«Nous vi­vons une si­tua­tion po­li­tique cri­tique même si les ap­pa­rences sont calmes»

Cette se­maine a été for­te­ment ten­due à cause du ver­dict de non-lieu pro­non­cé dans l’af­faire de l’as­sas­si­nat de Lot­fi Na­guedh. La se­maine est de même dé­ci­sive pour Ni­daa Tounes, après son com­mu­ni­qué ré­vé­la­teur, et la réu­nion qui se­ra or­ga­ni­sée au­jourd’hui

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Entretien me­né par Sal­ma BOU­RAOUI

-Le Temps : Le non-lieu pro­non­cé dans l’af­faire de l’as­sas­si­nat de Lot­fi Na­guedh conti­nue de re­muer toute la scène na­tio­nale. Ce ver­dict était-il pré­vi­sible pour vous ?

Ab­de­la­ziz Me­zou­ghi : Je n’étais pas très op­ti­miste par rap­port au dé­rou­le­ment de cette af­faire compte-te­nu des dif­fé­rentes dé­cla­ra­tions qui ont sui­vi cet as­sas­si­nat po­li­tique, mais je ne pen­sais pas qu’ils pour­raient en ar­ri­ver là. Au fi­nal, ils ont osé et ce­la dé­montre, jus­te­ment, la na­ture po­li­tique de cet acte. Je suis cer­tain que le mou­ve­ment d’en­nahd­ha et le Con­grès pour la Ré­pu­blique (CPR) ont pous­sé vers l’ac­quit­te­ment pour mon­trer leur puis­sance à la so­cié­té et pour ras­su­rer leurs mi­li­tants. Ce qui s’est pas­sé est dou­ble­ment

grave parce que ceux qui ont été ac­cu­sés de ce crime ont été ac­quit­tés au mé­pris de la loi : l’ar­ticle 214 du Code pé­nal sti­pule qu’après l’ap­pel fait par le mi­nis­tère pu­blic, les ac­cu­sés doivent res­ter sous l’ef­fet du man­dat de dé­pôt jus­qu’à ce que la Cour d’ap­pel se pro­nonce dé­fi­ni­ti­ve­ment. Il est vrai qu’au ni­veau de la cas­sa­tion, ils au­raient pu être li­bé­rés, mais au ni­veau de l’ap­pel, ce­la n’est tout sim­ple­ment pas pos­sible. Je ne com­prends pas ce qui s’est réel­le­ment pas­sé ; s’il y a eu des pres­sions exer­cées à l’en­contre des juges ou est-ce que ces mêmes juges sont fa­vo­rables aux ac­cu­sés. La re­laxa­tion im­mé­diate pose plu­sieurs ques­tions quant au dé­rou­le­ment de toute l’af­faire et a de grandes consé­quences psy­cho­lo­giques sur tout le pays. -Ce ver­dict a, aus­si, cham­bou­lé toute la scène po­li­tique vingt-quatre après son an­nonce. Au cours de la se­maine, on a en­ten­du cer­tains com­pa­rer la ten­sion à celles vé­cues en 2012 et en 2013.

