Ma­rine Le Pen se­ra-t-elle la Do­nald Trump fran­çaise ?

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

La vic­toire de Do­nald Trump a ame­né beau­coup d'hommes po­li­tiques et d'ob­ser­va­teurs à se de­man­der si la France, après le Royaume-uni en juin der­nier (Brexit) et les Etats-unis, ne se­rait pas le pro­chain Etat oc­ci­den­tal à être ga­gné par cette vague po­pu­liste. Le len­de­main de l'élec­tion amé­ri­caine, l'heb­do­ma­daire The Eco­no­mist se de­man­dait ain­si si la vic­toire de Trump ne pré­sa­geait pas celle de Ma­rine Le Pen en France en mai pro­chain.

Plu­sieurs élé­ments peuvent, en ef­fet, ame­ner à pen­ser que Ma­rine Le Pen pour­rait être une Trump fran­çaise. Il existe une proxi­mi­té évi­dente entre les idées vé­hi­cu­lées par la pré­si­dente du Front na­tio­nal et celle qui ont été ex­pri­mées par le nou­veau pré­sident des Etats-unis tout au long de la cam­pagne. Ils se montrent tous les deux hos­tiles à l'ou­ver­ture éco­no­mique en dé­fen­dant une po­si­tion pro­tec­tion­niste et un na­tio­na­lisme éco­no­mique, à l'ou­ver­ture cultu­relle en dé­non­çant l'im­mi­gra­tion et l'is­lam et à l'ou­ver­ture po­li­tique en dé­fen­dant une po­si­tion na­tio­na­liste, iso­la­tion­niste dans le cas amé­ri­cain et eu­ro­phobe dans le cas fran­çais. Trump et Le Pen sont éga­le­ment dans une pos­ture de type po­pu­liste en re­je­tant le "sys­tème" et les élites tra­di­tion­nelles ju­gées cy­niques, ar­ro­gantes et cor­rom­pues au nom du peuple et de ses préoccupations dont ils en­tendent être les porte-voix. Il existe éga­le­ment une proxi­mi­té ap­pa­rente entre les élec­to­rats. Trump a réa­li­sé ses meilleurs scores au­près des hommes, des blancs, des plus de 45 ans, des per­sonnes peu ou pas édu­quées et de celles qui vivent dans des pe­tites villes ou des zones ru­rales. L'élec­to­rat FN est éga­le­ment un élec­to­rat plu­tôt mas­cu­lin, "blanc", peu ou pas di­plô­mé, ap­par­te­nant aux ca­té­go­ries po­pu­laires et vi­vant sou­vent dans des zones éco­no­miques si­nis­trées. Mal­gré tout, au-de­là de cette proxi­mi­té ap­pa­rente, il existe bien trop de dif­fé­rences entre Do­nald Trump et Ma­rine Le Pen ou entre les si­tua­tions amé­ri­caine et fran­çaise pour en conclure que Ma­rine Le Pen est la Trump fran­çaise. En pre­mier lieu, Do­nald Trump ne s'est pas pré­sen­té à la pré­si­den­tielle en tant que can­di­dat d'un par­ti "out­si­der" ou en tant qu'in­dé­pen­dant, mais en tant que can­di­dat de l'un des deux prin­ci­paux par­tis et ce­la change tout. Un Do­nald Trump se pré­sen­tant en tant que can­di­dat in­dé­pen­dant et me­nant le même type de cam­pagne ou­tran­cière au­rait sans doute fait un score non né­gli­geable, comme a pu le faire un autre mil­liar­daire pro­tec­tion­niste en 1992, Ross Pe­rot, mais il n'au­rait en au­cun cas pu être élu.

