Une crise so­cio-éco­no­mique, dou­blée d'une crise d'éthique

Le Temps (Tunisia) - - Proximite - Sal­ma BOURAOUI

La se­maine a été très ten­due cô­té po­li­tique na­tio­nale : alors qu’à l’as­sem­blée des re­pré­sen­tants du peuple (ARP) on s’at­tend à en­ta­mer la dis­cus­sion du très contro­ver­sé pro­jet de loi des Fi­nances de 2017, le non-lieu pro­non­cé dans l’af­faire de l’as­sas­si­nat du mar­tyr Lot­fi Na­guedh est ve­nu en­ve­ni­mer da­van­tage la si­tua­tion.

Ce ver­dict a en ef­fet re­lan­cé le dé­bat sur la fra­gi­li­té des al­liances pos­té­lec­to­rales et sur la cré­di­bi­li­té du sou­tien par­ti­san et po­li­tique dont dis­pose le gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale. Ré­pon­dant au com­mu­ni­qué du mou­ve­ment de Ni­daa Tounes, En­nahd­ha a rap­pe­lé que les sus­pects, dans la même af­faire, ont été ar­rê­tés au temps de la Troï­ka et ac­quit­té sous le règne de Ni­daa Tounes et de Bé­ji Caïd Es­seb­si. Aler­tant sur la dé­li­ca­tesse de la si­tua­tion, le mou­ve­ment a ap­pe­lé tous les concer­nés à ne pas ins­tru­men­ta­li­ser l’af­faire et son ver­dict à des fins po­li­tiques qui me­na­ce­raient l’uni­té des Tu­ni­siens. En­nahd­ha a as­su­ré n’avoir au­cune re­la­tion avec les Ligues de pro­tec­tion de la ré­vo­lu­tion (LPR) dis­soutes et a in­sis­té sur l’im­por­tance de la fo­ca­li­sa­tion sur le consen­sus po­li­tique qui se­rait la seule ga­ran­tie pour la sta­bi­li­té po­li­tique du pays.

Bien qu’ils aient ten­té de pu­blier un texte se­rein ap­pe­lant à l’uni­té, les di­ri­geants d’en­nahd­ha n’ont vi­si­ble­ment pas réus­si à s’em­pê­cher de pro­vo­quer leurs al­liés en leur rap­pe­lant que l’ac­quit­te­ment a eu lieu sous leur règne. Ce com­mu­ni­qué ne peut qu’em­pi­rer la gêne chez Ni­daa Tounes qui com­mence à payer le prix fort de ce non-lieu. Après une dé­mis­sion col­lec­tive – celle des jeunes de Sousse – Ni­daa Tounes vient de perdre une fi­gure de ses di­ri­geants et dé­pu­tés : Ab­de­la­ziz Kot­ti a en ef­fet pré­sen­té sa dé­mis­sion du bloc par­le­men­taire. In­ter­ve­nant sur les ondes de Mo­saïque FM, le dé­pu­té a confes­sé que le ver­dict de l’af­faire Na­guedh l’a en­cou­ra­gé à prendre cette dé­ci­sion. Pour lui, Ni­daa Tounes avait com­plè­te­ment dé­lais­sé l’af­faire ce qui a contri­bué au ré­sul­tat. Pour Kot­ti le com­mu­ni­qué du mou­ve­ment, plus pré­ci­sé­ment la par­tie dans la­quelle le Ni­daa a an­non­cé qu’il al­lait ré­exa­mi­ner ses al­liances po­li­tiques, est signe d’une ir­res­pon­sa­bi­li­té et d’une in­dif­fé­rence vis-à-vis des in­té­rêts su­prêmes du pays. Après ces com­mu­ni­qués et ces dé­mis­sions, l’en­jeu de Ni­daa Tounes de­vient plus com­pli­qué ; le mou­ve­ment doit s’at­tendre, si ja­mais il re­cu­lait de­vant cet ul­ti­ma­tum de re­voir les al­liances, à plus de ré­volte et de dé­mis­sions, et à une mise en dan­ger de toute l’équipe gou­ver­ne­men­tale si ja­mais il dé­ci­dait d’al­ler jus­qu’au bout de ses me­naces en rap­port avec En­nahd­ha. Le mou­ve­ment is­la­miste pour­rait fa­ci­le­ment ac­cep­ter et consom­mer la rup­ture pour blo­quer, par la suite, tous les tra­vaux du gou­ver­ne­ment de Yous­sef Cha­hed.