On pen­sait que les élec­tions de 2014 al­laient être dé­ci­sives en tran­chant, dé­fi­ni­ti­ve­ment, la ques­tion d’en­nahd­ha et des mou­vances is­la­mistes en gé­né­ral. Plus tard, on s’est aper­çu que ce que nous vi­vons au­jourd’hui est une simple trêve et que le mé­con­ten­te­ment conti­nue à se faire res­sen­tir des deux cô­tés : ceux qui ont sou­te­nu Ni­daa Tounes sont ré­vol­tés de l’al­liance pos­té­lec­to­rale du mou­ve­ment et c’est la même chose chez les sym­pa­thi­sants d’en­nahd­ha. Nous sommes de­vant une es­pèce de fausse trêve ou de faux ar­mis­tice où les pro­blèmes fon­da­men­taux sont res­tés en sus­pens. Je ne sais pas com­ment on pour­rait s’en sor­tir dans la me­sure où les ins­ti­tu­tions sont blo­quées et le mode élec­to­ral est in­adap­té à la si­tua­tion ; il n’existe au­cune so­lu­tion ins­ti­tu­tion­nelle per­met­tant la ré­so­lu­tion d’une crise po­li­tique. Dans les pays qui ont adop­té le ré­gime par­le­men­taire, il y a tou­jours la possibilité de dis­soudre la Chambre pour es­sayer de ré­gler un pro­blème po­li­tique et re­po­ser la ques­tion aux élec­teurs quant à l’orien­ta­tion po­li­tique. Nous, nous sommes coin­cés et nous n’avons au­cun moyen pour dis­soudre ra­pi­de­ment le Par­le­ment et re­po­ser la ques­tion au pays. Donc, nous avons un sys­tème qui est blo­qué et qui nous em­pêche de me­ner des po­li­tiques bien dé­ter­mi­nées. En po­li­tique, ne mé­con­ten­ter per­sonne re­vient à ne rien faire. Nous vi­vons une si­tua­tion po­li­tique cri­tique même si les ap­pa­rences sont calmes. A l’oc­ca­sion du ver­dict de l’af­faire Na­guedh, on a ré­ac­ti­vé ces mi­lices du temps de la Troï­ka et ce­la était un aver­tis­se­ment au pays pour dire ce­ci : si ja­mais vous n’êtes pas contents de la si­tua­tion d’im­mo­bi­li­té dans la­quelle s’est installé le pays, nous sommes prêts à re­ve­nir à la stra­té­gie de la ten­sion, à re­ve­nir à cette pé­riode noire de notre his­toire ré­cente Mal­heu­reu­se­ment, cer­tains in­té­rio­risent ce rai­son­ne­ment et choi­sissent, du coup, le « lâche sou­la­ge­ment » d’une paix ci­vile trom­peuse plu­tôt que d’al­ler vers la fer­me­té pour évi­ter pré­ci­sé­ment les vrais af­fron­te­ments.

