At­ti­ja­ri Bank se tourne vers l'art

Mo­deste mais bonne ini­tia­tive d’at­ti­ja­ri Bank, l’ex­po­si­tion d’art qui est mon­trée au siège de la banque (rue Hé­di Kar­ray), au Centre Ur­bain Nord. Cette ex­po­si­tion ras­semble les oeuvres d’art tu­ni­siennes fai­sant par­tie d’une col­lec­tion dont la créa­tion a é

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture - Hou­cine TLILI

Les banques en Tu­ni­sie ont ra­re­ment sol­li­ci­té l’art. Seules quelques banques telles que L’UIB de Taou­fik Tor­j­mène, ont in­ves­ti dans l’art avec une col­lec­tion de plu­sieurs cen­taines de ta­bleaux. La BIAT a ten­té de réa­li­ser une col­lec­tion mais a in­ter­rom­pu l’opé­ra­tion. L’ATB a ras­sem­blé quelques oeuvres pour dé­co­rer ses bu­reaux cen­traux. La STB a en­tre­pris éga­le­ment de re­grou­per avec Has­sen Bel­khod­ja, un grand nombre d’oeuvres d’art. La Banque Cen­trale pos­sède aus­si quelques ta­pis­se­ries mo­nu­men­tales sur­tout celles de Sa­fia Fa­rhat. Les autres banques ont ac­quis quelques oeuvres pro­ve­nant sur­tout du groupe de l’ecole de Tu­nis.

At­ti­ja­ri Bank en­tame sa col­lec­tion sur­tout après la re­com­man­da­tion de la banque mère Wa­fa Bank. L’ac­tion de la fon­da­tion Wa­fa au Ma­roc a été ap­pré­ciée très po­si­ti­ve­ment par les ar­tistes ma­ro­cains au ni­veau de la dy­na­mique in­suf­flée dans le mar­ché de l’art au Ma­roc, et qui pour­rait jouer ain­si un rôle cultu­rel et ar­tis­tique d’avant­garde. En Tu­ni­sie, en de­hors de l’ex­pé­rience sys­té­ma­tique de L’UIB, au­cune autre banque na­tio­nale ou pri­vée n’a adop­té l’idée de faire de l’art, un cré­neau d’in­ves­tis­se­ment por­teur. L’art reste un do­maine mar­gi­nal non sé­rieux. La pein­ture reste éga­le­ment pit­to­resque tout juste propre à dé­co­rer cer­tains bu­reaux. Si l’art est consi­dé­ré comme un phé­no­mène se­con­daire, il ne peut pas être un pro­duit lu­cra­tif, un ob­jet ca­pi­ta­lis­tique, un ob­jet de col­lec­tion donc. D’où la fai­blesse des col­lec­tions pri­vées ban­caires.

Les cadres et les res­pon­sables ban­caires, les pro­prié­taires des banques manquent mal­heu­reu­se­ment de vi­sions cultu­relles et n’ont pas vu que le sec­teur ar­tis­tique pour­rait être l’oc­ca­sion de lan­cer des opé­ra­tions fi­nan­cières ren­tables à moyen ou à long terme. En Tu­ni­sie, le mar­ché de l’art est res­té un mar­ché à court terme igno­rant la spé­cu­la­tion au­tour des col­lec­tions. Certes, quelques col­lec­tion­neurs ont es­sayé de se consti­tuer une col­lec­tion mais ces col­lec­tions sont res­tées per­son­nelles, es­sen­tiel­le­ment cen­trées sur les oeuvres orien­tales ou néo-orien­ta­listes… et ce­la ne peut pas consti­tuer les pré­mices d’un mar­ché. Les salles de vente de Ri­che­lieu-drouot conti­nuent à mo­no­po­li­ser ce mar­ché. Les Tu­ni­siens font le voyage à Pa­ris pour s’ap­pro­vi­sion­ner en art orien­ta­liste et même en art néo-orien­ta­liste du groupe de l’ecole de Tu­nis. A dé­faut de pou­voir ac­qué­rir cer­taines oeuvres… Les spé­cu­la­teurs ont alors re­cours aux faux pour ré­pondre aux sol­li­ci­ta­tions des clients en quête de pro­duits orien­ta­listes ou néo-orien­ta­listes. La col­lec­tion mon­tée au­jourd’hui, par At­ti­ja­ri Bank, en son siège ne contient pas d’oeuvres du groupe de l’école de Tu­nis, elle compte une tren­taine d’oeuvres éclec­tiques « dé­pa­reillées » ne pou­vant re­flé­ter to­ta­le­ment le mou­ve­ment pic­tu­ral et plas­tique tu­ni­sien.

