«La poé­sie est la forme su­prême de la créa­tion»

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture - Fai­za MES­SAOU­DI

En­tre­tien avec Nei­la Ghar­bi, jour­na­liste et écri­vaine

La poé­sie contem­po­raine se ca­rac­té­rise par une di­ver­si­té de styles d’écri­ture, d’ap­proches es­thé­tiques et de vi­sions poé­tiques. Des poètes qui ré­cusent les mé­ta­phores et les ex­pres­sions ima­gées ; ils pré­fèrent un rap­port di­rect avec le réel et le quo­ti­dien. D’autres s’at­tachent en­core à une forme d’ex­pres­si­vi­té fi­gu­rée, à l’im­pres­sion­nisme et aux trans­cen­dances du réel par le tru­che­ment des per­cep­tions et des sen­sa­tions sub­jec­tives. Les ex­pé­riences poé­tiques sont si di­ver­si­fiées que ce­la rend la poé­sie in­dé­fi­nis­sable, on parle même d’une crise d’iden­ti­té.

Dans la lit­té­ra­ture tu­ni­sienne, la poé­sie fran­co­phone tâ­tonne en­core, elle tente de se frayer un che­min. Les ex­pé­riences ne sont pas nom­breuses, ce­pen­dant cer­taines sont dignes de re­con­nais­sance. «A Fleur de mots », »Ce que la mer m’a dit » et « Le bal des déses­pé­rés » sont trois re­cueils de Nei­la Ghar­bi, à tra­vers les­quels, la poé­tesse nous ré­vèle sa ma­nière de conce­voir le vers et d’édi­fier le poème. Sa poé­sie s’ins­crit dans une cer­taine forme de ly­risme mo­derne qui s’af­fiche dans une écri­ture conden­sée et une ca­dence raf­fi­née. Outre que poé­tesse, Nei­la Ghar­bi est es­thète de ci­né­ma, ar­tiste plas­ti­cienne, cri­tique d’art, jour­na­liste. Ses vo­ca­tions mul­tiples sont des brèches sur l’uni­vers de l’art qui en­ri­chissent sans doute son ex­pé­rience poé­tique et sa vi­sion es­thé­tique. Le Temps : Vous êtes au­teure de trois re­cueils de poé­sie es­pa­cés dans le temps. Peut-on par­ler d’une évo­lu­tion poé­tique, d’un cer­tain par­cours es­thé­tique sui­vi dif­fé­rem­ment d’un re­cueil à l’autre.

Nei­la Ghar­bi : Les trois re­cueils de poé­sie ont été écrits dans l’ur­gence. L’ur­gence de li­bé­rer une pa­role prise en otage par le pou­voir répressif de la dic­ta­ture po­li­tique mais aus­si mé­dia­tique et cultu­relle. Au su­jet du pre­mier re­cueil « A fleur de mots », j’ai eu très vite une conscience du monde nour­rie par une ex­pé­rience et sur­tout une ma­tu­ra­tion. J’ai re­fu­sé le ter­rible des­sé­che­ment im­po­sé par la dic­ta­ture. J’ai donc consi­dé­ré qu’il fal­lait que je m’ex­prime au­tre­ment que par la plume de la jour­na­liste que je suis. J’avais une vi­sion du monde, je l’ai d’ailleurs en­core, qu’il me fal­lait im­pé­ra­ti­ve­ment par­ta­ger avec un quel­conque lec­teur. Je vou­lais me dé­bar­ras­ser d’une vi­sion of­fi­cielle qui étouf­fait l’ex­pres­sion libre. Libre de toute contrainte qu’elle soit lexi­cale, gram­ma­ti­cale ou même de ponc­tua­tion. Je me suis en­tiè­re­ment lâ­chée dans cette mer vaste et pro­fonde qu’est la poé­sie. J’ai même cher­ché à for­mu­ler mes idées dans une forme d’écrit post­mo­derne qu’on ap­pelle la poé­sie ato­mique. L’écri­ture au­to­ma­tique s’est im­po­sée à moi comme un pro­ces­sus de créa­tion in­alié­nable.

