BCE, Abas­si, Ghan­nou­chi… qui au­ra le der­nier mot ?

Zones de tur­bu­lences graves à l'ho­ri­zon 2017…

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Par Kha­led Guez­mir

Le centre gauche et le centre droit sont-ils en voie de dis­pa­ri­tion par­mi les «es­pèces» po­li­tiques in­fluentes qui ont fait la Tu­ni­sie du siècle der­nier, le 20ème…! Tout porte à le croire au vu de la crise ma­jeure et per­sis­tante de Ni­da Tou­nès, conçu pour prendre le re­lais du «bour­gui­bisme» et adap­ter le mou­ve­ment des­tou­rien au sens large aux exi­gences des nou­velles gé­né­ra­tions de la Ré­vo­lu­tion de 2010-2011.

Le centre gauche et le centre droit sont-ils en voie de dis­pa­ri­tion par­mi les « es­pèces » po­li­tiques in­fluentes qui ont fait la Tu­ni­sie du siècle der­nier, le 20ème… ! Toute porte à le croire au vu de la crise ma­jeure et per­sis­tante de Ni­da Tou­nès, conçu pour prendre le re­lais du « bour­gui­bisme » et adap­ter le mou­ve­ment des­tou­rien au sens large aux exi­gences des nou­velles gé­né­ra­tions de la Ré­vo­lu­tion de 2010-2011. Au cours des six der­nières an­nées, on a com­po­sé, tant bien que mal, avec un rap­port de force au dé­part, lar­ge­ment fa­vo­rable aux is­la­mistes, qui ont ré­cu­pé­ré une ré­vo­lu­tion so­ciale et des jeunes sans em­plois, pour la­bou­rer dans le sens d’une « ré­vo­lu­tion iden­ti­taire » avec pour ob­jec­tif « d’is­la­mi­ser » po­li­ti­que­ment et idéo­lo­gi­que­ment un peuple pris de court par ces ma­rées hu­maines qui vou­laient le dé­part de Ben Ali et la fin de sa no­men­cla­ture qui a pris pos­ses­sion en 23 ans de pou­voir, les rouages de l’etat et de l’éco­no­mie, mais qui ne pen­saient ja­mais mettre à la place un ré­gime « d’aya­tol­lahs », « frères mu­sul­mans » et wa­ha­bite pro­non­cé. Le ré­veil a été cau­che­mar­desque, et le pays est mis en l’es­pace de 3 ans, la Cons­ti­tuante et la Troï­ka ai­dant, « sous oc­cu­pa­tion in­terne », des pré­di­ca­teurs de toutes les loges obs­cu­ran­tistes d’orient et même d’oc­ci­dent. Le con­grès de « An­sar Acha­riaâ » à Kai­rouan, re­pré­sente l’apo­théose et l’abou­tis­se­ment d’un pro­ces­sus de près d’un de­mi-siècle de mo­bi­li­sa­tion et d’en­ca­dre­ment idéo­lo­gique is­la­miste de­puis le fa­meux MTI qui a fait ses pre­mières ap­pa­ri­tions pu­bliques avec les étu­diants is­la­mistes fin des an­nées 60 du siècle der­nier. Entre-temps, deux fac­teurs de la plus haute im­por­tante ont in­ter­fé­ré pour ré­équi­li­brer le rap­port des forces vers une nou­velle équa­tion tri­par­tite. D’abord, les as­sas­si­nats po­li­tiques en­ta­més par ce­lui de feu Lot­fi Na­guedh qui a été le moins mé­dia­ti­sé, en com­pa­rai­son avec les as­sas­si­nats de feu Cho­kri Be­laïd et El Brah­mi, beau­coup plus connus sur la scène na­tio­nale et in­ter­na­tio­nale, et qui ont stop­pé la pro­gres­sion de la cen­trale is­la­miste, En­nahd­ha, dans sa mise sous tu­telle de l’etat et des ins­ti­tu­tions