5 me­sures ur­gentes pour en­rayer la mon­tée de l’ex­trême-droite

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Les son­deurs nous an­non­çaient bien de­puis quelques se­maines que l’avance sup­po­sée d’hilla­ry Clin­ton res­tait dans la marge d’er­reur. Le ré­sul­tat in­verse n’en consti­tue pas moins un évé­ne­ment si­dé­rant.

Une dif­fé­rence cultu­relle im­por­tante sé­pare les États du nord-est et de l’ouest, de ceux du centre des États-unis. Dans les pre­miers s’est main­te­nue une «culture» as­sez proche de la nôtre, no­tam­ment au­tour des grandes uni­ver­si­tés, des grands centres de re­cherche, puis de la Si­li­con Val­ley, de l’in­dus­trie aé­ro­nau­tique à Seat­tle, entre autres.

La fo­rêt qui se cache der­rière l’arbre du faible taux de chô­mage

Là, osons le dire, se trouvent «nos» Amé­ri­cains, ceux que connaissent et com­prennent nos di­ri­geants po­li­tiques et gens des mé­dias, tous fa­vo­rables à Hilla­ry Clin­ton. Au­cun rap­port avec la «culture» des États du centre, y com­pris ceux de la si­dé­rur­gie et de l’au­to­mo­bile au nord, par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés par la mon­dia­li­sa­tion. Si les son­deurs se sont si lour­de­ment trom­pés, c’est parce que ce vote a ré­vé­lé un mou­ve­ment po­li­tique de ca­rac­tère tec­to­nique, im­pré­vi­sible, dans les sta­tis­tiques éco­no­miques ré­centes. Nombre de ci­toyens amé­ri­cains ont été at­teints, dans leur vie quo­ti­dienne, par les ef­fets de la mon­dia­li­sa­tion et des dé­lo­ca­li­sa­tions, mais le taux de chô­mage bas (4,9%) masque un re­trait de très nom­breux sa­la­riés de la po­pu­la­tion ac­tive : le vraie taux de chô­mage, si l’on tient compte de ces re­traits, se­rait plus proche de 10%.

De guerre lasse, faute d’em­ploi à sa­laire et condi­tions dé­centes, se­lon leurs cri­tères, de nom­breux amé­ri­cains d’âge ac­tif se sont re­ti­rés du mar­ché du tra­vail. D’autres per­sonnes ont dû ac­cep­ter des jobs à bas sa­laires, par exemple dans les res­tau­rants ou ser­vices di­vers à la per­sonne.

D’autres en­core sont contraints d’al­ler tra­vailler loin de leur fa­mille pour ga­ran­tir leur re­ve­nu. Ces mil­lions de gens sont pro­fon­dé­ment frus­trés, im­putent leur si­tua­tion à l’in­ca­pa­ci­té des di­ri­geants po­li­tiques, dé­mo­crates et ré­pu­bli­cains confon­dus. À leurs yeux, même si c’est aber­rant parce que c’est un riche hé­ri­tier, et que la baisse des im­pôts qu’il an­nonce va en­ri­chir les riches, Trump in­carne le rêve amé­ri­cain : il est «dans le bu­si­ness», il a gros­si sa for­tune, mal­gré deux faillites, il va faire gros­sir l’éco­no­mie amé­ri­caine comme sa for­tune.

De plus, ils se sont lais­sés per­sua­der, peu à peu, que les im­mi­grés la­ti­nos, qui ont ac­cep­tés ces pe­tits jobs, les avaient évin­cés.

Ac­ti­va­tion des ré­flexes de haine

Il a suf­fi à Do­nald Trump d’ac­tion­ner ces ré­flexes de «re­fus de l’autre» pour en­gran­ger des voix. Ajou­tons-y des com­por­te­ments de «conquête de l’ouest», l’in­car­na­tion, au fond, des hé­ros de «Dal­las» et son uni­vers im­pi­toyable. Un brin de dé­ma­go­gie an­ti-avor­te­ment, des clins d’yeux aux évan­gé­liques, ce mé­lange très mé­dia­ti­sé a suf­fi.

