Un goût d'in­ache­vé

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Sal­ma BOURAOUI

Dans une interview qu'il a ac­cor­dée, avan­thier, à la chaîne pri­vée Al Hiwar Et­touns­si et au jour­nal «Le Magh­reb», le pré­sident de la Ré­pu­blique, Béji Caïd Essebsi, est re­ve­nu sur tous les dos­siers brû­lants de l'ac­tua­li­té na­tio­nale. Conscient de la ten­sion qui ne cesse de mon­ter dans le pays, il a op­té pour une at­ti­tude zen en com­men­çant l'interview par un flash-back his­to­rique por­tant sur l'his­toire de la bi­blio­thèque où a été fil­mée l'interview. Une sé­ré­ni­té qui a d'ailleurs pré­va­lue tout au long de l'en­tre­tien et même lors­qu'il avait à ré­pondre à des ques­tions dites qui fâchent.

Dans une interview qu’il a ac­cor­dée, avant-hier, à la chaîne pri­vée Al Hiwar Et­touns­si et au jour­nal «Le Magh­reb», le pré­sident de la Ré­pu­blique, Béji Caïd Essebsi, est re­ve­nu sur tous les dos­siers brû­lants de l’ac­tua­li­té na­tio­nale. Conscient de la ten­sion qui ne cesse de mon­ter dans le pays, il a op­té pour une at­ti­tude zen en com­men­çant l’interview par un flash-back his­to­rique por­tant sur l’his­toire de la bi­blio­thèque où a été fil­mée l’interview. Une sé­ré­ni­té qui a d’ailleurs pré­va­lue tout au long de l’en­tre­tien et même lors­qu’il avait à ré­pondre à des ques­tions dites qui fâchent.

Le vo­let po­li­tique, qui n’a certes pas do­mi­né tout l’en­tre­tien, a été le plus mar­quant : cher­chant à ras­su­rer ceux qui l’avaient sou­te­nu lors­qu’il était can­di­dat à la Pré­si­den­tielle, Béji Caïd Essebsi a re­pris, un peu, de son at­ti­tude et de ses dis­cours d’avant le pa­lais. C’est ain­si qu’il n’a pas cher­ché à pro­té­ger ses al­liés lors­qu’il a évo­qué le ver­dict du non-lieu pro­non­cé dans l’af­faire de l’as­sas­si­nat de Lot­fi Na­guedh. Ex­pri­mant son in­sa­tis­fac­tion, BCE est re­ve­nu sur les Ligues de pro­tec­tion de la ré­vo­lu­tion (LPR) dis­soutes en as­su­rant qu’elles ont été liées, di­rec­te­ment, à la Troï­ka, pré­ci­sant tou­te­fois que quelques jours de l’as­sas­si­nat de Na­guedh, Et­ta­ka­tol s’en était re­ti­ré. Pro­fi­tant de ce pas­sage, le pré­sident est re­ve­nu sur ses re­la­tions avec le mou­ve­ment is­la­miste en ex­pli­quant qu’il ne s’agit nul­le­ment d’une al­liance mais d’une en­tente qui lui a été im­po­sée par le choix du peuple qui a ac­cor­dé à En­nahd­ha soixante-neuf sièges. En dé­pit de ses ten­ta­tives de se dé­faire de cette lourde al­liance, Béji Caïd Essebsi n’était pas très convo­quant concer­nant ce point et pour cause : une en­tente, ou une co­ha­bi­ta­tion comme ils aiment le dire, ne né­ces­site pas que le pré­sident se rende en per­sonne au dixième con­grès du mou­ve­ment et que le chef d’en­nahd­ha as­siste et prenne la pa­role lors du con­grès du mou­ve­ment de Ni­daa Tounes. Cette at­ti­tude du dé­ni de la part de Caïd Essebsi nous amène à nous po­ser la ques­tion de sa­voir s’il est au cou­rant de tout ce qui se passe sur la scène na­tio­nale et sur­tout au ni­veau des par­tis. Pour le pré­sident, les par­tis ne sont pas en train d’ac­com­plir cor­rec­te­ment leurs mis­sions puis­qu’ils n’ont pas réus­si à convaincre tout le monde de l’ef­fi­ca­ci­té et de la né­ces­site de son ini­tia­tive de la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale… Ni­daa: une ré­ponse dé­ca­lée In­ter­ro­gé sur les ré­centes évo­lu­tions qu’a connues Ni­daa Tounes, Béji Caïd Essebsi a cam­pé sur ses po­si­tions – en tous cas celles qu’il avait lors­qu’il avait for­mé la Commission des treize qui avait pour mis­sion de re­mettre de l’ordre au sein du mou­ve­ment – en an­non­çant, fer­me­ment, qu’il n’a pas l’in­ten­tion de re­ce­voir les dif­fé­rents clans du mou­ve­ment. Mon­trant, en­core une fois, son sou­tien à son fils et à sa lé­gi­ti­mi­té à la tête du Ni­daa. Il s’est presque dés­in­té­res­sé du mou­ve­ment qui lui a per­mis de rem­por­ter les élec­tions en ex­pli­quant qu’il ne re­ce­vra per­sonne tant qu’un ter­rain d’en­tente n’au­ra pas été trou­vé en­semble, par tous, pour pou­voir avan­cer. Là en­core, sa ré­ponse était dé­ca­lée par rap­port à la réa­li­té parce que si les di­ri­geants de son par­ti de­mandent aujourd’hui à le ren­con­trer c’est parce qu’ils n’ar­rivent jus­te­ment pas à trou­ver en­semble de solution à cette sé­rie de crises. Pour le ver­dict du non-lieu an­non­cé dans l’af­faire de Lot­fi Na­guedh, BCE a ex­pri­mé son mé­con­ten­te­ment tout en re­nou­ve­lant son res­pect à l’ap­pa­reil ju­di­ciaire et à son in­dé­pen­dance. Tou­te­fois, il a rap­pe­lé que lors­qu’il était en­core pré­sident de Ni­daa Tounes, il avait lui-même or­ga­ni­sé une confé­rence de presse du­rant la­quelle il a pré­sen­té les preuves concrètes im­pli­quant les LPR dans le meurtre. Sans au­cune gêne, le pré­sident a confir­mé l’im­pli­ca­tion d’en­nahd­ha et du CPR avec ces ligues qui leur étaient ral­liées.