C’est ce­la le par­cours es­thé­tique que j’ai adop­té qui s’est éri­gé de lui-même en un style du­quel je ne me suis pas dé­par­tie pour les trois re­cueils que j’ai réa­li­sés. Dans votre re­cueil « A fleur de mots » vous vous ré­vé­lez en tant que poé­tesse. Vous évo­quez l’acte de l’écri­ture, les com­po­santes d’un texte, les ins­tru­ments... Par­lez-nous de l’ac­cou­che­ment d’un poème. Je ne par­le­rai pas d’un ac­cou­che­ment mais de construc­tion. Je dé­cide moi-même de l’acte d’écri­ture et je n’at­tends pas que l’ins­pi­ra­tion me vienne pour com­men­cer à écrire. Le poème nait de mon dé­sir de m’ex­pri­mer sur un uni­vers pré­cis. Une fois le pre­mier mot im­pri­mé sur la feuille blanche, je construis le reste au­tour de ce pre­mier mot. Ce­la de­vient comme un jeu, un puzzle à mettre en place.

Un jeu lu­dique qui m’amuse beau­coup et dans le­quel je trouve énor­mé­ment de plai­sir même si der­rière, il y a une souf­france, une mé­lan­co­lie, un cha­grin in­ex­pli­cable. Vous com­po­sez des poèmes très conden­sés. Est-ce un choix es­thé­tique? Comme je l’ai ex­pli­qué plus haut, ce genre de poème s’ap­pa­rente à l’haï­ku ja­po­nais où l’idée est for­mu­lée, par­fois, dans une seule phrase. C’est un genre qui ne sup­porte pas de ba­var­dage. Chaque mot compte et est es­sen­tiel. Ce­la part sou­vent aus­si d’une image, d’un sou­ve­nir. On per­çoit un sen­ti­ment d’in­di­gna­tion, d’in­sa­tis­fac­tion, de ré­volte… Ex­pli­quez-nous ce ma­laise, ce mal d’exis­tence.

Je di­rais plu­tôt une co­lère contre un monde qui met en va­leur les fu­ti­li­tés et la mé­dio­cri­té dans son en­semble. Pour moi, la poé­sie ex­plore l’environnement, la na­ture, les ob­jets, les per­son­nages, tout ce qui touche à la vie. Elle glo­ri­fie, à la fois par son ex­trême pré­ci­sion et sa con­ci­sion, par la dis­tance qu’elle tient par rap­port aux émo­tions, la réa­li­té. La fic­tion est qua­si-ab­sente. Néan­moins, cette der­nière éta­blit dans l’écri­ture une lo­gique in­terne au sein des évé­ne­ments per­çus du monde. C’est comme au ci­né­ma une sorte de mon­tage d’ob­jets cap­tés dans la réa­li­té. La fic­tion, ici, joue à re­cons­truire le monde au­tre­ment dit la vie. C’est pour moi la pou­pée de mes jeux d’en­fant que je dé­monte pour la re­mon­ter à ma fa­çon.

Est-il vrai que l’écri­ture est un acte de li­bé­ra­tion ?

L’écri­ture est tout d’abord une aven­ture pal­pi­tante. Je ne sais pas exac­te­ment où elle va me me­ner, d’ailleurs, il n’est pas im­por­tant d’en connaitre l’is­sue. Tout l’in­té­rêt est dans le pro­ces­sus de créa­tion. J’aime voir naitre et évo­luer une ma­tière in­forme. J’ai tou­jours ter­mi­né un livre de ma­nière ab­so­lu­ment ar­bi­traire lorsque je sens que je n’ai plus rien à ajou­ter. Que re­pré­sente la Poé­sie pour vous sa­chant que vous pos­sé­dez d’autres moyens d’ex­pres­sion tels que l’art plas­tique, la cri­tique, l’écri­ture jour­na­lis­tique ?

J’ai eu en­vie de mul­ti­plier les modes d’ex­pres­sion et prendre des che­mins nou­veaux et in­con­nus. Au su­jet de la pein­ture, j’éprouve de­puis l’en­fance une at­trac­tion très forte en­vers les cou­leurs et les formes qui donnent nais­sance à un uni­vers in­ven­té ou mé­ta­mor­pho­sé même si les su­jets trai­tés s’ins­pirent for­te­ment de la réa­li­té. La cri­tique aus­si est une ré­in­ven­tion ou une re­for­mu­la­tion de l’oeuvre écrite, peinte ou mise en scène par l’au­teur. La cri­tique ré­vèle ce que l’au­teur dis­si­mule der­rière les mots, les images ou les cou­leurs. La poé­sie est la forme su­prême de la créa­tion. Elle est la quin­tes­sence de la créa­tion. Elle ne sup­porte pas le ba­var­dage, les ajouts et la re­don­dance. Chaque mot compte et ex­prime quelque chose de pré­cis. Nom­breux l’as­so­cient à la di­va­ga­tion. Ce qui est com­plè­te­ment faux. Elle est plu­tôt er­rance et non fan­tas­ma­go­rie.

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