Qui rêve en­core de «dé­mo­cra­tie» ?

Le Temps (Tunisia) - - Proximite - K.G Par Kha­led Guez­mir

Le ju­ge­ment de « non lieu » dans l’af­faire de l’as­sas­si­nat du lea­der de Ni­da Tou­nès à Ta­taouine, feu Lot­fi Na­guedh, nous met face à plu­sieurs in­ter­fé­rences qui risquent de nous ac­com­pa­gner bien long­temps au cours de ce pre­mier quart de siècle, le 21ème ! D’abord la ré­sur­gence de la ques­tion iden­ti­taire qui di­vise notre peuple du fait de l’at­ta­che­ment des uns à un sys­tème so­cial et po­li­tique amar­ré à la mo­der­ni­sa­tion qui ne peut être conçue en de­hors d’une sé­cu­la­ri­sa­tion et de la ra­tio­na­li­sa­tion de la re­li­gion, à la li­mite de la laï­ci­té et l’at­ta­che­ment des autres à l’is­la­misme po­li­tique qui ne peut se conce­voir en de­hors de la « Cha­riaâ », ma­té­ria­li­sant sur terre, ce que ce cou­rant es­time être, la pa­role et la vo­lon­té de Dieu ! J’ai re­vu les vi­déos des prin­ci­paux ac­cu­sés et leurs prêches de mo­bi­li­sa­tion contre Ni­da Tou­nès et ses cadres et adhé­rents, qui re­montent à 2012, et j’ai pu me­su­rer main­te­nant avec une cer­taine stu­peur, la vio­lence du dis­cours et les ap­pels à ap­pli­quer la Cha­riaâ sans la­quelle pour l’ac­cu­sé prin­ci­pal du meurtre de Lot­fi Na­guedh, il n’y a pas d’is­lam ! Toutes ces vi­déos sont ré­per­to­riées et bien conser­vées, avec d’autres, de lea­ders plus im­por­tants dans la hié­rar­chie d’en­nahd­ha qui disent exac­te­ment et à peu de choses près, la même chose. Ce­ci est plus qu’in­quié­tant dans la me­sure où mal­gré une « dé­ci­sion » qua­li­fiée « his­to­rique » par la cen­trale is­la­miste tu­ni­sienne à son der­nier congrès de sé­pa­rer « la pré­di­ca­tion de la po­li­tique » (ad­mi­rez l’ef­fort de nos lea­ders nahd­haouis), le ju­ge­ment de non lieu pré­ci­té a été fê­té dans une joie in­des­crip­tible et à la li­mite de l’in­dé­cence par toutes les têtes pen­santes et « cou­ron­nées » du par­ti En­nahd­ha. De M. Ab­del­la­tif El Mek­ki, qui est te­nu à une cer­taine dis­cré­tion dans ces cé­lé­bra­tions de la joie des re­trou­vailles, à M. B’hi­ri et M. Ghan­nou­chi lui-même, tous sans ex­cep­tion, ont ap­pe­lé à « res­pec­ter l’in­dé­pen­dance de la jus­tice », parce que tout sim­ple­ment cette fois-ci, fa­vo­rable à leurs pro­té­gés. Pour­quoi ces mêmes lea­ders n’ont pas ap­pe­lé à ce même res­pect de la jus­tice quand elle condam­nait à mort et à per­pé­tui­té les ter­ro­ristes de So­li­man ! On peut tou­jours dis­ser­ter sur la Jus­tice contrô­lée par le pou­voir du temps de l’an­cien ré­gime et de Ben Ali. On a même am­nis­tié les cri­mi­nels de So­li­man qui ont du sang sur les mains et on a in­dem­ni­sé une mul­ti­tude de pré­di­ca­teurs ap­pe­lant à la vio­lence au nom du Droit « cha­raïque », seul droit po­si­tif di­vin pour ses adeptes, mais les vic­times de type Lot­fi Na­guedh, n’ont ni droit à la vé­ri­té ni à la di­gni­té. Même, L’IVD a été créée sur me­sure pour faire le pro­cès de l’an­cien ré­gime, quant aux vic­times du ter­ro­risme et des pré­di­ca­teurs de l’obs­cu­ran­tisme, ils doivent at­tendre que L’IVD quitte la sphère des gou­ver­no­rats de l’ombre. Ce que se passe en Tur­quie et qui consti­tue le mo­dèle de nos is­la­mistes, doit nous in­ter­pel­ler à plus d’un titre. Ima­gi­nez le pou­voir à nou­veau aux mains des is­la­mistes, qu’est-ce qu’ils fe­raient des com­pa­gnons de Lot­fi Na­guedh, y com­pris à Ni­da Tou­nès ?! Re­mon­tez les nou­velles d’is­tan­bul de­puis le coup d’etat avor­té contre M. Er­do­gan vous y trou­ve­rez les ré­ponses.

