Qui a dit que la dou­leur du­re­ra ?

Le Temps (Tunisia) - - Proximite -

A L’IVD, les ré­cits se suivent et se res­semblent. Ou pas. Il faut pou­voir en sup­por­ter l’écoute. Et ne peut pas qui veut. In­sou­te­nable…

Pour­quoi faut-il que les au­di­tions soient pu­bliques ? Pour­quoi ne le se­raient-elles pas ? Les vic­times de la tor­ture, toutes époques confon­dues, ou leurs proches qui ont ac­cep­té d’ap­por­ter leurs té­moi­gnages, ont le droit de se pro­non­cer sur la ques­tion. Et seule­ment eux. Car, ceux qui n’ont pas été tou­chés dans leur chair, ou dans la chair de leur chair, ne peuvent pré­tendre com­prendre ce qui se passe dans la tête de quel­qu’un qui a connu l’en­fer, et dans celle de ce­lui qui n’a même pas eu le droit de dire au-re­voir à un proche, en­ter­ré sans sé­pul­ture et tou­jours, dans l’ano­ny­mat, et le si­lence le plus lourd, sans avoir au moins la conso­la­tion de pou­voir crier sa dou­leur ou sa haine, en por­tant plainte, lorsque le plomb fon­du scel­lait toutes les langues, re­pliées sur des vé­ri­tés qui ne se­ront ja­mais dites, et des crimes qui ne se­ront ja­mais dé­non­cées. Ou ex­piés. La pu­deur n’a rien à voir là-de­dans, et il y a l’inef­fable.

Un jour, il y a une digue qui s’est bri­sé, un res­sort qui s’est cas­sé et une pa­role, long­temps tue, qui a en­fin été li­bé­rée. Cette pa­role-là, par-de­là tous les « voyeu­rismes » qui ne sont ja­mais loin, ain­si que tous les an­ta­go­nismes et tous les cli­vages, est né­ces­saire aus­si. Sû­re­ment. Comme on fouille dans une vieille bles­sure, quitte à en ra­vi­ver la dou­leur, pour en ex­tir­per une balle per­due, qui risque, en crou­pis­sant da­van­tage, d’en­flam­mer en­core plus la plaie, par­ler, lorsque le mo­ment est ve­nu d’af­fron­ter, avec beau­coup de cou­rage sans doute, ses peurs et ses dé­mons, en al­lant dans les strates les plus pro­fondes de son être, c’est aus­si une ma­nière de rap­pe­ler, si be­soin est, que face à la vic­time il y a tou­jours un bour­reau. Et der­rière le bour­reau, toute une ma­chine à tuer, de sang-froid, bien or­ga­ni­sée et bien rô­dée, qui donne des ordres et sait que ceux-ci se­ront exé­cu­tés. Sans l’ombre d’un doute. L’ombre d’un doute nous ef­fleure : que donne-t-on à boire, ou à man­ger, à ces hommes, faits de chair et de sang, et d’âme, pour qu’ils se trans­forment en bêtes san­gui­naires pour ac­cep­ter d’ac­com­plir les sales be­sognes, sans sour­ciller. Et bien sou­vent avec la bonne conscience du de­voir ac­com­pli ? Le rien, comme le vide est si­dé­ral. Abys­sal. Ter­ri­fiant…. Une seule ques­tion : pour­quoi ? Une autre dans la fou­lée : qui est le plus bour­reau des deux : ce­lui qui a don­né l’ordre ou ce­lui qui a exé­cu­té ? Le temps du par­don et de l’oubli, et ce­lui de la ré­si­lience, s’il en est, vien­dra lorsque tous les masques se­ront tom­bés. Pas avant. Une vé­ri­té en de­mi-teinte est comme un corps am­pu­té de sa moi­tié. Clau­di­cant, il souf­fri­ra tou­jours.

Sa­mia HARRAR

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