Car, en sens in­verse, les mi­no­ri­tés sur les­quelles comp­tait Hilla­ry Clin­ton se sont trop fai­ble­ment mo­bi­li­sées. Le taux de par­ti­ci­pa­tion a été de 54,2%, in­fé­rieur à ceux de 2008 (57,1%) et 2012 (55%) pour Oba­ma. Hilla­ry Clin­ton n’a sans doute pas convain­cu tous ceux qui avaient vo­té San­ders à la pri­maire, no­tam­ment les jeunes.

Un aver­tis­se­ment vi­ru­lent pour l’eu­rope

Mais pour nous, Fran­çais, et nous tous, Eu­ro­péens, cette élec­tion amé­ri­caine sonne comme un der­nier aver­tis­se­ment. En France, le Front na­tio­nal, dont le pro­gramme éco­no­mique est tout aus­si dé­ma­go­gique, trouve prin­ci­pa­le­ment ses voix dans le nord, l’est, ain­si que le sud.

Dans le nord et l’est, la mon­dia­li­sa­tion a fait dis­pa­raître le tex­tile, les mines, la si­dé­rur­gie et tous leurs sous-trai­tants. Et au­cun de nos gou­ver­ne­ments de­puis les an­nées 80 n’est par­ve­nu à sus­ci­ter des em­plois de sub­sti­tu­tion, si­non, comme aux États-unis des em­plois de ser­vice à bas sa­laire. Même frus­tra­tion !

Dans le sud, Paca et Lan­gue­doc-rous­sillon, la si­tua­tion est ana­logue à celle de la Flo­ride. Les «la­ti­nos» de na­tio­na­li­té amé­ri­caine y ont vo­té mas­si­ve­ment Clin­ton, mais les re­trai­tés, bien heu­reux ce­pen­dant que ces la­ti­nos oc­cupent «leurs» em­plois de ser­vice, ont vo­té plus mas­si­ve­ment en­core, contre eux, pour Trump. Chez nous, les pieds noirs avaient ame­né avec eux, il y a 50 ans, des ou­vriers agri­coles qui ont fait souche. Le Front na­tio­nal a su ai­gui­ser contre leurs en­fants la co­lère des des­cen­dants de ces pieds noirs, des ex-vi­ti­cul­teurs vic­times de la re­struc­tu­ra­tion de la vigne, des ex-ou­vriers des in­dus­tries dis­pa­rues contre ces po­pu­la­tions magh­ré­bines. En Grande-bre­tagne, le vote ré­cent en fa­veur du Brexit a par­ti­ci­pé du même ré­flexe col­lec­tif de co­lère contre les «po­li­tiques» qui ont aban­don­né les in­dus­tries du centre et du nord, et lais­sé ve­nir en Grande-bre­tagne des tra­vailleurs des pays de l’est. Il ne se­rait pas éton­nant que le UKIP fasse une so­lide per­cée aux pro­chaines lé­gis­la­tives. Même ex­pres­sions po­pu­laire de xé­no­pho­bie aus­si to­ta­le­ment in­at­ten­dues, dans un pays qu’on croyait le plus to­lé­rant d’eu­rope.

