Un évé­ne­ment his­to­rique…

La pré­si­dente de L'IVD a été sans conteste la ve­dette de la pre­mière séance d'écoute pu­blique, éclip­sant tous les autres membres de l'ins­tance et jouant le rôle d'«une ani­ma­trice d'émis­sion de té­lé­réa­li­té ».

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Nou­red­dine HLAOUI

Après tant de ter­gi­ver­sa­tions, de contro­verses et de po­lé­miques au­tour de la per­sonne de la pré­si­dente de l'ins­tance Vé­ri­té Di­gni­té (IVD), Si­hem Ben Se­drine, cette der­nière est par­ve­nue, en fin de compte, à or­ga­ni­ser les séances d'au­di­tion pu­bliques dont les deux pre­mières ont eu lieu les 17 et 18 no­vembre cou­rant. C'est ain­si que sept per­sonnes ont pré­sen­té leurs té­moi­gnages, jeu­di 17 no­vembre du­rant la pre­mière ses­sion des séances d'au­di­tion pu­bliques des vic­times de vio­la­tions com­mises entre 1955 et 2013.

Après tant de ter­gi­ver­sa­tions, de contro­verses et de po­lé­miques au­tour de la per­sonne de la pré­si­dente de l’ins­tance Vé­ri­té Di­gni­té (IVD), Si­hem Ben Se­drine, cette der­nière est par­ve­nue, en fin de compte, à or­ga­ni­ser les séances d’au­di­tion pu­bliques dont les deux pre­mières ont eu lieu les 17 et 18 no­vembre cou­rant. C’est ain­si que sept per­sonnes ont pré­sen­té leurs té­moi­gnages, jeu­di 17 no­vembre du­rant la pre­mière ses­sion des séances d’au­di­tion pu­bliques des vic­times de vio­la­tions com­mises entre 1955 et 2013. Cette pre­mière ses­sion a consti­tué une oc­ca­sion idoine en vue de per­mettre aux vic­times, de prendre la pa­role et de s’ex­pri­mer li­bre­ment, sans la moindre pres­sion et sans la moindre crainte. Ces per­sonnes, vic­times de l’op­pres­sion, sont sé­lec­tion­nées sur la base de quatre cri­tères bien dé­ter­mi­nés, à sa­voir : le type d’agres­sion, la pé­riode his­to­rique, le cri­tère géo­gra­phique et l’ap­proche du genre, se­lon le membre de L’IVD, Kha­led Kri­chi. Ain­si, on a as­sis­té à des té­moi­gnages, par­fois poi­gnants et émou­vants, de per­sonnes vic­times de tor­tures sous le ré­gime de Ben Ali, tels le cher­cheur uni­ver­si­taire, Sa­mi Bra­hem, et des membres des fa­milles des mar­tyrs de la ré­vo­lu­tion, dont Mme Ou­ri­da qui veut connaître toute la vé­ri­té sur les cir­cons­tances de la mort de son fils et qui tient à ce que les meur­triers soient iden­ti­fiés et pu­nis. Le ton est donc don­né et l’on a, dé­sor­mais, une idée sur le dé­rou­le­ment du reste des séances d’au­di­tion pu­bliques qui de­vraient se pour­suivre à un rythme pé­rio­dique et ré­gu­lier et s’éta­ler sur toute une an­née, sa­chant que L’IVD dis­pose de près de 65 000 dos­siers et qu’elle a dé­jà pro­cé­dé à des écoutes, en pri­vé, de près de 10 000 cas. Quant aux pre­mières ré­ac­tions, on en­re­gistre celle qua­li­fiant l’évé­ne­ment d’his­to­rique comme l’a fait Ra­ched Ghan­nou­chi, pré­sident du mou­ve­ment En­nahd­ha, qui pense que ces séances d'écoute re­pré­sentent une vic­toire de la Ré­vo­lu­tion face à la dic­ta­ture et à l'op­pres­sion. Pour Ham­ma Ham­ma­mi, porte pa­role du Front Po­pu­laire, pré­sent à la pre­mière séance d'écoute pu­blique des vic­times, cette jour­née peut être qua­li­fiée de très im­por­tante pour tous les Tu­ni­siens qui ont fi­ni par vaincre l'op­pres­seur. C’est une op­por­tu­ni­té unique pour éva­luer soixante ans d’in­jus­tices. Et de conclure : « Ben Ali est par­ti, mais moi, je reste là… ». Il a tou­te­fois as­su­ré qu'il ne se consi­dère pas comme vic­time parce qu’en choi­sis­sant la voie du mi­li­tan­tisme et du com­bat pour la dé­mo­cra­tie, les li­ber­tés et le res­pect des droits de l’homme, il l’a fait de son plein gré tout en étant conscient des risques et des dan­gers aux­quels il s’ex­pose. Com­men­tant par ailleurs l’ab­sence des trois pré­si­dents lors de ces séances d’au­di­tion, il a af­fir­mé que, tout sim­ple­ment et clai­re­ment, « ils ne veulent pas en­tendre la vé­ri­té».