-Le fait que les LPR re­prennent, d’une fa­çon ou d’une autre, leurs ac­ti­vi­tés au­jourd’hui re­pré­sente-t-il une réelle me­nace ? Nous vi­vons dans un pays où des mi­lices ont exis­té et se ma­ni­festent sur com­mande, où il y a des ter­ro­ristes qui existent en­core, où des armes conti­nuent de cir­cu­ler. C’est un pays qui est en­core fra­gile sur le plan sé­cu­ri­taire et ce qui se passe ac­tuel­le­ment est grave dans la me­sure où le calme pré­caire qui règne est lié à une cer­taine forme d’ab­di­ca­tion de­vant En­nahd­ha. Tout semble in­di­quer que c’est le mou­ve­ment is­la­miste qui dé­tient la clé de la vio­lence ou de l’apai­se­ment. Quand un par­ti po­li­tique peut al­ter­ner le calme et la tem­pête se­lon ses ob­jec­tifs po­li­tiques, ce­la re­pré­sente un élé­ment alar­mant et ce­la dé­montre, sur­tout, que l’on ne vit pas dans un pays réel­le­ment stable. -Les di­ri­geants Nahd­haouis donnent tou­te­fois l’im­pres­sion de te­nir énor­mé­ment à cette sta­bi­li­té po­li­tique qui a ré­sul­té de leur al­liance avec Ni­daa Tounes. Cette im­pres­sion se tra­duit dans quelques ré­centes dé­cla­ra­tions comme celles de Nou­red­dine Bhi­ri ou de Sah­bi Atig. Je pense que les is­la­mistes craignent une seule chose : l’iso­le­ment. Ils ont tou­jours be­soin d’être ac­com­pa­gnés et ont la han­tise de l’iso­le­ment. C’est pour cette rai­son qu’ils tiennent à cette fausse entente avec Ni­daa Tounes qui ne les pé­na­lise au­cu­ne­ment En réa­li­té, ils sont en train de ga­gner du temps en es­pé­rant des jours meilleurs. L’af­faire Lot­fi Na­guedh a pré­ci­sé­ment mon­tré qu’ils sont dans une lo­gique dure et qu’ils n’ont pas ab­di­qué leurs am­bi­tions an­té­rieures. Ce n’est pas en­core un par­ti po­li­tique or­di­naire et il ne faut pas ou­blier qu’ils n’ont quit­té le pou­voir qu’après le séisme po­li­tique qui avait frap­pé l’egypte. La po­li­tique d’en­nahd­ha a ra­di­ca­le­ment chan­gé après la chute de Mo­ha­med Mor­si ; il faut re­ve­nir sur leurs dé­cla­ra­tions d’avant la chute de Mor­si pour com­prendre qu’ils ont été for­cés de re­non­cer à leur pro­jet ini­tial. Toute cette his­toire du Prin­temps arabe a été pen­sée avant et a été mise en oeuvre à l’échelle in­ter­na­tio­nale : nous avons li­mi­té les dé­gâts pour des rai­sons plus au moins ob­jec­tives mais dans tous les autres pays tou­chés par ce Prin­temps, les choses ont vite dé­ra­pé. -De l’autre cô­té, Ni­daa Tounes conti­nue de vivre des cli­vages in­ternes sans fin. Pen­sez-vous que le mou­ve­ment pour­rait, un jour, réunir ses rangs ? Pour com­prendre ce qui se passe à Ni­daa Tounes, il faut se re­mettre dans l’am­biance qui a per­mis sa nais­sance. Ni­daa Tounes n’est pas un par­ti po­li­tique, mais un front hé­té­ro­clite de cir­cons­tance ve­nu li­mi­ter les dé­gâts d’un vrai dé­sastre qui s’est abat­tu sur le pays par la prise de pou­voir des is­la­mistes et leurs sup­plé­tifs. Les élec­tions de 2011 ont été dra­ma­ti­que­ment per­dues par les forces dé­mo­cra­tiques qui n’ont pas su se ras­sem­bler. Le pro­blème s’est donc po­sé au len­de­main de ces mêmes élec­tions. D’ailleurs, le prin­ci­pal mé­rite de Bé­ji Caïd Es­seb­si c’était d’avoir réus­si à ras­sem­bler une coa­li­tion que rien n’unis­sait. Cette coa­li­tion hé­té­ro­gène a ras­sem­blé ceux qui ont per­du aux élec­tions de la Cons­ti­tuante : des syn­di­ca­listes mar­gi­naux, une gauche traî­nant un lourd pas­sé par­se­mé d’échecs à ré­pé­ti­tion, des des­tou­riens et des rc­dites or­phe­lins et des in­dé­pen­dants qui n’avaient pas réus­si à trou­ver leur voie. Toutes les ten­ta­tives de ras­sem­ble­ment des forces dé­mo­cra­tiques avaient échoué avant Ni­daa Tounes. Il était tout à fait nor­mal que ce­lui qui a réus­si à les fé­dé­rer, à sa­voir Bé­ji Caïd Es­seb­si, ait un pou­voir ex­cep­tion­nel. Cette coa­li­tion, fra­gile du point-de-vue de sa com­po­si­tion hu­maine, ras­sem­blait des per­sonnes qui ne pou­vaient pas s’en­tendre sans qu’il y

ait un lea­der qui les fé­dère. De ce fait, Bé­ji Caïd Es­seb­si dé­ci­dait de tout et cette coa­li­tion a réus­si parce qu’elle re­pré­sen­tait la ma­jo­ri­té. L’élan uni­taire a créé une dy­na­mique dans la so­cié­té qui a per­mis de ren­ver­ser l’équi­libre des forces. Je suis tou­te­fois scep­tique quant aux ré­sul­tats des élec­tions de la Cons­ti­tuante parce qu’elles ont été faites dans un cli­mat où les ter­ro­ristes vi­vaient en­core dans les quar­tiers des grandes villes et exer­çaient une pres­sion in­vi­sible mais réelle sur les élec­teurs.

