In­té­rêt ar­tis­tique ou fi­nan­cier

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture - Hou­cine TLILI

Salon d’art au sym­po­sium d’art

L’éva­lua­tion que nous avons ten­té de réa­li­ser dans ce même jour­nal le 22 sep­tembre 2016 et le 29 sep­tembre concer­nant le sym­po­sium d’el Ma­ken 2 à Gaf­sa, a sus­ci­té beau­coup de ques­tions tant au ni­veau de la na­ture de ce phé­no­mène nou­veau de sym­po­sium de plus en plus fré­quent dans notre pays qu’à ce­lui des condi­tions ma­té­rielles, en­tou­rant la te­nue d’une telle ma­ni­fes­ta­tion. His­to­ri­que­ment, le phé­no­mène est an­cien : « La com­mu­ni­ca­tion ar­tis­tique en Tu­ni­sie connaît de­puis quelques an­nées et sur­tout de­puis la « Ré­vo­lu­tion », des trans­for­ma­tions et des chan­ge­ments ra­di­caux.

Nous avons consta­té que dès le dé­but du 20ème siècle, et suite au dé­ve­lop­pe­ment pen­dant la pé­riode co­lo­niale, de l’or­ga­ni­sa­tion de la vie ar­tis­tique dans le cadre des ex­po­si­tions per­son­nelles et col­lec­tives, le phé­no­mène de mé­dia­tion se pro­dui­sait dans les ga­le­ries pri­vées ou dans les es­paces des as­so­cia­tions so­ciales ou ca­ri­ta­tives, mais aus­si dans le care des sa­lons de Tunis et ce­ci de­puis la fin du 19ème siècle jus­qu’aux an­nées 70. Le salon était le lieu de dia­logue et même de contro­verse et de ren­contre avec un pu­blic d’abord eu­ro­péen, en­suite de plus en plus tu­ni­sien. Avec le dé­ve­lop­pe­ment du mou­ve­ment plas­tique tu­ni­sien, les lieux de com­mu­ni­ca­tion et d’échanges ar­tis­tiques se sont di­ver­si­fiés et se sont mul­ti­pliés. L’on a vu alors, la créa­tion d’es­paces pri­vés d’ex­po­si­tion liés à des groupes d’obé­diences ar­tis­tiques dif­fé­rentes voire même op­po­sées sur le plan es­thé­tique et idéo­lo­gique. C’est ain­si que les ga­le­ries Gor­gi, Ir­tis­sem, At­tas­wir, El Me­di­na, prirent la place de la ga­le­rie Ya­hia, Tur­ki, la ga­le­rie de l’in­for­ma­tion pour en­ca­drer la pro­duc­tion ar­tis­tique à par­tir des an­nées 70, du siècle der­nier. D’autres ga­le­ries plus en­ga­gées ar­tis­ti­que­ment telles que Chiem, ou plus com­mer­ciales comme les ga­le­ries d’el Men­zah ou celles de la ban­lieue Nord, virent le jour vi­vant es­sen­tiel­le­ment de la pro­duc­tion ar­tis­tique per­son­nelle que de la pro­duc­tion col­lec­tive ou de groupe. Il res­tait que la pro­duc­tion ain­si que la com­mu­ni­ca­tion qui s’en suivent étaient ré­fé­ren­ciées es­thé­ti­que­ment et même quel­que­fois con­nais­sant des dif­fé­ren­cia­tions sty­lis­ti­que­ment voire idéo­lo­gi­que­ment.

Les contro­verses entre art fi­gu­ra­tif, réa­liste, abs­trait, sur­réa­liste let­triste, pa­tri­moine qui conti­nuaient à en­fler et abou­tis­saient quel­que­fois à des

po­lé­miques très vi­ru­lentes par exemple entre Né­jib Bel­khod­ja, les peintres du groupe de l’école de Tunis, etc. Ces contro­verses sem­blaient perdre de leur force au fur et à me­sure que les bel­li­gé­rants d’après l’in­dé­pen­dance dis­pa­rais­saient et que de nou­veaux ar­tistes en­va­his­saient la place et que les su­jets de dis­corde s’ame­nui­saient. Les contra­dic­tions chan­geaient de conte­nu voire de di­rec­tion… pu­re­ment for­melle.

C’est alors l’ap­pa­ri­tion de l’art contem­po­rain, de l’art éphé­mère qui n’ont cure de l’ex­pres­sion du­rable, du ta­bleau mais qui s’at­tachent à la réa­li­sa­tion de per­for­mances de plus en plus éphé­mères… et des ins­tal­la­tions. La ga­le­rie clas­sique est alors dé­lais­sée. La « ré­vo­lu­tion » a per­mis à l’art de sor­tir des ga­le­ries et a pro­mu l’art hors mur, avec les graf­fi­tis et autres arts de la rue. La scène ar­tis­tique change d’es­pace de com­mu­ni­ca­tion. Les murs, les ponts, les rues re­çoivent alors les pro­grammes ar­tis­tiques spon­ta­nés de gri­bouilles in­for­mels aux gra­phismes et cal­li­gra­phies géo­mé­triques et cur­sives. Les pro­cé­dés et les tech­niques se mul­ti­plient et rien n’est né­gli­gé. Quel­que­fois ces ma­ni­fes­ta­tions sont ac­com­pa­gnées de danse et de mu­sique. La scène ar­tis­tique pen­dant quelques an­nées (2010 à au­jourd’hui) se re­struc­ture. Quelques ex­pé­riences nou­velles semblent avoir ré­cu­pé­ré toute cette spon­ta­néi­té pour la di­ri­ger vers une ex­ploi­ta­tion plus ma­té­rielle dans le sens fi­nan­cier du terme. C’est l’ap­pa­ri­tion alors des fes­ti­vals d’art plas­tique de Mah­rès mi-che­min entre les ren­contres ar­tis­tiques simples et les sym­po­siums. Ce phé­no­mène, à n’en pas dou­ter, est nou­veau. Il est la ré­sul­tante des fes­ti­vals du Prin­temps des arts d’al Ab­del­liya, du fes­ti­val de Mah­rès, du fes­ti­val (sym­po­sium), de dream-ci­ty