Il reste ce­pen­dant que l’ex­po­si­tion ré­vèle beau­coup d’oeuvres per­son­nelles in­té­res­santes de type in­di­vi­duel non « sys­té­ma­ti­sable » en dé­marche de groupe ou de tendance.

L’art est une ex­pres­sion in­di­vi­duelle

Ali Bel­la­gha, même ap­par­te­nant à l’ecole de Tu­nis, est mon­tré dans cette ex­po­si­tion, dans sa sin­gu­la­ri­té, d’ar­tis­tear­ti­san à tra­vers quelques oeuvres cen­trées sur le tra­vail de gra­vure sur bois peint. La dé­marche de l’ar­tiste ne vi­sait pas la rup­ture avec l’ar­ti­sa­nat au bois tra­di­tion­nel mais réus­sis­sait à in­té­grer le vo­lume dans les sur­faces plates du bois. Ce qui re­pré­sente quand même une rup­ture, une douce rup­ture dans l’adop­tion du ta­bleau, comme pra­tique au­to­nome ar­tis­tique. Ali Ben Sa­lem est éga­le­ment pré­sent dans cette col­lec­tion, le ca­ta­logue réa­li­sé par Ra­chi­da Tur­ki res­ti­tue tous les élé­ments bio­gra­phiques de ce pre­mier étu­diant tu­ni­sien à l’ecole des Beaux Arts de Tu­nis, créée en 1923. Après avoir pro­duit des oeuvres (aqua­relle) dans les an­nées 30-50 du siècle der­nier, Ali Ben Sa­lem sé­jour­na en Suède. En 1970 il re­vient à Tu­nis où il dé­ve­lop­pa une nou­velle dé­marche fon­dée sur un re­tour for­mel­le­ment de type tra­di­tion­na­liste, mais où réel­le­ment il pro­cède par la ré­pé­ti­tion dans toutes ses toiles de mo­dules in­va­riables presque si­mi­laires sur un es­pace tou­jours le même, mais où les cou­leurs peuvent va­rier presque in­sen­si­ble­ment. Les mo­dules, fleurs, ga­zelles, vi­sages de femmes aux grands yeux bleus, corps presque vo­lup­tueux ex­pres­sions douces d’un monde fi­gé sans heurts, sans mal­heurs où tout est beau, se­rein… Les pion­niers ne sont pas non plus pré­sents. L’ab­sence de cer­tains ar­tistes se fait sen­tir. Mais, les sur­prises au ni­veau de la pré­sence de cer­tains ar­tistes comme Na­ceur Ben Cheikh re­lève un peu le ni­veau de la col­lec­tion... Ce­la fait des dé­cades que nous n’avons pas vu d’oeuvre de Na­ceur Ben Cheikh. Son ta­bleau ex­po­sé a été peint en 1963. Le Sa­hel brû­lé dans un mag­ma rouge où baignent des élé­ments gra­phiques se­mi-fi­gu­ra­tifs, se­mi-abs­traits. L’ap­proche est ce­pen­dant abs­trac­tive dans sa glo­ba­li­té tout en res­tant sen­sible à une cer­taine pré­sence fi­gu­ra­tive… Le mou­ve­ment est éga­le­ment in­vo­qué dans une am­biance bi-chro­ma­tique aus­tère… Ce­la nous rap­pelle les pre­miers gestes pic­tu­raux des grottes pré­his­to­riques.