S’il n’y avait que les pré­mices d’une éven­tuelle crise po­li­tique, la si­tua­tion au­rait peut-être pu être moins alar­mante. Mais les don­nées sont plus lourdes que ce­la et la cir­cons­tance était dé­jà bien as­sez ten­due avant qu’elle n’em­pire avec l’af­faire Na­guedh. Avant le po­li­tique, on avait dé­jà beau­coup de mal à gé­rer le vo­let éco­no­mique et so­cial après le dé­pôt du pro­jet de la loi des Fi­nances de 2017 par le gou­ver­ne­ment à L’ARP. Après des se­maines de dis­cus­sions au ni­veau des Com­mis­sions par­le­men­taires, la plé­nière dé­bu­te­ra au­jourd’hui dans une am­biance de ré­volte et d’in­sa­tis­fac­tion sans pré­cé­dent. Si le gou­ver­ne­ment semble avoir cé­der sur quelques ré­formes fis­cales qui concernent les mé­tiers li­bé­raux – an­nu­la­tion du timbre fis­cal et une exo­né­ra­tion pour les nou­veaux mé­de­cins et avo­cats pen­dant trois an­nées – il conti­nue son bras de fer avec l’union gé­né­rale tu­ni­sienne du tra­vail (UGTT) en ce qui concerne le re­port des aug­men­ta­tions sa­la­riales. Dans un pre­mier temps, le gou­ver­ne­ment avait même re­fu­sé de com­mu­ni­quer les dé­tails de ses né­go­cia­tions avec le FMI à la cen­trale syn­di­cale qui a fi­ni par avoir les dé­tails par elle-même à en croire son se­cré­taire-gé­né­ral, Hou­cine Abas­si. Abas­si avait as­su­ré, en dé­but de se­maine, que le FMI n’a rien à voir avec le re­port des aug­men­ta­tions sa­la­riales et ce con­trai­re­ment à ce qu’ont avan­cé les of­fi­ciels. De son cô­té, se­cré­taire-gé­né­ral ad­joint de L’UGTT, Sa­mir Chef­fi, a ex­pli­qué que ses col­lègues et lui-même ne peuvent pas se per­mettre de gé­rer à leur guise des biens qui ne leur ap­par­tiennent pas (com­prendre ici les sa­laires des adhé­rents du syn­di­cat). A l’is­sue d’une ren­contre entre les deux par­ties concer­nées, la cen­trale syn­di­cale a re­je­té une nou­velle pro­po­si­tion du gou­ver­ne­ment qui se ré­sume en un re­port de neuf mois, au lieu de douze, des mêmes aug­men­ta­tions. Com­men­tant ce fait, le porte-pa­role de L’UGTT, Sa­mi Tah­ri, a as­su­ré que la cen­trale ira jus­qu’à ap­pe­ler à une grève gé­né­rale si ja­mais le gou­ver­ne­ment n’ho­no­rait pas les en­ga­ge­ments an­té­rieurs. Une double pro­blé­ma­tique se pose pour cette si­tua­tion : d’un cô­té, le gou­ver­ne­ment cède aux pres­sions des mé­tiers li­bé­raux, de l’autre, il campe sur ses po­si­tions par rap­port aux ou­vriers et aux fonc­tion­naires, ce qui peut ame­ner à un sen­ti­ment d’in­jus­tice. Tou­te­fois, il sem­ble­rait que le gou­ver­ne­ment n’ait pas vrai­ment le choix sur cette ques­tion puis­qu’il nous laisse com­prendre qu’il risque de ne pas trou­ver les res­sources suf­fi­santes pour ho­no­rer les en­ga­ge­ments an­té­rieurs re­la­tifs aux aug­men­ta­tions sa­la­riales du sec­teur pu­blic. Cette si­tua­tion laisse tout le monde per­plexe et re­met en ques­tion la conti­nui­té même de l’etat qui, nor­ma­le­ment, se tra­duit dans le res­pect de toutes les conven­tions et de tous les ac­cords. Au-de­là de tous les cli­vages po­li­tiques et de toutes les im­passes d’ordre so­cio-éco­no­mique, la Tu­ni­sie baigne, es­sen­tiel­le­ment, dans une crise d’éthique qui est à l’ori­gine de tous les maux du pays : des po­li­tiques in­ca­pables, adeptes du triple dis­cours, des com­mis de l’etat dans un état de fuite en avant sans fin et des dé­ma­gogues cher­chant, par tous les moyens, à at­ti­rer l’at­ten­tion du peuple sur de faux dé­bats…

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