve­nir, au­jourd’hui, à l’exa­men de l’ap­port d’ah­med Tli­li, mais d’ap­pré­cier la cé­lé­bra­tion de son cen­te­naire par L’UGTT à Gaf­sa. Il nous semble que per­sonne do­ré­na­vant ne peut amoin­drir l’image d’ah­med Tli­li que ce soit au ni­veau de l’his­toire du mou­ve­ment na­tio­nal ou au ni­veau du syn­di­ca­lisme tu­ni­sien, magh­ré­bin, afri­cain ou mon­dial. Les po­si­tions d’ah­med Tli­li en fa­veur de la dé­mo­cra­tie sont au­jourd’hui, re­la­tées comme des po­si­tions d’avant-garde qui ont an­non­cé et confortent ac­tuel­le­ment les ac­quis dé­mo­cra­tiques at­teints par notre pays. La com­mé­mo­ra­tion du cen­te­naire d’ah­med Tli­li a été cé­lé­brée na­tio­na­le­ment mais sur­tout à Gaf­sa, sa ville na­tale. L’hom­mage qui lui a été ren­du n’est que jus­tice. Il était temps de l’en­tre­prendre.

La cé­ré­mo­nie pré­si­dée par le se­cré­taire gé­né­ral de L’UGTT, à tra­vers un dis­cours fleuve a re­tra­cé les grandes lignes de la vie et de l’oeuvre de ce grand lea­der. Hou­cine Abas­si a mis en exergue les grands ap­ports d’ah­med Tli­li au ni­veau du po­li­tique, comme au ni­veau syn­di­cal sans ré­duire l’oeuvre d’ah­med Tli­li à un seul as­pect de ses luttes, plu­tôt riches et com­plexes.

Un sé­mi­naire scien­ti­fique or­ga­ni­sé par l’union ré­gio­nale de L’UGTT est ve­nu re­haus­ser l’éva­lua­tion his­to­rique, so­ciale des ap­ports d’ah­med Tli­li. Ce sé­mi­naire d’un grand ni­veau était l’oc­ca­sion pour des uni­ver­si­taires et cher­cheurs de mettre en va­leur les grandes réa­li­sa­tions d’ah­med Tli­li.

Des ana­lyses per­ti­nentes sur l’ap­port d’ah­med Tli­li par rap­port aux luttes dé­mo­cra­tiques, au rôle d’ah­med Tli­li dans la lutte de li­bé­ra­tion de la Tu­ni­sie et en Al­gé­rie et à sa concep­tion de l’au­to­no­mie syn­di­cale ont été dé­ve­lop­pées très jus­te­ment.

Tout s’est dé­rou­lé par­fai­te­ment jus­qu’au mo­ment où la cé­lé­bra­tion du cen­te­naire d’ah­med Tli­li a bu­té sur une cé­ré­mo­nie de mé­mo­ra­tion qui a ra­té le coche, sur­tout dans la par­tie com­mé­mo­ra­tive ar­tis­tique.

L’UGTT, les au­to­ri­tés ré­gio­nales ont, dans leur vo­lon­té, de mar­quer phy­si­que­ment l’es­pace de la ville de Gaf­sa, en éri­geant sym­bo­li­que­ment un mo­nu­ment à la mé­moire d’ah­med Tli­li, un mo­nu­ment très dé­va­lo­ri­sant par rap­port à ce grand nom de l’his­toire de la Tu­ni­sie. Le mo­nu­ment, une co­lonne sur­mon­tée d’une gra­vure très mé­diocre de­vant en prin­cipe re­pré­sen­ter le por­trait d’ah­med Tli­li, nous a sem­blé cho­quante pour la qua­li­té du tra­cé de la gra­vure.

L’image pro­duite est une ca­la­mi­té ar­tis­tique. La gra­vure suit une ligne hé­si­tante ignore la lo­gique des clair-obs­cur ne res­ti­tue nul­le­ment le vi­sage d’ah­med Tli­li et consti­tue une sorte de masque, une mas­ca­rade d’art en somme. Il fal­lait peut-être mieux évi­ter de mon­trer cette gra­vure et gar­der les bonnes im­pres­sions

re­te­nues par le dis­cours de Hou­cine Abas­si et les bonnes in­ter­ven­tions du sé­mi­naire.

La réa­li­sa­tion de ce mo­nu­ment dans cette di­men­sion mi­ni­male et cette qua­li­té peu re­lui­sante est une sorte de né­gli­gence en­vers le sym­bole qui est de­ve­nu Ah­med Tli­li, sym­bole qui nous rap­pelle la per­sonne d’ah­med Tli­li et son oeuvre. Les dis­cours sur Ah­med Tli­li sont im­por­tants mais ils ne sont qu’éphé­mères, ce qui dure plus long­temps est l’image concré­ti­sée, ma­té­ria­li­sée dans une sculp­ture ou dans une gra­vure ar­tis­tique. Le mo­nu­ment ar­tis­tique est une trace de l’his­toire. Elle marque l’es­pace de la ville aus­si.

Tout le monde n’est pas cen­sé ap­pré­cier ce­la ain­si. L’art éter­nise les re­pré­sen­ta­tions. Nous au­rions ai­mé que l’union ré­gio­nale de L’UGTT à Gaf­sa donne plus d’im­por­tance au choix de la place et de l’oeuvre qui éter­ni­se­ront la mé­moire d’ah­med Tli­li. Il ne fau­drait pas faire les choses à moi­tié comme ce­la a été fait.