Ni­daa Tounes a réus­si à ren­ver­ser l’équi­libre des forces mais a échoué à se struc­tu­rer : le mou­ve­ment n’a ja­mais vou­lu se struc­tu­rer avant les élec­tions par peur d’un éven­tuel af­fai­blis­se­ment et ce fût une grande er­reur , peut être même une er­reur mor­telle -Vous avez été par­mi les pre­miers à avoir été ren­voyé de Ni­daa Tounes, mais ce­la ne vous a pas em­pê­ché, par la suite, de sou­te­nir la can­di­da­ture de Caïd Es­seb­si. Vous en êtes où au­jourd’hui par rap­port à ce mou­ve­ment ? La ques­tion n’a ja­mais été pour moi d’être di­ri­geant ou pas au sein de Ni­daa Tounes. Quand on avait consta­té les dé­gâts cau­sés au pays par la Troï­ka – et sur­tout le duo Cpr-en­nahd­ha – on ne pou­vait que nous réunir pour y mettre fin. Je pense que nous avons réus­si à stop­per tout ce­la même si je conti­nue de dire que la vic­toire au­rait pu être bien plus large si on avait respecté un mi­ni­mum de prin­cipes dé­mo­cra­tiques. Au­jourd’hui, mon pro­blème n’est pas dans le fait d’être dans un par­ti parce que, pour moi, la dé­mo­cra­tie ne peut pas être ins­tau­rée dans ce pays qui a un par­ti is­la­miste – il au­rait pu être un par­ti re­le­vant d’une autre idéo­lo­gie – fort qui risque, d’une élec­tion à une autre, de chan­ger com­plè­te­ment de stra­té­gie. Tant que les par­tis is­la­mistes existent et tant qu’ils sont forts, on ne pour­ra pas avoir de dé­mo­cra­tie réelle. C’est pour ce­la que je mi­li­te­rai au sein de n’im­porte quel ras­sem­ble­ment qui s’op­pose à ce­la, pour moi, c’est fon­da­men­tal. -Les pro­chaines élec­tions sont pour bien­tôt et sont d’une ex­trême im­por­tance pour l’ave­nir du pays. A part En­nahd­ha, quel autre par­ti pour­rait af­fron­ter les

Mu­ni­ci­pales en ayant un mi­ni­mum de ga­ran­tie pour la vic­toire se­lon vous ?

Pour moi, il existe deux étapes im­pé­ra­tives ; la pre­mière c’est d’es­sayer de re­ta­per Ni­daa Tounes. Je sais que le pro­blème du mou­ve­ment re­lève des am­bi­tions per­son­nelles de cer­tains. Au ni­veau de l’idéo­lo­gie, tout le monde est contre En­nahd­ha – toutes ces per­sonnes qui gra­vitent et qui sont à l’ori­gine du pro­blème ont des am­bi­tions pu­re­ment per­son­nelles – donc, la so­lu­tion est pour moi toute simple : or­ga­ni­ser des élec­tions di­rectes, sans pas­ser par un con­grès élec­tif, su­per­vi­sées par un or­ga­nisme in­dé­pen­dant qui nous don­ne­ront un nouveau bureau po­li­tique, un nouveau Co­mi­té central et de nou­veaux di­ri­geants. Cette pro­po­si­tion, je l’ai faite au Pré­sident de la Ré­pu­blique la der­nière fois que je l’ai ren­con­tré. Si cette so­lu­tion n’est pas réa­li­sable, il fau­drait en cher­cher une autre pour créer un nou­vel élan et ce­la ne se­ra pas évident. -Et que faites-vous de la crise de confiance ?