Or, en tant que can­di­dat of­fi­ciel­le­ment in­ves­ti par l'un des deux grands par­tis amé­ri­cains, Trump a ob­te­nu 47,3% des suf­frages de plus de 60 mil­lions d'élec­teurs. Une grande par­tie des élec­teurs tra­di­tion­nels ré­pu­bli­cains a vo­té pour le can­di­dat of­fi­ciel du par­ti, même s'ils ne par­ta­geaient pas toutes ses idées et s'in­ter­ro­geaient sur sa fa­çon de me­ner la cam­pagne, mais aus­si par re­jet des dé­mo­crates. Au-de­là de la per­cée ef­fec­tuée dans cer­tains seg­ments de l'élec­to­rat amé­ri­cain, Do­nald Trump a aus­si ob­te­nu le sou­tien de l'élec­to­rat tra­di­tion­nel des ré­pu­bli­cains: les blancs, les per­sonnes mûres, les per­sonnes dis­po­sant de re­ve­nus éle­vés ou vi­vant dans de pe­tites villes ou des zones ru­rales. C'est une si­tua­tion que l'on ne connaît pas bien en­ten­du en France où la pré­si­dente du Front na­tio­nal conti­nue mal­gré tout de pâ­tir de l'image né­ga­tive du par­ti d'ex­trême droite et du ca­rac­tère d'"out­si­der" de ce par­ti dans le sys­tème po­li­tique fran­çais. Pour que Ma­rine Le Pen soit la Trump fran­çaise, il au­rait fal­lu qu'elle se pré­sente à la pri­maire des ré­pu­bli­cains fran­çais et qu'elle l'em­porte... Se­conde dif­fé­rence no­table, l'élec­tion pré­si­den­tielle aux Etats-unis est à un tour (tout comme l'était le ré­fé­ren­dum sur le Brexit). Il suf­fit donc d'ar­ri­ver en tête ce jour-là pour ga­gner. Ce n'est pas le cas en France où même si Ma­rine Le Pen ar­rive en tête au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, elle de­vra ga­gner les trois autres tours pour ar­ri­ver au pou­voir, à sa­voir le se­cond tour de la pré­si­den­tielle, ce qui dans l'état ac­tuel des choses peut être pos­sible en fonc­tion du can­di­dat qui se re­trou­ve­rait face à elle, mais aus­si les deux tours des élec­tions lé­gis­la­tives qui suivent. Compte te­nu du ré­gime pré­si­den­tiel aux Etat­su­nis, un pré­sident amé­ri­cain peut gou­ver­ner y com­pris avec un Congrès do­mi­né par le par­ti d'op­po­si­tion. En France, ce n'est tout sim­ple­ment pas pos­sible. Un pré­sident doit dis­po­ser de la ma­jo­ri­té à l'as­sem­blée na­tio­nale pour pou­voir gou­ver­ner. En cas de vic­toire éven­tuelle de Ma­rine Le Pen, il semble as­sez peu pro­bable que le Front na­tio­nal réus­sisse à ob­te­nir une ma­jo­ri­té à lui seul à l'as­sem­blée na­tio­nale. Quoi qu'il en soit, une vic­toire de Ma­rine Le Pen re­pré­sen­te­rait un tel séisme po­li­tique que ce­la contri­bue­rait à faire écla­ter cer­tains par­tis po­li­tiques et condui­rait vrai­sem­bla­ble­ment à une re­com­po­si­tion des dif­fé­rentes forces po­li­tiques fran­çaises. La troi­sième dif­fé­rence no­table entre Do­nald Trump et Ma­rine Le Pen tient à ce qu'ils sont et à ce qu'ils in­carnent. Le pre­mier, mal­gré les in­sultes, les dé­ra­pages mul­tiples et une fa­çon as­sez unique, et hé­té­ro­doxe, de me­ner une cam­pagne élec­to­rale, peut être aus­si ad­mi­ré par sa réus­site per­son­nelle dans les af­faires dans un pays où do­mine le culte des "ga­gnants". Une par­tie des Amé­ri­cains peut avoir du res­pect pour ce type de per­son­nage qui a "fait des choses" dans sa vie, qui a bâ­ti un em­pire, qui a fait for­tune et qui est donc, à leurs yeux, un sym­bole de réus­site. Ce n'est bien en­ten­du pas le cas de Ma­rine Le Pen, qui est la fille du fon­da­teur de son par­ti et une pro­fes­sion­nelle de la po­li­tique.

En­fin, la der­nière dif­fé­rence a trait à des stra­té­gies po­li­tiques to­ta­le­ment op­po­sées entre Trump et Le Pen. La stra­té­gie de Do­nald Trump, si stra­té­gie au sens strict il y a, est de me­ner une cam­pagne ba­sée sur l'ex­ploi­ta­tion des peurs, la trans­gres­sion et l'ou­trance sans ja­mais cher­cher à se re­cen­trer, y com­pris à l'ap­proche du scru­tin comme le font la plu­part des can­di­dats.

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