Il nous semble qu’il est en­core temps pour que la grande cen­trale syn­di­cale, qu’est L’UGTT, rec­ti­fie le tir et lance un concours im­pli­quant des sculp­teurs tu­ni­siens pour éla­bo­rer une sculp­ture digne d’ah­med Tli­li et de L’UGTT, aus­si bien à Tu­nis qu’à Gaf­sa.

La Place Ah­med Tli­li

Un jour après l’inau­gu­ra­tion de la Place Ah­med Tli­li dans l’aire des ly­cées, à Gaf­sa et suite à l’ins­tal­la­tion du mo­nu­ment mé­diocre et mi­ni­ma­liste éri­gé en hom­mage à ce lea­der, la place re­çut une pléiade d’ex­po­si­tions mon­tées par la dé­lé­ga­tion ré­gio­nale de la cul­ture pour illus­trer la nou­velle ap­proche des ci­tés de l’art pré­co­ni­sée comme nou­veau pro­jet du mi­nis­tère, pour af­fir­mer la né­ces­saire dé­cen­tra­li­sa­tion cultu­relle en fa­veur des ré­gions, de toutes les ré­gions de notre pays. L’in­ten­tion est gé­né­reuse, cou­ra­geuse.

Tout le monde y sous­crit, sauf les scep­tiques qui re­lèvent que cette ac­tion de créer des ci­tés de l’art, ou que les villes de la Tu­ni­sie, de­viennent des ré­cep­tacles de pro­duc­tion ar­tis­tique et de consom­ma­tion­com­mu­ni­ca­tion de l’art est uto­pique parce que cet art ne pour­ra être qu’éphé­mère, si les condi­tions de créa­tion ne sont pas réunies et si les in­fra­struc­tures du­rables pour sus­ci­ter et ac­cueillir les pro­duc­tions ar­tis­tiques ne sont pas réa­li­sées ré­gio­na­le­ment. Dé­jà, la Ci­té na­tio­nale de la cul­ture n’est pas au point… ou du moins, elle n’est pas prête à dé­mar­rer… In­dé­pen­dam­ment de ces re­marques scep­tiques, nous pen­sons que les en­jeux valent bien d’être ten­tés et être re­le­vés. Op­ti­misme oblige.

La vi­site du 22 oc­tobre 2016 du mi­nistre des Af­faires cultu­relles com­men­ça en pre­mier lieu, par la place Ah­med Tli­li où les stands qui se sont ra­pi­de­ment mon­tés, jaillirent pour re­ce­voir des ex­po­si­tions d’art et d’ar­ti­sa­nat d’el Guet­tar, des pho­tos très in­té­res­santes de Mo­ha­med Aleï­mi de Re­dayef. Une autre ma­ni­fes­ta­tion im­pli­qua une ani­ma­tion d’en­fants « teints » très im­pres­sion­nantes. Evi­dem­ment la vi­site du mi­nistre fut ponc­tuée de mu­sique po­pu­laire de Me­zoued.

L’am­biance était à la fête, mais les fêtes ne durent que le temps de la vi­site du mi­nistre… Il fau­drait beau­coup de temps et d’ef­forts pour que les ma­ni­fes­ta­tions folk­lo­riques se conver­tissent en ani­ma­tion ar­tis­tiques si­gni­fi­ca­tives.

L’autre évé­ne­ment qui a re­te­nu notre at­ten­tion c’était le dia­logue ins­tau­ré par le mi­nistre des Af­faires cultu­relles avec les hommes de cul­ture de la ré­gion de Gaf­sa. Ce dia­logue fut di­thy­ram­bique, presque sur­réa­liste, beau­coup d’in­ter­ven­tions des ac­teurs de théâtre, des opé­ra­teurs cultu­rels quel­que­fois in­té­ri­maires, des ar­tistes en somme ex­priment des re­ven­di­ca­tions cer­tai­ne­ment lé­gi­times. Les poètes, les agents du sec­teur cultu­rel mo­no­po­li­sèrent la pa­role pour dire leur pré­oc­cu­pa­tion de voir l’etat les prendre en charge toute la vie de ces hommes qui ont tant don­né à la cul­ture dans une ré­gion mar­gi­na­li­sée.

D’autres re­ven­di­ca­tions de créa­teurs moins mar­gi­na­li­sés ont ex­pri­mé la né­ces­si­té de trou­ver des moyens pour que leurs voix soient prises en consi­dé­ra­tion et pour que leurs pro­duc­tions mu­si­cales et autres soient en­re­gis­trées et com­mer­cia­li­sées.

Les re­ven­di­ca­tions, très nom­breuses, furent émises et no­tés par les ac­com­pa­gna­teurs du mi­nistre.

Des di­zaines de pro­jets furent re­mis et at­tendent d’être étu­diés. Le mi­nistre a aus­si écou­té des do­léances plus ins­ti­tu­tion­nelles, comme celles de cer­tains Gaf­siens de créer un mu­sée de la pré­his­toire à Gaf­sa. Cette do­léance a été ré­ité­rée à plu­sieurs re­prises comme celle de lan­cer un la­bo­ra­toire de pré­his­toire im­pli­quant des équi­pe­ments tech­no­lo­giques de haut ni­veau comme ceux du C14.

Des ar­tistes contem­po­rains ont éga­le­ment évo­qué la né­ces­si­té de créer un mu­sée ré­gio­nal d’art contem­po­rain à Gaf­sa.

Tous les es­poirs sont per­mis, peut-être pour­rions nous voir se réa­li­ser tant de choses à Gaf­sa. La ques­tion est de sa­voir si les moyens se­ront dis­po­nibles pour ré­pondre à tant de re­ven­di­ca­tions. Le bud­get de la cul­ture pour 2017 pour­ra-t-il en sa­tis­faire quelques unes. Il fau­drait at­tendre pour voir !

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.