Par consé­quent, la ques­tion iden­ti­taire doit faire l’ob­jet d’un dé­bat sé­rieux et se­rein. Conti­nuer à ne pas sé­pa­rer la po­li­tique de la re­li­gion, c’est cou­rir le risque d’un contrôle sys­té­ma­tique et to­ta­li­taire de la so­cié­té et de l’etat, au nom de la « Cha­riaâ » et de la re­li­gion, comme c’est le cas en Iran, et de plus en plus en Tur­quie où le Ké­ma­lisme a été en­ter­ré après « un ar­rêt car­diaque » bien do­sé !

La deuxième in­ter­fé­rence, c’est celle des rap­ports entre les par­tis et les al­liances im­po­sées de fait à la so­cié­té tu­ni­sienne par un sys­tème élec­to­ral qui ne donne pas une bonne ma­jo­ri­té claire pour gou­ver­ner. Nous l’avons vu du temps de la Troï­ka, où les par­tis dits « dé­mo­cra­tiques » et « ci­vils » ont été tout sim­ple­ment mar­gi­na­li­sés par les is­la­mistes, à l’image du Ta­kat­tol du Dr. Ben Jaâ­far et le CPR du Dr. Mar­zou­ki. Nous le vi­vons au­jourd’hui avec une vic­toire à la « Pyr­rhus » de Ni­da Tou­nès, ou le vain­queur des urnes est le vain­cu sur la scène et le champ d’ex­pres­sion po­li­tiques et de la gou­ver­nance même.

Voi­là un par­ti qui traîne sa vic­toire de 2014, comme une dé­faite de­puis bien­tôt deux ans, puis­qu’il n’a plus au­cun im­pact sur la vie éco­no­mique et po­li­tique. Pour preuve, un pro­jet de loi pré­si­den­tiel sur la ré­con­ci­lia­tion éco­no­mique qui est conge­lé au fri­go de L’ARP et un gou­ver­ne­ment obli­gé de cau­tion­ner cer­taines me­sures sous la pres­sion des syn­di­cats et des par­tis gau­chistes, dans une loi de fi­nances que le Ni­da re­jette tout comme En­nahd­ha d’ailleurs, parce qu’elle va à l’en­contre de l’in­ves­tis­se­ment et de la re­lance éco­no­mique. D’où ce vote à L’ARP contre la le­vée du se­cret ban­caire que beau­coup de gens es­timent « bi­zarre et im­pré­vi­sible », alors qu’il s’agit d’un vote tout à fait lo­gique parce qu’il est l’ex­pres­sion d’une coa­li­tion à deux têtes qui règne mais ne gou­verne pas. La coa­li­tion Ni­da-en­nahd­ha est d’es­sence li­bé­rale, donc, elle ne peut vo­ter pour le plus d’etat et la contrainte pré­to­rienne sur le monde des af­faires, im­po­sés par l’ UG T T a u go u ver­ne­ment. Ce­ci nous amène à une sorte d’im­passe, qui peut se tra­duire bé­né­fi­que­ment par l’adage « Wa fi Khi­la­fi­hom rah­ma » (leur désac­cord est une grâce de Dieu) mais qui fait que la Tu­ni­sie ne peut en l’état ac­tuel des choses et du sys­tème élec­to­ral avoir une ma­jo­ri­té trans­cen­dante et à la li­mite au­to­ri­ta­riste. Donc, tout le monde est ser­vi. L’is­lam po­li­tique conti­nue­ra à pros­pé­rer grâce à sa dis­ci­pline « cha­raïque » et Ni­da Tou­nès conti­nue­ra à jouer le vote utile et le vote sanc­tion contre les dé­rives et les ap­pé­tits des Nahd­haouis. Mais, au­cun de ces deux par­tis n’est bon ac­tuel­le­ment ement pour gou­ver­ner la Tu­ni­sie dans le sens d’un pro­jet ci­vi­li­sa­tion­nel et de dé­ve­lop­pe­ment co­hé­rent avec une vi­sion iden­ti­taire mo­der­niste uni­ver­sa­liste et un Is­lam dé­pouillé de la vio­lence et de l’agres­si­vi­té « cha­raïque » ! Nous avons vou­lu la Dé­mo­cra­tie… Eh bien, nous l’avons… Alors, ar­rê­tons de nous la­men­ter et de rê­ver d’un Etat fort et trans­cen­dant. La dé­mo­cra­tie sans loi et sans culture po­pu­laire du res­pect des lois… c’est un exé­cu­tif af­fai­bli par la di­ver­si­té in­gou­ver­nable. M. Kham­mas­si un des lea­ders de Ni­da Tou­nès avec quelques veilléi­tés des­tou­riennes a tout ré­su­mé : « Nous al­lons ré­soudre l’af­faire Na­guedh par le consen­sus… At­ta­wa­fouk » !

Qui sait, « l’ar­rêt car­diaque » de­vien­drait par la grâce du « Ta­waf­fouk » un rhume du cer­veau ! Lot­fi Na­guedh, mar­tyr de la Na­tion… dors en paix… Mais, nous, les vi­vants, ton mar­tyre nous ob­sède !

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