Quand on au­ra des ins­tances in­con­tes­ta­ble­ment élues via des élec­tions su­per­vi­sées par un or­ga­nisme in­dé­pen­dant (comme ATIDE), tous les di­ri­geants bé­né­fi­cie­ront d’une lé­gi­ti­mi­té in­dis­cu­table. Le vrai pro­blème de Ni­daa Tounes au­jourd’hui c’est la lé­gi­ti­mi­té. La guerre qui existe au­jourd’hui op­pose les deux par­ties qui ont or­ga­ni­sé le con­grès de Sousse. Or, ce même con­grès était anor­mal puis­qu’il a ré­sul­té d’un putsch. Per­son­nel­le­ment je n’ai pas bou­gé d’un io­ta de­puis la réu­nion avor­tée par la vio­lence du bureau exé­cu­tif d’ham­ma­met. -Pen­dant que vous par­lez de la te­nue d’élec­tions in­ternes, des di­ri­geants se réunissent au­jourd’hui même pour an­non­cer une nou­velle di­rec­tion à la tête du Ni­daa et ce in­dé­pen­dam­ment de Ha­fedh Caïd Es­seb­si qui est, tou­jours, di­rec­teur-exé­cu­tif et re­pré­sen­tant lé­gal du mou­ve­ment. Ce­la n’a au­cune im­por­tance. Cette ma­noeuvre re­pré­sente une conti­nui­té des luttes cla­niques me­nées par cer­tains pour s’ac­ca­pa­rer le pou­voir. Au­jourd’hui, cer­tains se sont aper­çus que Ni­daa Tounes de­meure un par­ti fort qui existe dans toutes les ré­gions du pays et veulent donc en prendre le contrôle. Or, ce par­ti ne peut être di­ri­gé que d’une ma­nière

dé­mo­cra­tique re­grou­pant toutes les forces vives du pays. Per­son­nel­le­ment, je crois qu’on au­rait dû s’al­lier avec les grandes forces syn­di­cales du pays pour que le par­ti ait une re­pré­sen­ta­tion au ni­veau de la par­tie ac­tive de la so­cié­té. Au­jourd’hui, rien ne se pas­se­ra et rien ne chan­ge­ra. Ces per­sonnes, avec pour cer­tains un lourd pas­sé de com­bines et d’in­trigues ; conti­nuent de suivre la même po­li­tique qui les a me­nés au dé­sastre. Même s’ils élisent une autre di­rec­tion, elle n’au­ra ja­mais l’aval de tous les mi­li­tants et le pro­blème ne chan­ge­ra pas. Il faut que tout le monde ac­cepte de se sou­mettre à la règle dé­mo­cra­tique. Le meilleur moyen pour y ar­ri­ver c’est de pas­ser, comme je l’ai dit, à des élec­tions di­rectes par l’en­semble des mi­li­tants et le même jour de toutes les ins­tances à tous les éche­lons du mou­ve­ment. -Les cli­vages du Ni­daa conti­nuent à in­fluen­cer le gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale qui fait ca­va­lier seul de­vant le Par­le­ment avec la loi de Fi­nances de 2017. Au­rait-on évin­cé Es­sid pour se re­trou­ver avec un gou­ver­ne­ment “Nous

