Ma­lek Che­bel, le fervent dé­fen­seur d’un Is­lam des Lu­mières

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture -

L'an­thro­po­logue qui, de­puis trente ans, tra­vaillait à faire naître en France un «Is­lam des Lu­mières» est mort sa­me­di 12 no­vembre à 63 ans. Il a no­tam­ment pu­blié: Ma­ni­feste pour un Is­lam des Lu­mières ; Dic­tion­naire en­cy­clo­pé­dique du Co­ran ; Trai­té du raf­fi­ne­ment ; Le Livre des sé­duc­tions. Nous pu­blions la der­nière in­ter­view qu'il avait ac­cor­dée au Fi­ga­ro Ma­ga­zine en sep­tembre der­nier.

Vous vous bat­tez pour un «Is­lam des Lu­mières». Quelles se­raient se­lon vous les condi­tions de cet Is­lam com­pa­tible avec la mo­der­ni­té? Que fau­drait-il faire pour «ré­for­mer l'is­lam de France»?

En ef­fet, de­puis trente ans, je cherche à mettre en place ce que j'ap­pelle l'«is­lam des Lu­mières» ins­pi­ré des Lu­mières oc­ci­den­tales, et dont la li­ber­té de conscience, l'émer­gence de l'in­di­vi­du, la rai­son et l'éga­li­té stricte de droits entre hommes et femmes sont les pré­re­quis. Cet is­lam des Lu­mières est d'abord un is­lam de paix, prin­ci­pale ga­ran­tie de son suc­cès. Comment le pro­mou­voir? Il nous faut mettre en place au pro­fit de la France ex­clu­si­ve­ment un grand imam de France.

Il nous faut mettre en place au pro­fit de la France ex­clu­si­ve­ment un grand imam de France avec les at­tri­buts et/ou pré­ro­ga­tives sui­vantes: - Être Fran­çais; - Être fran­co­phone; - Avoir sui­vi une for­ma­tion théo­lo­gique (entre la li­cence et le mas­ter, ou plus, si be­soin est); - Être laïc; - Ne faire al­lé­geance à au­cune ins­tance re­li­gieuse exo­gène; - Être élu sur la base d'un pro­gramme dé­fen­du de­vant le plus grand nombre de mu­sul­mans fran­çais sans ex­clu­sive de sexe, d'âge ou d'ori­gine. L'is­lam tra­di­tion­nel n'est-il pas en train de perdre la ba­taille au sein de l'or­tho­doxie sun­nite, au pro­fit d'une lec­ture lit­té­ra­liste du Co­ran?

Oui, en ef­fet, l'is­lam apo­li­tique de nos grands-pa­rents et de nos pa­rents a per­du la par­tie face à l'is­lam idéo­lo­gi­sé des an­nées 1980, puis 1990, puis 2000. Le chan­ge­ment struc­tu­rel de gé­né­ra­tion com­bien de jeunes qui «posent» pro­blème ont moins de 30 ans ac­tuel­le­ment? - a été un bou­le­ver­se­ment dont les consé­quences sont en­core vi­sibles au­jourd'hui. Il s'agit d'un séisme pro­fond, avec son im­mense faille au­tour de la ci­té. De­puis deux dé­cen­nies, le com­bat était pi­lo­té par les fon­da­men­ta­lismes re­li­gieux, non seule­ment ex­té­rieurs à l'hexa­gone, mais en­core au sein même des as­so­cia­tions pé­ri­phé­riques. Com­bien de jeunes en­ca­dreurs dans le pé­ri­ur­bain ont cher­ché vai­ne­ment à ti­rer la son­nette d'alarme? La bur­qa, et son ava­tar, le bur­ki­ni, re­lèvent de la pro­vo­ca­tion. Toute ana­lyse de ce phé­no­mène doit mettre en branle les forces vives de l'in­tel­li­gence, so­cio­logues, bien sûr, mais aus­si his­to­riens, sé­mio­logues, psy­cho­logues, car on ne peut plus dé­sor­mais fonc­tion­ner par cou­pe­rets mi­nis­té­riels ou par simples lis­sages sé­cu­ri­taires suc­ces­sifs, d'au­tant plus vains qu'ils sont ré­pé­tés sans suc­cès. Sou­ve­nons-nous de Vol­taire: toute ré­pé­ti­tion qui n'en­ri­chit pas l'idée l'af­fai­blit. Ma po­si­tion est simple: ne dé­doua­ner au­cun pas­sage à l'acte, en dé­cré­tant par avance que le pro­fil du dji­ha­diste a évo­lué. Car, qu'on le veuille ou non, hor­mis les dé­rè­gle­ments cli­niques ca­rac­té­ri­sés, la plu­part des pas­sages à l'acte dji­ha­diste se ré­clament fan­tas­ma­ti­que­ment, ou du moins in­cons­ciem­ment, des pres­crip­tions mor­ti­fères de don­neurs d'ordres plan­qués dans des val­lées em­pous­sié­rées. À un moindre de­gré, la bur­qa, et son ava­tar, le bur­ki­ni, en font par­tie et re­lèvent de la pro­vo­ca­tion. Que ré­pon­dez-vous à ceux qui consi­dèrent l'is­lam comme une re­li­gion in­trin­sè­que­ment vio­lente et hé­gé­mo­nique?

