Bruxelles veut contrô­ler qui entre et qui sort de Schen­gen

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Ce­la ne de­vrait pas ar­ran­ger les af­faires des mil­lions de tou­ristes amé­ri­cains, aus­tra­liens, ja­po­nais ou en­core co­lom­biens – la liste com­porte plus d’une cin­quan­taine de na­tio­na­li­tés – qui, chaque an­née, fran­chis­saient jus­qu’ici gra­tui­te­ment les portes de l’es­pace Schen­gen, sans autres for­ma­li­tés ad­mi­nis­tra­tives que la pré­sen­ta­tion de leur pas­se­port. In­vo­quant les im­pé­ra­tifs sé­cu­ri­taires liés à la crise mi­gra­toire et aux at­ten­tats de Pa­ris et de Bruxelles, la Com­mis­sion eu­ro­péenne a pro­po­sé ce mar­di de taxer leur en­trée de 5 eu­ros par per­sonne, hor­mis pour les moins de 18 ans, et de leur faire rem­plir un for­mu­laire élec­tro­nique de « pré­adhé­sion », à tra­vers une pla­te­forme ré­pon­dant au nom d’etias. Un acro­nyme qui ne cache rien de ses ori­gines.

Etias se vou­dra être, en ef­fet, le nou­veau pe­tit frère du sys­tème amé­ri­cain Es­ta, qui existe de­puis huit ans, ou en­core de ce­lui d’eta en Aus­tra­lie, da­tant de 1996. Mais la Com­mis­sion as­sure ne pas avoir sui­vi à la lettre le mo­dèle an­glo-saxon. D’abord, parce que l’ac­cès à l’union eu­ro­péenne res­te­ra moins cher que pour les États-unis, par exemple, qui exigent le dé­bour­se­ment de 14 dol­lars par per­sonne. Même à ce prix, le sys­tème se­ra « au­to­suf­fi­sant » et « ren­table », pro­mettent ses ar­chi­tectes sous la pres­sion des res­tric­tions bud­gé­taires. Les coûts de sa créa­tion, es­ti­més à 212,1 mil­lions d’eu­ros, et ses coûts an­nuels de fonc­tion­ne­ment, 85 mil­lions, se­ront com­pen­sés par les gains réa­li­sés, avec près de 30 à 40 mil­lions de de­man­deurs Etias at­ten­dus par an. « Il y au­ra moins de pa­pe­rasse et ça ira bien plus vite »