exé­cu­tives. Puis, l’émer­gence de Ni­da Tou­nès avec une re­mise à flot du « bour­gui­bisme » so­cial-li­bé­ral, et sur­tout at­ta­ché à un mo­dèle so­cial et iden­ti­taire mar­qué par la mo­der­ni­sa­tion et la pen­sée ré­for­miste de­puis Ah­med Bey et le gé­né­ral­mi­nistre Kheï­red­dine Ba­cha At­toun­si au beau mi­lieu du 19ème siècle. Ce­ci s’est ac­com­pa­gné, et c’est là où la crise ac­tuelle de Ni­da Tou­nès prend sa source, par une dé­com­po­si­tion to­tale des struc­tures « des­tou­riennes » qui vé­hi­cu­laient le re­tour en force du bour­gui­bisme. Nous avons as­sis­té à un ef­fri­te­ment tel ce mi­roir bri­sé en mille mor­ceaux, des par­tis dits « des­tou­riens » parce que leurs « lea­ders » sont pas­sés de « l’as­cen­dance » po­li­tique idéo­lo­gique et struc­tu­relle d’en­ca­dre­ment et de mo­bi­li­sa­tion, au « dé­clas­se­ment » pur et simple. Al Mou­ba­da­ra, à titre d’exemple, me­née ti­mi­de­ment par Ka­mel Mor­jane, an­cien mi­nistre de Ben Ali et gent­le­man de des­cen­dance des­tou­rienne clas­sique, a joué tel­le­ment pro­fil bas, en mul­ti­pliant les dé­cla­ra­tions de « conci­lia­tion » avec les is­la­mistes, qu’il n’a pas réus­si à pré­ser­ver le ca­rac­té­riel as­cen­dant et fa­rou­che­ment pro­gres­siste et mo­der­niste du Bour­gui­bisme et des Des­tou­riens de la pre­mière heure. Pour­tant, M. Mor­jane avait une op­por­tu­ni­té énorme de re­col­ler au bour­gui­bisme tou­jours vi­vace et mo­bi­li­sa­teur et a pré­fé­ré la com­bine « di­plo­ma­tique », à la fer­veur du re­dé­ploie­ment as­cen­dant des­tou­rien. Di­sons pour la vé­ri­té que la culpa­bi­li­sa­tion du « Ta­ja­moô » (RCD) des­tou­rien, avait pris des pro­por­tions tra­giques et beau­coup d’an­ciens res­pon­sables ont été in­car­cé­rés de la ma­nière la plus in­juste, pour créer l’ir­ré­ver­sible et la dé­ca­pi­ta­tion dé­fi­ni­tive du R.C.D. Mais, voi­là que par une ré­ac­tion al­chi­mique et to­ta­le­ment in­at­ten­due, le « bour­gui­bisme » « des­tou­rien » a res­sus­ci­té, re­nais­sant de ses cendres, alors qu’on croyait l’avoir en­ter­ré pour l’éter­ni­té en la per­sonne de M. Bé­ji Caïd Es­seb­si, qui à l’op­po­sé des autres an­ciens res­pon­sables, a sai­si le mes­sage des nou­velles gé­né­ra­tions de la ré­vo­lu­tion et com­pris qu’on ne pou­vait pas faire du neuf avec une re­mise en marche pra­ti­que­ment im­pos­sible de l’an­cien RCD. La masse des­tou­rienne ou plu­tôt bour­gui­bienne est là, in­tacte, bles­sée et mar­ty­ri­sée certes, mais tou­jours vi­vante comme cette bonne sève d’une ra­cine as­soif­fée mais ré­sis­tante et cram­pon­née au sol, qui at­ten­dait un nou­vel ar­ro­sage pour re­naître et re­fleu­rir. L’idée du « Ni­da » n’a émer­gé qu’au fa­meux mee­ting de Mo­nas­tir où BCE a été plé­bis­ci­té et por­té en triomphe par 10.000 per­sonnes exal­tés et en­thou­siastes aux cris « Ya Bé­ji… Ya Bé­ji », à l’in­té­rieur de cette salle des sports, cô­té cor­niche, et au­tant res­tés de­hors faute de places.