Il faut dire que cette ab­sence fort re­mar­quée des trois pré­si­dents a fait ra­ter, se­lon les ana­lystes, une op­por­tu­ni­té ma­jeure pour vé­hi­cu­ler une image hau­te­ment po­si­tive de la Tu­ni­sie mo­dé­rée, to­lé­rante et res­pec­tueuse des droits de l’homme.

Il res­sort des autres ré­ac­tions une cer­taine una­ni­mi­té, tout le monde se fé­li­cite d’un tel abou­tis­se­ment dans la me­sure où ces séances consti­tuent en quelque sorte un sou­la­ge­ment des vic­times ou de leurs proches dans la me­sure où leur voix a été, pour la pre­mière fois, en­ten­due par tous les Tu­ni­siens et pro­fitent à l’en­semble des ci­toyens pour le­ver le voile sur un vo­let, consi­dé­ré jusque-là comme un ta­bou.

En ef­fet, toutes les par­ties po­li­tiques et so­ciales, de quelque bord qu’elles soient, sont una­nimes à consi­dé­rer qu’il est né­ces­saire de connaître la réa­li­té de ce qui s’est pas­sé sous les ré­gimes d’op­pres­sion, six dé­cen­nies du­rant, de ré­cla­mer des comptes aux bour­reaux qui doivent, à leur tour, avouer leurs mé­faits et crimes tout en pré­sen­tant des ex­cuses avant de pou­voir tour­ner la page dans un réel sou­ci de ré­con­ci­lia­tion, l’ob­jec­tif étant d’ou­vrir une nou­velle page sur de nou­velles bases plus saines.

Il s’agit, se­lon toute évi­dence, d’une étape im­por­tante et utile puisque ces séances d’au­di­tions vont per­mettre aux his­to­riens d’avoir les ou­tils adé­quats en vue d’une nou­velle écri­ture, fiable et cré­dible, de l’his­toire de la Tu­ni­sie.

Une do­mi­na­tion ou­tra­geuse de la pré­si­dente

Ain­si, et sur le fond, tout le monde s’ac­corde à dire qu’il s’agit d’une phase bé­né­fique à tous les ni­veaux, mais sur le plan de la forme, de nom­breux as­pects laissent en­core à dé­si­rer. On men­tion­ne­ra, d’abord, la ques­tion des ac­cords conclus pour la re­trans­mis­sion en di­rect sur des chaînes ra­dios et té­lé­vi­sions, qui ont été sé­vè­re­ment cri­ti­quées. Cer­tains pensent qu’il au­rait mieux va­lu se conten­ter de la chaîne na­tio­nale, Al Wa­ta­niya 1 et 2 au lieu de dis­per­ser les droits entre plu­sieurs chaînes dont celle d’al Ja­zee­ra, ce qui a cau­sé des perturbations et des cou­pures mul­tiples. Un cer­tain nombre d’autres re­marques s’im­pose quant à la forme du dé­rou­le­ment de cette pre­mière séance qui s’est illus­trée par une do­mi­na­tion ou­tra­geuse de Si­hem Ben Se­drine. La pré­si­dente de L’IVD a joué, en ef­fet, la ve­dette, éclip­sant tous les autres membres de l’ins­tance tout en don­nant l’im­pres­sion qu’elle est de­ve­nue « l’ani­ma­trice d’une émis­sion de té­lé­réa­li­té ».

Pour­tant, elle au­rait dû gar­der son rôle de pré­si­dente d’une ins­ti­tu­tion digne et lais­ser cette tâche de pré­sen­ta­tion à une ani­ma­trice pro­fes­sion­nelle maî­tri­sant l’art de l’in­ter­view et de la com­mu­ni­ca­tion. D’ailleurs, cette fa­çon de faire de Mme Ben Se­drine a eu l’ef­fet contraire de ce­lui es­comp­té en­traî­nant une pro­li­fé­ra­tion des com­men­taires sa­ti­riques et iro­niques de dé­ri­sion, pro­ve­nant, en bonne par­tie de jour­na­listes bien connus. Ré­sul­tat, l’at­ten­tion du pu­blic a été dé­tour­née de l’es­sen­tiel à sa­voir le fond et le conte­nu des in­ter­ven­tions des vic­times pour s’at­tar­der sur des as­pects de pure forme. Une forme qu’il fau­drait ab­so­lu­ment re­voir se­lon les spé­cia­listes en com­mu­ni­ca­tion.

En tout état de cause et abs­trac­tion faite des re­marques faites après les pre­mières séances, la ma­jo­ri­té des Tu­ni­siens sont convain­cus qu’il faut pour­suivre le pro­ces­sus dans le calme et dans un es­prit po­si­tif afin que tout le monde sorte, de ce test, plus se­rein et plus so­li­daire.

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