Par ailleurs, le dis­po­si­tif se­ra moins lourd que ce­lui de ses ho­mo­logues an­glo-saxons. « La liste [des ques­tions po­sées] est la plus courte en son genre », ex­plique un haut res­pon­sable eu­ro­péen qui as­sure que l’union eu­ro­péenne de­man­de­ra le « strict mi­ni­mum » avec seule­ment 27 champs à rem­plir dans le for­mu­laire. Mais quand même. Un tou­riste co­lom­bien se ver­ra ain­si de­man­der son oc­cu­pa­tion ac­tuelle, son état de san­té ou en­core son ni­veau d’édu­ca­tion. Au­tant d’in­for­ma­tions qui sont ju­gées né­ces­saires pour éva­luer les risques que re­pré­sente la per­sonne qui entre dans les 26 pays de l’es­pace Schen­gen sans pas­ser par le ré­gime des vi­sas. « Si nous vou­lons que l’eu­rope reste ou­verte, il faut que nous nous as­su­rions que nos fron­tières ex­té­rieures soient vé­ri­fiées à tous les ni­veaux », ex­plique le Grec Dimí­tris Avramó­pou­los, com­mis­saire char­gé de la Mi­gra­tion et des Af­faires in­té­rieures. En in­vo­quant l’ar­gu­ment sé­cu­ri­taire, la Com­mis­sion veut cou­per court aux in­quié­tudes des dé­fen­seurs de la pro­tec­tion des don­nées qui se font dé­jà en­tendre pour dé­non­cer « une nou­velle col­lecte des don­nées au ni­veau eu­ro­péen de plus en plus dis­pro­por­tion­née », se­lon les mots de l’eu­ro­dé­pu­té vert al­le­mand Jan Phi­lipp Al­brecht. Mais Bruxelles cherche aus­si à tran­quilli­ser le sec­teur tou­ris­tique, qu’une telle pro­po­si­tion alarme. La Com­mis­sion le pro­met : la contrainte, ju­gée « mi­nime » pour les tou­ristes, se­ra com­pen­sée par des queues moins longues aux fron­tières grâce au ca­rac­tère élec­tro­nique du sys­tème. « Il y au­ra moins de pa­pe­rasse et ça ira bien plus vite », as­sure ain­si Dimí­tris Avramó­pou­los. Un sys­tème d’éva­lua­tion « qui ne se­ra pas d’em­blée ef­fi­cace » L’ar­gu­ment ne convainc qu’à moi­tié le sec­teur dé­jà tou­ché par les contrôles ren­for­cés aux fron­tières après les at­ten­tats. Tom Jen­kins, le di­rec­teur bri­tan­nique de l’as­so­cia­tion du tou­risme eu­ro­péen (ETOA), fait part de son scep­ti­cisme sur la me­sure et craint que le coût de l’en­trée n’aille crois­sant dans les an­nées à ve­nir. Il n’est d’ailleurs pas le seul Bri­tan­nique à se faire du sou­ci à pro­pos d’un pro­jet qui pour­rait coû­ter cher aux res­sor­tis­sants du Royau­meu­ni lorsque le Brexit se­ra ef­fec­tif. Mais les Bri­tan­niques peuvent se ras­su­rer : l’ou­ver­ture du sys­tème Etias n’est pas pré­vue avant 2020, se­lon la Com­mis­sion, qui s’at­tend d’ores et dé­jà à de longues dis­cus­sions dans les salles des deux lé­gis­la­teurs eu­ro­péens, au conseil des mi­nistres comme au Par­le­ment, mais aus­si à un temps de mise en oeuvre avant qu’il ne soit ef­fi­cace. Mettre en place un tel sys­tème va, en ef­fet, bien au-de­là de l’ou­ver­ture d’une simple pla­te­forme in­ter­net. Il faut en ain­si mettre en place une cen­trale de col­lecte des don­nées et dé­fi­nir de nom­breux al­go­rithmes qui de­vront ju­ger ins­tan­ta­né­ment si telle ou telle per­sonne est plus « à risque » pour la sé­cu­ri­té eu­ro­péenne qu’une autre. Un sys­tème d’éva­lua­tion « qui ne se­ra pas d’em­blée ef­fi­cace parce qu’il se conçoit en ré­seau », ex­plique Pierre Ber­the­let, cher­cheur à l’uni­ver­si­té de Pau et spé­cia­liste de la sé­cu­ri­té in­té­rieure. S’il n’y a pas des bases suf­fi­sam­ment ali­men­tées par les gar­des­fron­tières et po­li­ciers ou des ou­tils suf­fi­sam­ment mo­dernes pour pou­voir ana­ly­ser ces don­nées, l’iden­ti­fi­ca­tion de la per­sonne s’avère très dif­fi­cile. Image et em­preintes des étran­gers qui entrent et sortent de L’UE Or tout est en­core en phase de dis­cus­sion. Le sys­tème Etias n’est qu’une pe­tite par­celle du pa­quet de me­sures qui a pour ob­jec­tif de mo­der­ni­ser les fron­tières eu­ro­péennes mais aus­si de sa­voir « qui » exac­te­ment entre et sort du ter­ri­toire eu­ro­péen. L’union eu­ro­péenne, sous la double pres­sion d’une nou­velle vague an­non­cée de dji­ha­distes en Eu­rope et de la crise mi­gra­toire, cherche en ef­fet à ren­for­cer son ar­se­nal sé­cu­ri­taire et sa col­lecte des don­nées. Dans ce pa­quet, la pro­po­si­tion d’un « sys­tème d’en­trée et de sor­tie » va dans le même sens et vise à ce que chaque garde-fron­tière – qu’il soit slo­vaque ou fran­çais – puisse prendre l’image et les em­preintes des étran­gers qui entrent et sortent de l’union. L’en­tre­prise contro­ver­sée est es­ti­mée à plus de 500 mil­lions d’eu­ros et vien­drait com­plé­ter le sys­tème Etias. Une autre pro­po­si­tion est at­ten­due pour amé­lio­rer l’ali­men­ta­tion des bases po­li­cières, qui servent à ana­ly­ser l’en­semble des don­nées col­lec­tées. « Plus les ser­vices vont col­lec­ter des in­for­ma­tions, plus ils vont dé­ve­lop­per des pro­fils dé­taillés, plus ils se­ront ef­fi­caces », af­firme le cher­cheur, qui se de­mande ce­pen­dant si l’union eu­ro­péenne et les États-unis n’ont pas une « sur­con­fiance » dans les ou­tils in­for­ma­tiques.

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