Il est clair que la col­lec­tion telle qu’elle a été mon­trée contient éga­le­ment des oeuvres in­di­vi­duelles in­té­res­santes comme celle de Mon­gi Maâ­toug , maître en com­po­si­tion et en com­bi­nai­son de cou­leurs très chaudes et en ex­pres­sion nuan­cée et poé­tique, entre fi­gu­ra­tion et abs­trac­tion.

L’autre oeuvre qui n’est pas co­los­sale et dont la dé­marche pour­rait être si­mi­laire à d’autres comme celle de Mon­gi Maâ­toug est l’oeuvre de Ra­fik El Ka­mel. Ce ta­bleau est à mi-che­min éga­le­ment entre fi­gu­ra­tion et abs­trac­tion. Les élé­ments com­po­si­tion­nels pro­cèdent d’une pu­ri­fi­ca­tion de la re­pré­sen­ta­tion. Ils évitent les pré­ci­sions fi­gu­ra­tives orien­ta­listes ou néo-orien­ta­listes, mais évitent éga­le­ment le for­ma­lisme abs­trac­tif pour adop­ter une dé­marche tran­si­tion­nelle, où la « trans­fi­gu­ra­tion » opère dans une sorte de rac­cour­ci très ca­rac­té­ris­tique de la pein­ture de Ra­fik El Ka­mel, un rac­cour­ci pré­sent au ni­veau de la fi­gu­ra­tion mais aus­si à des exer­cices abs­traits de Ra­fik El Ka­mel. L’autre pré­sence qui nous a sem­blé in­té­res­sante, c’est celle de H. Boua­ba­na. Ce peintre ap­par­tient à deux écoles, celle ex­pres­sive ly­rique et celle de la fi­gu­ra­tion libre ou­verte sur l’hy­bride dans son ta­bleau « La che­vau­chée ». L’ex­pres­sio­nisme ly­rique est éga­le­ment très pré­sent chez La­mine Sas­si, Megd­mi­ni et même chez Imène Ber­rhou­ma. La­mine Sas­si semble avoir été ca­pable de pé­né­trer la toile pour s’y ins­tal­ler en y mar­quant l’es­pace de ses grands mou­ve­ments ly­riques en clair-obs­cur et en traces chro­ma­tiques très contras­tées.

« Le mo­du­laire »

En de­hors de cette tendance as­sez re­grou­pée (La­mine Sas­si, Mgued­mi­ni, Imène Ber­rhou­ma, peut-être Mon­gi Maâ­toug), il nous semble que cer­tains autres peintres peuvent être re­grou­pés dans une deuxième dé­marche as­sez pré­sente dans l’ex­po­si­tion qui est celle plus contem­po­ra­néiste liée à la pein­ture « mo­du­laire » mais qui est dif­fé­rente de celle de Aly Ben Sa­lem.

Ces peintres, dont nous par­lons, sont : Ba­ker Ben Fraj, Sa­mir Tri­ki, Ra­chid Fa­kh­fakh, Né­jib Bel­khod­ja, Imed Jmaïel, Fat­ma Char­fi… Cer­tains par­mi ces peintres pré­fèrent se ré­fé­rer à l’ara­besque ou à la lettre arabe et à la cal­li­gra­phie. D’autres plus « or­ga­niques » se ré­fèrent à la na­ture comme Ba­ker Ben Braj, ou dans une cer­taine me­sure, Sa­mi Ben Ameur. Quant à Ab­der­ra­zak Sah­li, il « mo­dé­lise » et struc­ture les élé­ments très dif­fé­rents les uns des autres… ob­jets et ani­maux tout passe par la struc­tu­ra­tion de l’in­for­mel.

La col­lec­tion d’at­ti­ja­ri Bank, quoique ré­cente est as­sez in­té­res­sante. Elle est mo­deste. Elle a les dé­fauts de la jeu­nesse, elle a, ce­pen­dant, le mé­rite de re­pré­sen­ter pour les peintres tu­ni­siens, une pro­messe d’in­té­grer une col­lec­tion qui semble se dé­rou­ler dans le temps et ras­sem­bler de plus en plus d’oeuvres au pro­fit de l’art et du dé­ve­lop­pe­ment cultu­rel du­rable.

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