Il vrai qu’avant d’ac­cé­der à la ma­gis­tra­ture su­prême, Béji Caïd Essebsi avait des po­si­tions as­sez cou­ra­geuses : lors de l’as­sas­si­nat du mar­tyr Cho­kri Be­laïd, il a été le seul à ap­pe­ler à dis­soudre l’as­sem­blée na­tio­nale consti­tuante (ANC) et à or­ga­ni­ser des élec­tions pré­ma­tu­rées. Lors de l’as­sas­si­nat du mar­tyr Na­guedh, il n’avait pas hé­si­té, non plus, d’ap­pe­ler les choses par leur nom en poin­tant, di­rec­te­ment, les doigts d’ac­cu­sa­tion vers la Troï­ka au pou­voir. Aujourd’hui, son rôle de pré­sident de la Ré­pu­blique et son ‘en­tente’ avec En­nahd­ha lui im­posent des ré­serves qui ne lui vont pas bien…. Sur la ques­tion de son ab­sence des pre­mières auditions pu­bliques des vic­times de la tor­tures, BCE a été éva­sif en avan­çant la chose et son contraire : d’un côté, il af­firme être par­ti­san de la jus­tice tran­si­tion­nelle, de l’autre, il re­met en ques­tion la com­po­si­tion de L’IVD et sa lé­gi­ti­mi­té, tout en rap­pe­lant qu’il s’agit de l’hé­ri­tage de la Troï­ka et de L’ANC.

Ce­pen­dant, là où le pré­sident a été le plus vague, c’est en ré­pon­dant à la ques­tion sur le bras de fer entre le gou­ver­ne­ment et l’union gé­né­rale tu­ni­sienne du tra­vail (UGTT) en ce qui concerne le re­port des aug­men­ta­tions sa­la­riales. Sans pré­sen­ter au­cune don­née réelle, il s’est en­tê­té à ré­pé­ter que la cen­trale syn­di­cale n’ira pas vers la grève gé­né­rale et que le gou­ver­ne­ment fi­ni­ra par convaincre tous les concer­nés par la né­ces­si­té du re­port des aug­men­ta­tions. La ré­ponse a été tel­le­ment am­bi­guë que la conseillère du pré­sident a été obli­gée, le len­de­main, d’al­ler ex­pli­quer la chose sur un pla­teau mé­dia­tique. Ce­pen­dant, Saï­da Gar­rach, c’est d’elle qu’il s’agit, n’a pas été plus convain­cante que le pré­sident puisque toutes ses af­fir­ma­tions ne re­po­saient aus­si que sur des hy­po­thèses et des dé­duc­tions… Béji Caïd Essebsi a réus­si, en 2012, à ras­sem­bler des per­son­na­li­tés pro­ve­nant de toutes sortes de ten­dances po­li­tiques aus­si dif­fé­rentes les unes que les autres. Son cha­risme et son ha­bi­li­té à ma­nier l’art de la com­mu­ni­ca­tion lui ont fa­ci­li­té la tâche et ont fi­ni par l’ame­ner là où il se trouve aujourd’hui. Deux an­nées et quelques pous­sières plus tard, l’an­cien pré­sident du mou­ve­ment de Ni­daa Tounes com­mence à perdre de son ca­pi­tal sym­pa­thie et ses ap­pa­rences mé­dia­tiques lui nuisent de plus en plus à cause de ce sen­ti­ment d’in­ache­vé qu’elle laisse chez ceux qui l’avaient sou­te­nu et qui avaient cru en lui au­pa­ra­vant.

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