Il y a au moins deux types d'is­lam, l'un violent, l'autre non. L'un est ins­crit dans une longue du­rée. Il est vain d'en nier la di­men­sion ex­pan­sion­niste et donc la vio­lence. Ce­la com­mence par l'épo­pée dite arabe qui a por­té le sabre jus­qu'en An­da­lou­sie. Et je ne suis pas de ceux qui se voilent la face, les liens de cet is­lam violent avec le Ca­li­fat et les chefs de L'EI sont pu­bli­que­ment af­fir­més. L'EI se ré­clame sans au­cune am­bi­guï­té de cet is­lam violent. Peu de mu­sul­mans nor­ma­le­ment consti­tués l'aiment vrai­ment, ils l'exècrent sans am­bages, et hors la peur vis­cé­rale qu'ils ru­minent in­té­rieu­re­ment, le dé­cla­me­raient entre na­tion et Ré­pu­blique. L'is­lam au­jourd'hui, fait peur à nombre de Fran­çais. Com­pre­nez-vous cette peur? Comment la désa­mor­cer?

Cet is­lam fait peur à tous les Fran­çais, in­di­vi­duel­le­ment et mas­si­ve­ment, car outre qu'il est fon­ciè­re­ment lé­tal, il est aveugle et frappe sans dis­cer­ne­ment. À l'in­verse, ce que les mu­sul­mans re­fusent d'ad­mettre, c'est de consi­dé­rer cette re­li­gion comme ex­clu­si­ve­ment vio­lente, et la seule à en être «af­fec­tée». À cet ef­fet, l'au­to­cri­tique pa­pale peut les sou­te­nir. En­fin, pour désa­mor­cer la peur, il faut la ver­ser dans le grand chau­dron na­tio­nal, en faire un tra­vail d'ap­pro­pria­tion na­tio­nal, le ré­cit d'une ten­sion à gé­rer mu­tuel­le­ment, te­nir des fo­rums, les ani­mer sans les ar­ri­mer au chiffre trom­peur d'une dé­ra­di­ca­li­sa­tion qui, hé­las, n'a pas te­nu ses pro­messes. Là en­core, une au­to­ri­té cen­trale de l'is­lam peut, avec le cha­risme de sa fonc­tion, ap­pe­ler au re­fus net et ra­di­cal de la vio­lence au nom d'al­lah, ce Dieu qui est «beau et qui aime la beau­té» (j'en ai fait le titre de mon der­nier ou­vrage), au dire même du Pro­phète! Il fau­drait vrai­ment que les mu­sul­mans par­ti­cipent da­van­tage aux ques­tions brû­lantes qui se posent fron­ta­le­ment à la France. Éric Zem­mour écrit que «les mu­sul­mans mo­dé­rés sont mo­dé­ré­ment mu­sul­mans». Qu'en pen­sez-vous?

Zem­mour n'a pas tout à fait tort, et je lui donne même rai­son sur ce point. Il faut dire que les mu­sul­mans dits mo­dé­rés tiennent leur is­lam pour une re­li­gion im­mo­bile, an­ces­trale, ex­clu­si­ve­ment ri­tuelle et de fait in­apte à por­ter des préoccupations contem­po­raines sur la scène so­ciale, et les dis­cu­ter de­vant le col­lec­tif na­tio­nal. Il fau­drait vrai­ment que les mu­sul­mans par­ti­cipent da­van­tage aux ques­tions brû­lantes qui se posent fron­ta­le­ment à la France. Ces mu­sul­mans ne sont pas seule­ment mo­dé­rés, mais ti­mo­rés. Je sou­haite les voir s'en­ga­ger plus qu'ils ne le font au­jourd'hui. Faute de mieux, l'«is­la­misme» s'im­pose à eux par ab­sence de contro­verse phi­lo­so­phique. Ce manque de to­nus est dé­pri­mant, car il per­met un mau­vais usage de leur re­li­gion, en lui oc­troyant une sur­charge oni­rique. Faute de cette im­pli­ca­tion, un cer­tain is­lam conti­nue­ra de pro­mou­voir une pré­di­ca­tion dé­bri­dée et er­ra­tique qui ac­com­pagne le re­dé­ploie­ment des troupes de L'EI en Li­bye. On peut éga­le­ment re­dou­ter d'autres poches dans le Sa­hel, de la Mau­ri­ta­nie jus­qu'au Sou­dan, les sol­dats-re­cru­teurs étant dé­jà sur le ter­rain. Face à face, dans nos pa­rages, les ap­pren­tis de l'e-bu­si­ness de la mort, avec leurs évi­dentes fai­blesses apo­lo­gé­tiques sèment un mau­vais is­lam. Je consi­dère ce­pen­dant que nous sommes en me­sure, après des amé­na­ge­ments de conscience, d'avan­cer des pro­to­coles de joie, de res­pect et de vivre-en­semble. La théo­lo­gie existe, il n'y a qu'à s'en ser­vir, elle coû­te­ra moins cher que toutes les dé­penses sé­cu­ri­taires. La pré­ven­tion ap­pli­quée à bon es­cient nous évi­te­ra des dé­penses in­utiles. En conco­mi­tance avec les autres re­li­gions consti­tuées, la laï­ci­té, les te­nants du res­pect de soi se­ront de pré­cieux sou­tiens… Dans les dé­combres des at­ten­tats des der­niers mois, l'en­chan­te­ment de l'is­lam doit re­ve­nir fa­vo­ra­ble­ment dans le dis­cours mé­dia­tique, au moins pour don­ner es­poir à ceux qui n'en ont pas. Nos choix sont li­mi­tés, mais ils existent… La ré­dac­tion vous conseille

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