d’art contem­po­rain des sym­po­siums de Si­lia­na, des ren­contres de Ham­ma­met, et du sym­po­sium d’el Ma­ken, dans ses deux ver­sions (2015-2016). Le sym­po­sium tel qu’il se dé­ve­loppe au­jourd’hui en Tu­ni­sie est un phé­no­mène nou­veau. Il est ba­sé sur la ren­contre de plu­sieurs élé­ments tant fi­nan­cier que de com­mu­ni­ca­tion de type nou­veau (face-book). A ce titre, il est ra­re­ment ar­tis­tique dans le sens de ren­contre de dé­marches ar­tis­tiques ou es­thé­tique com­munes. Le pro­blème de ten­dance ou de re­grou­pe­ment de ten­dances ne se pose pas pour les sym­po­siums. Les mêmes ar­tistes, in­dé­pen­dam­ment de leur tech­nique, genre… se ren­contrent tous les ans un peu par­tout en Mé­di­ter­ra­née à la même époque.

L’in­té­rêt de la ren­contre n’est donc pas d’ordre théo­rique ou pra­tique. Il est uni­que­ment de ren­contre for­melle… Mais, il semble que les or­ga­ni­sa­teurs, les pro­mo­teurs pour­suivent d’autres buts. Il sem­ble­rait que les mo­ti­va­tions de ces ren­contres ou du moins, de ceux qui les or­ga­nisent sont de type moins dés­in­té­res­sé. Le sym­po­sium sol­li­cite d’abord des ap­puis fi­nan­ciers. Il sol­li­cite des spon­sors pour cou­vrir les frais de ren­contres (sé­jour, ma­té­riels de réa­li­sa­tion, frais de trans­port… jus­ti­fient ces de­mandes de fi­nan­ce­ment des ren­contres). Cer­tains spon­sors ne pro­posent que des paye­ments in­di­rects de fac­ture, d’autres versent des chèques ou des sommes son­nantes et tré­bu­chantes. Très sou­vent, l’opé­ra­tion qui ac­com­pagne l’or­ga­ni­sa­tion du sym­po­sium se ré­duit à être une opé­ra­tion fi­nan­cière beau­coup plus qu’une ren­contre d’ordre ar­tis­tique ou de ren­contres per­son­nelles. Nous avons dit dans le jour­nal « Le Temps » du 28 sep­tembre 2016, dans un ar­ticle in­ti­tu­lé « Les ques­tions qui dé­rangent » que « cer­tains pensent

même que le pro­blème cen­tral d’el Ma­ken ne ré­side pas dans la né­ces­si­té de dé­cen­tra­li­ser l’art en Tu­ni­sie… ou dans le monde mais de faire d’el Ma­ken une ma­chine fi­nan­cière qui uti­lise les moyens éta­tiques et pri­vés au pro­fit des pri­vés… au pro­fit de ces deux pro­mo­teurs… sans Mah­moud Chal­bi.

Les chiffres du spon­so­ring et les dif­fé­rentes do­na­tions ef­fec­tuées au pro­fit d’el Ma­ken ont été com­mu­ni­qués par les spon­sors eux-mêmes. La com­pa­gnie de phos­phate de Gaf­sa a of­fert 25.000 DT, alors que la res­pon­sable d’el Ma­ken a de­man­dé 60.000 DT. La dé­lé­ga­tion ré­gio­nale de la culture a cou­vert les frais de sé­jour de tous les par­ti­ci­pants ain­si que les ma­té­riaux (pein­ture, etc). L’as­so­cia­tion par­te­naire a of­fert le bois, la pierre pour la sculp­ture. L’uni­ver­si­té de Gaf­sa a of­fert pen­dant 10 jours, deux bus. Le mi­nistre du Tou­risme a mis à la dis­po­si­tion d’el Ma­ken un grand bus re­liant Tunis-gaf­sa-tunis. L’UIB, Ver­mag n’ont pas com­mu­ni­qué le chiffre de leur spon­so­ring. Ils sont cer­tai­ne­ment éle­vés ! El Ma­ken a, en outre, gar­dé toutes les oeuvres pro­duites lors du spon­so­ring pen­dant dix jours. Ce tré­sor de guerre de Gaf­sa, s’ajoute à ce­lui de Si­di Dh­rif, dont les ventes se sont éle­vées à au moins 30.000 DT, se­lon un té­moi­gnage sé­rieux. D’autres parlent de 50.000. Nous pen­chons pour 30.000 DT. Certes, les sym­po­siums sont d’un grand ap­port sur­tout lorsque les ob­jec­tifs qu’ils se sont as­si­gnés sont nobles et quand la dé­cen­tra­li­sa­tion, les ren­contres hu­maines, sont réel­le­ment at­teintes, que les moyens uti­li­sés sont trans­pa­rents et ne servent pas à rem­plir les poches de cer­tains. Nous ne culpa­bi­li­sons per­sonne. Nous te­nons seule­ment à faire ap­pa­raître la vé­ri­té… rien que la vé­ri­té !

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