J’étais là, ce jour-là, dans les gra­dins avec ce peuple mer­veilleux du Sa­hel et de toutes les ré­gions de Tu­ni­sie et j’ai pu me­su­rer l’at­ta­che­ment de ces classes moyennes et po­pu­laires nom­breuses, à Bour­gui­ba et son mo­dèle per­son­nel, éthique et so­cial. J’étais as­sis à cô­té d’un chauf­feur de taxi, de Mok­nine…, et je me suis aven­tu­ré à lui de­man­der : « Pour­quoi, vous, Sa­hé­liens des pro­fon­deurs, sou­te­nez-vous Bé­ji Caïd Es­seb­si, qui est « Bel­di » (Tu­ni­sois) ». Et le Mok­ni­nois de me ré­pondre : « C’est le seul qui n’a pas tra­hi Bour­gui­ba », les larmes aux yeux, et criant à pleins pou­mons « Ya Bé­ji… Ya Bé­ji » ! Alors, qu’est-ce qui a chan­gé de­puis ! Sans vou­loir m’at­tar­der sur des dé­tails de l’his­toire comme di­rait Chur­chill après les bom­bar­de­ments sur Londres, je di­rais que les chan­ge­ments sont la ré­sul­tante des rap­ports de force. Or, la troi­sième force qu’on a eu ten­dance à ou­blier, et même à né­gli­ger, c’est L’UGTT, et la mon­tée d’un homme, jusque-là bien dis­cret par le pas­sé du temps des Jrad et com­pa­gnie, à sa­voir M. Has­sine Abas­si. Tout le monde s’ac­corde pour dire que L’UGTT joue, au­jourd’hui, un rôle cen­tral dans la crise qui frappe le pays de­puis six ans et très peu dans sa so­lu­tion. Au dé­part, elle a réus­si à ca­na­li­ser la re­ven­di­ca­tion so­ciale et a ob­te­nu des aug­men­ta­tions de sa­laires consé­quentes mais, de­puis, ses am­bi­tions sont de plus en plus à la hausse et ses cadres de plus en plus im­pa­tients, exigent « leur » part d’etat ou même l’etat (sec­teur pu­blic) dans son en­semble. D’où aus­si ce re­vi­re­ment spec­ta­cu­laire et im­pré­vi­sible en 2014, de BCE en fa­veur d’une « en­tente » plus que for­melle avec En­nahd­ha et les is­la­mistes. Mais, ce qui est à craindre dans tout ce­la, c’est la las­si­tude et la dé­mo­bi­li­sa­tion des « bour­gui­biens » et l’écla­te­ment de Ni­da Tou­nès. M. Abas­si doit me­su­rer, tout comme M. Ghan­nou­chi, qu’à force de ti­rer les cordes, le pre­mier vers L’UGTT et le se­cond vers une re­mon­tée au pou­voir (glo­bal) de En­nahd­ha, elles fi­ni­ront par rompre. Scé­na­rio pos­sible, la fonte du Ni­da dans un is­la­misme mo­dé­ré mais pour ce­la il faut qu’en­nahd­ha ar­rête de jouer la mo­bi­li­sa­tion iden­ti­taire et à mé­lan­ger l’is­lam et la po­li­tique et ce­ci, afin d’iso­ler dé­fi­ni­ti­ve­ment L’UGTT, qui en fait un peu trop avec ces me­naces de « grève gé­né­rale » très im­po­pu­laire. Mais, BCE garde une chance in­fime à re­col­ler les ailes du Ni­da, et du centre gauche bour­gui­bien. Et cette chance passe par un bon suc­cès avec l’union eu­ro­péenne fin de ce mois, à l’oc­ca­sion du pre­mier som­met Tu­ni­sie-ue. Sans un vrai bol d’oxy­gène de l’eu­rope, la Tu­ni­sie ira cres­cen­do vers la zone des tur­bu­lences graves en 2017 ! C’est sé­rieux ! K.G

Ra­ched Ghan­nou­chi

Bé­ji Caïed Es­seb­si

Has­sine Ab­bas­si

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