nous sommes coin­cés et nous n’avons au­cun moyen pour dis­soudre ra­pi­de­ment le Par­le­ment et re­po­ser la ques­tion au pays. souf­frant des mêmes maux ? Je vais choi­sir une for­mule pro­vo­ca­trice pour ré­pondre à votre ques­tion ; le gou­ver­ne­ment, je m’en fous com­plè­te­ment !. Il est à l’image du pay­sage po­li­tique. Le plus im­por­tant c’est la vi­gueur et la co­hé­rence de ses sou­tiens po­li­tiques Nous avons choi­si un très mau­vais sys­tème qui ne peut me­ner à rien. Ce ré­gime par­le­men­taire et notre mode élec­to­ral ne per­mettent à au­cune en­ti­té po­li­tique d’avoir la ma­jo­ri­té pour gou­ver­ner ef­fi­ca­ce­ment. De ce fait, tout le monde est obli­gé de ma­gouiller. Plus im­por­tant en­core que le gou­ver­ne­ment, c’est les par­tis po­li­tiques qui le sou­tiennent. Or, à ce ni­veau-là, il existe un pro­blème qui est re­la­tif à Ni­daa Tounes. Ce n’est pas parce que nous avons fait par­ti­ci­per tout le monde à cette équipe que nous avons un gou­ver­ne­ment fort. Je pense qu’on au­rait dû faire par­ti­ci­per L’UGTT et L’UTICA, en tant que tels, parce qu’ils sont beau­coup plus re­pré­sen­ta­tifs que d’autres par­tis qui ont eu des places au sein de ce même gou­ver­ne­ment alors qu’ils n’ont au­cun poids sur la scène po­li­tique En plus, le tout a été ag­gra­vé par la no­mi­na­tion d’in­con­nus à la tête des dif­fé­rents mi­nis­tères. Dans un sys­tème par­le­men­taire qui se res­pecte, c’est les chefs des par­tis ga­gnants qui sont nom­més mi­nistres. Ce gou­ver­ne­ment, quelle que soit sa bonne vo­lon­té, n’a pas sur­mon­té les dif­fi­cul­tés qu’a af­fron­tées le gou­ver­ne­ment d’ha­bib Es­sid et est en train de se «si­di­ser». -Loin du sys­tème qui ne fonc­tionne pas cor­rec­te­ment, le gou­ver­ne­ment Cha­hed est au­jourd’hui de­vant un vrai pro­blème puis­qu’il n’a pas réus­si à convaincre ses al­liés à le sou­te­nir dans sa stra­té­gie de lutte contre l’éva­sion fis­cale et contre la cor­rup­tion. Tout d’abord, le gou­ver­ne­ment est te­nu de res­pec­ter tous ses en­ga­ge­ments y com­pris ceux qui ont été si­gnés par ses pré­dé­ces­seurs. Si le gou­ver­ne­ment Es­sid a si­gné les aug­men­ta­tions sa­la­riales au ni­veau du sec­teur pu­blic, il faut trou­ver le moyen de les ho­no­rer au lieu de cher­cher à les re­por­ter. Il faut rompre dé­fi­ni­ti­ve­ment avec cette po­li­tique du ‘je signe

mais je n’ ap­plique rien’. Cette po­li­tique, lan­cée par Ha­ma­di Je­ba­li, cherche à évi­ter les crises dans l’im­mé­diat sans se pré­oc­cu­per de ce qui se passe par la suite quand les en­ga­ge­ments ne sont pas ho­no­rés.

Par ailleurs, il faut que le gou­ver­ne­ment soit hon­nête : on ne peut ré­for­mer la fis­ca­li­té en trois se­maines. Au lieu de stig­ma­ti­ser les mé­de­cins ou les avo­cats, il faut ad­mettre et le dire que notre fis­ca­li­té est in­juste et que notre ad­mi­nis­tra­tion est ob­so­lète, ex­pli­quer que notre fis­ca­li­té et notre ad­mi­nis­tra­tion d’une fa­çon gé­né­rale, qui ont été mise en place il y a fort long­temps, ont be­soin d’être ré­for­mées en pro­fon­deur. Il faut être souple, sa­voir com­mu­ni­quer et fixer des dead­lines pour com­men­cer à ap­pli­quer les nouvelles me­sures. Ce­la s’ap­plique même à la lutte contre la cor­rup­tion : On ne peut pas, du jour au len­de­main, chas­ser les cor­rom­pus alors qu’on les a lais­sés faire pen­dant cinq an­nées. Il faut ins­tau­rer de nouvelles règles claires et an­non­cer une date ul­time après la­quelle tous ceux qui ne s’alignent pas se ver­ront in­cri­mi­nés. Il faut que le gou­ver­ne­ment soit mé­tho­dique et pé­da­gogue. Je pense que le gou­ver­ne­ment n’en fait pas as­sez : il s’agit d’une nou­velle équipe qui doit se faire connaître, qui doit ex­pli­quer ses vi­sions et ses plans. Le tra­vail prin­ci­pal d’un gou­ver­ne­ment est d’ex­pli­quer au grand pu­blic son pro­gramme et ses phi­lo­so­phies. Or, le gou­ver­ne­ment ac­tuel est en train de de­ve­nir ce qu’était l’équipe d’ha­bib Es­sid ; il dis­pa­raît pe­tit à pe­tit du sys­tème. Quand on avait le par­ti unique, Ah­med Ben Sa­lah te­nait trois dis­cours par jour où il ex­pli­quait aux ci­toyens les pro­grammes et les vi­sions du gou­ver­ne­ment. Donc, cette équipe – qui a réa­li­sé une bonne chose en chan­geant de gé­né­ra­tion – doit être ef­fi­cace en com­mu­ni­quant plus. Il faut qu’elle change de cap en met­tant fin à ce dia­logue de sourds. Il faut aug­men­ter les sa­laires tout en ré­for­mant le sys­tème fis­cal. -Cette se­maine a connu le dé­mar­rage des pre­mières séances d’au­di­tion pu­blique des vic­times de l’op­pres­sion sous l’égide de l’ins­tance vé­ri­té et di­gni­té. Quelles sont vos pre­mières im­pres­sions ?

