La poé­sie po­pu­laire se re­fait une se­conde beau­té

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture - Hech­mi KHALLADI

La poé­sie po­pu­laire fait par­tie de notre his­toire, notre pa­tri­moine et culture, ce sont des poèmes com­po­sés gé­né­ra­le­ment par des hommes du sud de la Tu­ni­sie uti­li­sant non pas l'arabe lit­té­raire mais des dia­lectes lo­caux.

On en parle ra­re­ment dans les mé­dias et pour­tant c’est un genre poé­tique qui fait par­tie de la lit­té­ra­ture orale, tout comme le conte qui passe de­puis des siècles de bouche à oreille. Il est vrai qu’en Tu­ni­sie, ce sont les poètes ori­gi­naires du sud et du sud-ouest qui ex­cellent dans ce genre poé­tique, étant ins­pi­rés par le pay­sage (dé­sert, tentes, che­va­liers, cha­meaux, no­mades) et le mode de vie (agri­cul­ture, éle­vage, chasse, tra­di­tions ves­ti­men­taires et cu­li­naires…) ca­rac­té­ri­sant ces ré­gions ; si bien que ces poètes po­pu­laires sont très ap­pré­ciés par les ha­bi­tants et sont sol­li­ci­tés dans les fêtes fa­mi­liales et les cé­ré­mo­nies of­fi­cielles. C’est dire que ce genre de poé­sie s’in­té­resse à toutes les ac­ti­vi­tés de la vie in­di­vi­duelle et so­ciale : l’amour, la so­li­da­ri­té, le sa­cri­fice, la sa­gesse, l’hé­roïsme, la ré­sis­tance, la di­gni­té, la li­ber­té…

Cer­taines gens pensent qu’il n’y a au­cune dif­fé­rence entre une poé­sie en langue lit­té­raire ou une autre en langue dia­lec­tale, tant que les deux ex­priment des sen­ti­ments et des sen­sa­tions éprou­vés par un poète qui se dis­tingue par son ta­lent, sa créa­ti­vi­té, son en­ga­ge­ment et l’élo­quence des pa­roles. C’est que la poé­sie po­pu­laire qu’on croyait pro­ve­nir de gens anal­pha­bètes ou pro­fanes, est au­jourd’hui pra­ti­quée par des hommes

ins­truits, ayant une connais­sance ap­pro­fon­die non seule­ment de la langue arabe lit­té­raire, mais aus­si des dif­fé­rents dia­lectes ré­gio­naux. Par ailleurs, de nos jours, ce genre de poé­sie s’est ré­pan­du un peu par­tout et com­mence à s’im­po­ser dans les sphères lit­té­raires, du fait de l’émer­gence de plu­sieurs poètes po­pu­laires qui ne se contentent pas de ré­ci­ter leurs poèmes à l’oc­ca­sion des cé­ré­mo­nies, mais ils les pu­blient sous forme de re­cueils pour per­pé­tuer cette poé­sie po­pu­laire et an­ces­trale.

Cette poé­sie po­pu­laire, pro­fi­tant d’une marge plus large de li­ber­té d’ex­pres­sion de­puis la Ré­vo­lu­tion, se met au­jourd’hui à s’in­té­res­ser à la vie so­cio-po­li­tique dans le pays et aux préoccupations quo­ti­diennes des ci­toyens. C’est le cas du der­nier re­cueil poé­tique, en langue dia­lec­tale, du grand poète, ori­gi­naire de Tes­tour, Mo­ha­med Ma­mi, in­ti­tu­lé « Khoudh Nsi­ha Ya Has­sen Ya Wil­di » (Ecoute mon conseil, ô mon fils !). Ce nou­vel ou­vrage de l’au­teur a fait l’ob­jet ré­cem­ment d’une séance de dé­di­cace au Club de la poé­sie à l’ecole Hus­sei­nite de Tu­nis.

A vrai dire, ce re­cueil com­porte une in­fi­ni­té de poèmes tou­chant à plu­sieurs as­pects de la vie. Dans ce livre, le poète s’in­surge, dans le poème in­ti­tu­lé « Dé­dain de la lit­té­ra­ture po­pu­laire » p.69, contre cer­tains mé­dias qui sous-es­timent la poé­sie po­pu­laire en ac­cor­dant une im­por­tance in­ouïe à d’autres genres « ar­tis­tiques » éphé­mères, qui dis­pa­raissent aus­si­tôt qu’ils pa­raissent, car ils ne captent l’at­ten­tion de l’au­di­teur qu’à grand ren­fort de pu­bli­ci­té, alors que d’autres oeuvres poé­tiques qui traitent de notre pas­sé glo­rieux, de notre pa­tri­moine cultu­rel passent sou­vent in­aper­çues et

n’ont plus d’at­traits sur les jeunes d’au­jourd’hui. L’es­pace nous manque ici pour ex­po­ser tous les thèmes abor­dés dans ce re­cueil. Outre les ques­tions hu­maines et les ex­pé­riences per­son­nelles vé­cues par le poète, un grand in­té­rêt est por­té aus­si à la vie na­tio­nale et au vé­cu quo­ti­dien des ci­toyens. Par exemple, dans le poème « Un peuple dé­truit » p.143,il nous dé­crit les dif­fé­rentes époques de la vie po­li­tique en Tu­ni­sie par­tant de l’ère bour­gui­bienne jus­qu’à la Ré­vo­lu­tion de 2011 en pas­sant par le ré­gime dic­ta­to­rial de Ben Ali, en met­tant l’ac­cent sur les ano­ma­lies de chaque étape, tour­nant en dé­ri­sion cer­tains par­tis po­li­tiques, ap­pa­rus à la fa­veur de la Ré­vo­lu­tion, qui ont pro­mis monts et mer­veilles au peuple lors des cam­pagnes élec­to­rales. En outre, les poèmes d’amour qui en­flamment le coeur des amou­reux ne manquent pas dans ce re­cueil, comme dans le poème « Lawn El wou­roud » p.75 ou dans « Nem­chi Rzia » p.78, ou en­core dans le poème « Na­chrib Dou­mouou » p. 83 ; tous ces poèmes et d’autres pour­raient ser­vir de pa­roles à des chan­sons, du fait de la mu­si­ca­li­té des vers et de la sen­si­bi­li­té ro­man­tique du poète.

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