Ren­for­cer L’UE contre les dé­ma­gogues

Nos di­ri­geants veulent-ils vrai­ment évi­ter que se pour­suive la mon­tée de ces par­tis d’ex­trême-droite ? Veulent-ils vrai­ment évi­ter la dis­lo­ca­tion de l’union eu­ro­péenne, et la fin de cette en­tre­prise ex­cep­tion­nelle ini­tiée en 1956, et es­sen­tielle à notre ave­nir ? Si c’est le cas, c’est jus­te­ment de­puis l’eu­rope qu’il faut ar­rê­ter ce dan­ge­reux pro­cès. Ren­for­cer et ac­ti­ver l’union est la meilleure arme contre toutes les dé­ma­go­gies. Comment ? En re­don­nant d’ur­gence des rai­sons très per­cep­tibles de croire en l’ef­fi­ca­ci­té de l’union eu­ro­péenne, donc des gou­ver­ne­ments qui en com­posent le di­rec­toire. Nos di­ri­geants, no­tam­ment Fran­çois Hol­lande et An­ge­la Mer­kel, même si elle n’est pas im­mé­dia­te­ment me­na­cée par un raz de ma­rée de son ex­trême droite, doivent donc s’em­pres­ser, au-de­là des échéances élec­to­rales des uns et des autres, d’an­non­cer aux peuples eu­ro­péens, dès main­te­nant, des me­sures cré­dibles du genre de celles lis­tées ci-des­sous.

Ac­ti­va­tion ra­pide et im­por­tante de l’union

- An­non­cer que l’union eu­ro­péenne, dé­bar­ras­sée d’une Grande-bre­tagne qui a été le prin­ci­pal mo­teur d’une adhé­sion bien trop ra­pide et pleine au libre-échange, va éri­ger dé­sor­mais quelques bar­rières de pro­tec­tion com­mer­ciale aux fron­tières de l’union et fixer un ca­len­drier pré­cis de rap­pro­che­ment des coûts sa­la­riaux au sein des 27. - Si­gner avec di­vers pays, comme An­ge­la Mer­kel l’a fait avec la Tur­quie, et qu’elle pro­pose de ré­pli­quer, des ac­cords de ré­ten­tion des ré­fu­giés, dans l’at­tente de leur re­tour dans leur pays d’ori­gine, afin de blo­quer vrai­ment toutes les ar­ri­vées de ré­fu­giés. - Lan­cer un très grand plan de construc­tion de 500-700 mil­liards d’eu­ros d’in­fra­struc­tures dans toute l’eu­rope, à par­tir d’un en­det­te­ment de l’union, à la place du plan Jun­ker de 300 mil­liards dont per­sonne ne res­sent l’ef­fet «mul­ti­pli­ca­teur» en rai­son de sa trop grande dé­pen­dance à des dé­ci­sions pri­vées d’in­ves­tir. - An­non­cer une am­pu­ta­tion de 20% (plus pour la Grèce et l’ita­lie, en rai­son de leur charges de ré­fu­giés et, pour l’ita­lie, en rai­son des si­nistres qu’elle vient de su­bir) des dettes qu’ont les États de la zone eu­ro vis-à-vis des banques et as­su­rances des autres pays de cette zone, la BCE au­to­ri­sant les banques et as­su­rances sous son contrôle à éta­ler sur 10 ans les pro­vi­sions correspondantes. Ce­la ren­dra un peu de marge bud­gé­taire aux dif­fé­rents États. - Mettre en oeuvre, comme pro­po­sé ré­cem­ment, sous le terme de «mon­naie par hé­li­co­ptère» un cré­dit di­rect de la BCE sur les comptes ban­caires de tous les ci­toyens des pays de la zone eu­ro qui sont sous le taux de pau­vre­té. Cette somme, tran­si­tant par les banques, sans qu’elles aient pou­voir d’en dé­ci­der l’oc­troi, de­vrait être dé­pen­sé sous six mois un an, à peine de de­ve­nir un cré­dit por­tant in­té­rêt.

Mais pour que l’eu­rope adopte de telles me­sures, il faut que leurs di­ri­geants ac­tuels se montrent main­te­nant – pas le temps d’at­tendre mai 2017 – vo­lon­taires et au­da­cieux. Le se­ront-ils ? Si­non, il n’est donc pas du tout im­pos­sible qu’un ou plu­sieurs pays se «trum­pisent» à leur tour, avec des consé­quences im­pré­vi­sibles, mais cer­tai­ne­ment pas po­si­tives

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