Je n’ai pas re­gar­dé ces séances mais j’ai eu quelques échos. Je pense que cette ins­tance a été mise en place par la Troï­ka comme bombe de re­tar­de­ment. Si­hem Ben Sed­drine de­vrait être ques­tion­née quant à son rôle dans le dé­man­tè­le­ment des ser­vices de ren­sei­gne­ment au temps de Fa­rhat Ra­j­hi et le tort qu’elle a fait au pays par ce geste qui a per­mis un cer­tain nombre de crimes et de dé­pas­se­ments. Ben Sed­drine et Ra­j­hi ont dé­man­te­lé la po­lice po­li­tique de Ben Ali d’une ma­nière tel­le­ment ra­di­cale que tout notre sys­tème sé­cu­ri­taire en a été fra­gi­li­sé. Par ailleurs, cette Ins­tance au­rait dû être créée avant les élec­tions de 2011 pour que sa com­po­si­tion ne soit pas in­fluen­cée par l’ordre des équi­libres po­li­tiques. Mais même après la te­nue de ces élec­tions, la

Troï­ka a traî­né pour n’ins­tau­rer L’IVD que quelques temps avant de quit­ter le pou­voir. Au­jourd’hui, ce­la est de­ve­nu une mas­ca­rade ; de l’ac­cord si­gné avec Slim Chi­boub jus­qu’à ce­lui si­gné avec Al Ja­zi­ra pour la dif­fu­sion de ces mêmes séances, L’IVD conti­nue à en­freindre toutes les règles. -Pour­quoi avoir choi­si cette date-là pour dé­bu­ter les au­di­tions pu­bliques se­lon vous ?

Parce qu’elle est dé­pas­sée par les évé­ne­ments ! Ce­la fait deux ans et de­mi que Ben Sed­drine tra­vaille dans l’illé­ga­li­té tout en re­fu­sant de res­pec­ter les ver­dicts du Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif. Au­jourd’hui, elle a des contraintes de temps – puisque L’IVD prend fin dans une an­née et de­mie – et est dans l’obli­ga­tion d’agir. En plus, j’ai l’im­pres­sion que l’on est en train d’es­sayer de ra­vi­ver la bi­po­la­ri­sa­tion et ces séances rentrent dans ce cadre. S.B

Je suis cer­tain que le mou­ve­ment d’en­nahd­ha et le Con­grès pour la Ré­pu­blique ont pous­sé vers l’ac­quit­te­ment dans l’af­faire de l’as­sas­si­nat de Lot­fi Na­guedh pour mon­trer leur puis­sance à la so­cié­té et pour ras­su­rer leurs mi­li­tants. Si­hem Ben Sed­drine de­vrait être ques­tion­née quant à son rôle dans le dé­man­tè­le­ment des ser­vices de ren­sei­gne­ment au temps de Fa­rhat Ra­j­hi et le tort qu’elle a fait au pays. Les is­la­mistes craignent une seule chose: l’iso­le­ment. Ils ont tou­jours be­soin d’être ac­com­pa­gnés et ont la han­tise de l’iso­le­ment. C’est pour cette rai­son qu’ils tiennent à cette fausse entente avec Ni­daa Tounes. Je crois qu’on au­rait dû s’al­lier avec les grandes forces syn­di­cales du pays pour que le par­ti ait une re­pré­sen­ta­tion au ni­veau de la par­tie ac­tive de la so­cié­té.

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.